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Je fais mon temps

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Je ne sais pas si tout le monde le vit comme moi je le ressens. Mais quand je suis ici, je m’imagine être seule, dans une petite cellule grisâtre, les yeux tournés vers ces barreaux. Je compte comme un jeune élève compte sur ses doigts les chiffres de ces opérations qu’en réalité il ne comprend pas. 1, 2, 3… 3 ans depuis que je suis dans cette foutue galère.

Chaque jour, comme une automate, ils me mènent. Moi je me laisse faire. En temps normal, je la joue docile. Cependant, si je veux être honnête, ce jeu c’est une pure torture. Tous les autres, enfermés eux aussi pour des crimes qu’ils ne savent pas qu’ils ont commis, sont là béats. Tous les jours à 8:00 heures ils laissent les lourds gonds des portes résonner derrière eux. Ils ne regardent pas en arrière. Moi, si. Je suis toujours hésitante et je regarde sans cesse en arrière pendant que je franchis les portes de cette institution-abattoir où je me suis livrée à ces gens. Je ne les connais pas et ne veux pas les connaitre. Moi, je suis juste ici pour faire mon temps. Je me fous des relations fraternelles, des chits-chats entre deux sales besognes. Je me fous des rictus des patrons-geôliers qui, l’air important, attendent une réaction de soumission. Je ne donne rien, alors qu’est-ce qu’ils peuvent bien me prendre? Ma parole est très brève et mon rire rarissime. Je ne joue pas. De toute manière, si comme moi tu es là, tu ne devrais plus être un enfant.

Ici, on attend tout de toi: le professionnalisme, le dynamisme, la ponctualité, la créativité, le sens des responsabilités, mais eux ne démontrent pas grand-chose. Je dois passer par là à ce qu’il parait; c’est ce qu’ils me disent tous. Je suis là pour apprendre des erreurs qu’ils commettent autour de moi; je suis là aussi pour apprendre à disparaitre sous la hiérarchie. Ah, l’autorité! C’est elle, je crois, qui m’irrite le plus ici. Elle me prend tout le temps par la nuque, m’obligeant à fléchir le genou. Je résiste. Quand j’en ai ras le bol, je me replace près des barreaux de ma fenêtre. Je tire sur une cigarette. Je me téléporte un moment sous l’effet de mon tabac puis, je retourne m’accroupir dans mon coin sombre.

Si par hasard un camarade me demande une bouffée, j’en profite moi aussi pour lui faire voir que je sais exister, que je peux m’imposer. J’ouvre grand les yeux, hausse le ton pour lui faire comprendre en bonne détenue qu’il n’aura rien de moi. Je l’ai déjà dit mille fois. Je ne donne rien. Je reste tranquille dans mon coin, mon petit coin de la prison et puis je fais mon temps. Les autres, ces moutons, par tous moyens tentent d’éviter le châtiment ultime, celui qui effraie tout adulte et qui m’effraierait un peu plus si j’avais conscience d’en être un.

J’attends. Calendrier en main, je fais le compte à rebours, je calcule. Combien de temps encore me reste-t-il avant 4:00 heures? Combien avant d’avoir le droit de franchir cette grille? Ma patience est amère, son fruit ne murit pas; je n’ai que ma gueule pour hurler le cauchemar. Je respire, me fais petite. Je joue d’une patience calculée et à mesure que le temps passe, de tâche en tâche, je me détache… Et puis devinez quoi! Pour l’amour de ce foutu chèque de paye, dès demain je serai là ferme au poste de 8:00h à 4:00h.

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