AYIBOFANMEN UNESOCIÉTÉ

J’ai peur de t’aimer…

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Il résonne encore dans mes tympans comme la trompette du jugement dernier… J’entends encore le cliquetis de l’arme qui s’acharne contre mon oreille, revient vers ma tempe, et caresse de son baiser mortel ma nuque.  Depuis ce jour, le bruit sec de la gâchette fait écho dans mes pensées et je ne peux m’empêcher de me demander si je suis encore en vie ou si mon âme erre toujours dans les environs, trop bouleversée encore pour partir en paix.

Je reste insensible à leur regard plein de pitié qui semble me transpercer pour mettre à nu mon désarroi. Ils voudraient entendre les cris et les grincements de dents qui ne franchissent pas mes lèvres retroussées… Un rictus  se dessine comme un sourire mais cache bien ma perplexité. Après chaque séance chez le gynécologue, mon cerveau se remet en mode automatique et continue à penser aux mêmes hommes : ces hommes qui tatouèrent mes entrailles de l’empreinte de leurs faces.

Je fuis les miroirs afin d’ignorer les changements de mon corps.  Je refuse de te voir grandir en moi et j’ai peur de t’aimer un jour. Je ressasse inlassablement les souvenirs de la chambre mal éclairée, de ces ombres qui se profilaient dans tous les coins pour disparaitre, et réapparaitre.  Je récite encore et encore leurs grognements, leurs menaces, leurs hymnes à la haine qu’ils déferlaient contre moi.  Je me revois allongée comme un vieux paillasson, accueillant le rejet de leur vengeance dans mes profondeurs, le regard plongé dans un vide déconcertant, priant silencieusement le diable de prendre mon âme. Le souvenir de leurs regards d’animaux sauvages giclés de sang me propulse en enfer mais je m’y agrippe infatigablement.  Je ne veux pas oublier leurs lèvres fendillées et obscures, puant le cocktail d’alcool et de drogue, et qui semblent abriter le pire des venins. Alors que je leur suppliais de m’achever, ils me réservèrent un sort plus cruel encore : ils me laissèrent en vie.

Comme un chien de garde, ils me nourrirent trente jours durant de rebus de cuisine, me jetèrent de l’eau sur le visage, gênés par mon portrait devenu hideux qui leur rappelait trop le leur. Ils ne me violèrent plus, dégoutés par ce trou béant, cette blessure infecte que mes cuisses semblaient ne plus pouvoir blottir. La rançon n’arrivait pas alors ils me jetèrent dans la rue en espérant que je moisirais à même le sol.  Au fond de moi, je priais que leurs vœux soient exaucés. Dieu me tourna le dos encore une fois.  Nous fûmes sauvés, moi et le fruit de cette calamité.

J’ai peur de t’aimer, de t’aimer si fort au point de bénir le jour où tu as été conçu, au point d’y trouver un refuge malsain, au point de tout justifier, au point de tout pardonner. Comment oublier que tu existes déjà dans toute ton infimité, forgeant ton chemin vers ce monde cruel d’où tu découles? Tu te cramponnes à ma chair tel un rescapé, par peur de te noyer dans le vide de mon indifférence. Tu t’en nourris avec avidité malgré toi. Tu t’y agrippes car il reste et demeure ton seul recours à la vie.

Mon amour risquerait de nous pétrir jusqu’à l’épuisement. Il porterait le manteau de ma blessure jusqu’à te dissimuler dans mon inconfort.

Je ne verrai point ton visage, de peur de t’aimer mon ange !

Farinja Bélance

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