ART & LITERATURECULTUREOp_EdsSOCIÉTÉ

Il s’appelait Lobo !

0

L’artiste

«[…] Gad jan listwa pwezi chanje, tout sèn teyat tonbe kriye yon jou mizè ke m pap site. Yon mwa nou konnen sal pote se non l se konsa l ap rete, se mwa gede mwa revòlte […] 12 novanm ou twonpe w de lye, 12 novanm ou twonpe w dane, pyès teyat sa fòk li fin jwe».

« Pou lobo », Manno Chalmay

L’excès d’éloges est un petit privilège qu’on laisse aux disparu. e. s. Mais pour certain. e. s partis vers d’autres soleils, on sent que de leur vivant quelque chose d’indicible a façonné leur rapport aux autres. Quand dans les témoignages, la personne qui n’est plus suscite autant d’émotions, ce ne peut être pas que l’effet de la traversée. «Il fallait le connaitre pour comprendre», dit Paulo Dubois qui animait l’émission « Lavi mizisyen » sur Radio Haïti inter. «La folie de mon ami Lobo, avec qui j’ai fait les 400 coups, ravivait la mienne».

Il vivait dans un espace-temps hors de portée. «Il était habité par ces personnages et le personnage de Lobo lui-même était toujours dans l’excès, l’extravagance», révèle le dramaturge et poète Syto Cavé qui rencontre ce talent au hasard d’un jour de rendez-vous littéraire, chez René Philoctète.

L’époque

Nous sommes en plein dans la dictature corsée de Duvalier, la révolte enflamme le poème, la littérature et le théâtre sont boués de sauvetage. En musique de fond, la voix de Mercedes Sosa entre autres. À cette période-là, des auteurs comme le poète chilien Pablo Neruda ou l’écrivain brésilien Jorge Amado ont indubitablement influencé l’élan des artistes chez nous. Sachant que plusieurs pays de l’Amérique latine (Brésil, Argentine, Uruguay, Équateur et le Pérou) à partir de la fin des années 60 connaissent l’instabilité politique et des coups d’État. Une dictature féroce s’installe au Chili avec le fameux général Pinochet et en Argentine. L’art a été une échappatoire pour nos camarades au sud de cette Amérique agitée.

Aller au théâtre au milieu des années 1970 à Port-au-Prince, à l’Institut Français sis au Bicentenaire notamment, était une forme de résistance. Évidemment la censure n’a pas tardé à imposer l’exil à nos écrivains, hommes et femmes de théâtre. Et c’est dans cette conjoncture qu’un jeune homme arpente les rues de Port-au-Prince tard le soir. Des rues vidées de toutes âmes pour scander son poème ou lancer un « Aba Duvalier ». Ça devait être libérateur !

«Lobo? Il ne se disait pas militant ni n’appartenait à aucun parti politique, mais son amour de la liberté faisait que l’idée du coup d’État de [19] 91 lui était insupportable. Il était hors de question, pour lui, de destituer un président élu après cette longue dictature.» Des militaires arrivent et dispersent ce rassemblement, pas loin du Ciné Capitole. L’artiste fut sauvagement tabassé. «Lobo n’avait peur de rien et jamais n’a voulu se soumettre à aucune autorité». Une insolence qui suscite l’admiration. «Amoché et survivant de cette altercation, il rajoute à son surnom Lobo, qui déjà voulait dire « deblozay » ou affrontement, « Dyabavadra 7 kòt kase », confie Paulo Dudois, qui remonte le temps pour les besoins de cet article, dans un fou rire. Au fond, il avoue avoir toujours eu peur pour lui.

Le talent

Pour qu’il ne sombre pas dans l’oubli, une compagnie de théâtre composé d’anciens talentueux étudiants de l’École Nationale des Arts dont Staloff Tropfort, porte le nom de Lobo. Sous l’initiative de sa sœur Myrto Casséus, comédienne elle-même, en 2005, des textes d’auteurs étrangers et haïtiens dits par Lobo sont mis en CD. « Et le texte se fit Lobo », pour lui rendre un vibrant hommage. « Lobo m’accompagnait à mes répétitions de théâtre chez Denise Petrusse. Je fus surprise de le voir sur scène plus tard en 1983, dans le rôle d’un cordonnier ambulant dans « La fillette couverte de paille » avec Syto », relate la sœur jumelle de l’acteur. « Il était particulier je le concède, mais il est difficile pour moi de l’idéaliser, d’en faire un mythe. C’était mon frère, un homme comme les autres. Avant d’être sur scène ou s’évader dans les rues, sa belle écriture lui a valu un poste de calligraphe au bureau de l’immigration », ajoute-t-elle avec sérénité.

Parler de Lobo c’est parler du comédien qui a joué dans plus d’une vingtaine de pièces dirigées par des metteur. e. s en scène de renom. Il a prêté sa voix au documentaire « Kalfou plezi, pye devan » de Rachel Magloire et joué dans « L’homme sur les quais » réalisé par Raoul Peck. C’est une bête de scène capable de mémoriser beaucoup de textes en un temps record, de jouer avec une intériorité qui donne de la justesse à son jeu. « Si dans la vie il était dans la démesure, sur scène ça ne débordait jamais », affirme Syto qui l’a dirigé dans sa pièce « On m’a volé mon corps au corps », au côté de Magali Comeau Denis.

Cette manière de vivre, le personnage au-delà de l’espace théâtral donnait un résultat surprenant en revanche, elle perturbait la symbiose entre lui et les autres comédiens sur le plateau. La compagnie Hervé Denis, adepte de la méthode de Brecht, préconisait une distanciation avec le personnage or Lobo devenait le personnage. « Quand tu joues avec lui, tu le sentais beaucoup sur lui-même, ce qui requérait un effort pour nous autres comédiens de dynamiser les interactions », avoue Magali qui devait lui donner des répliques dans « Nuit voraces » inspiré de textes de Jacques Stephen Alexis ou « La tragédie du roi Christophe » d’Aimé Césaire qu’Hervé Denis mit en scène. « Partager la scène avec Lobo te donnait l’impression d’être bon toi-même tant il était dans une vérité, pourtant sa grande solitude se sentait », révèle l’ancienne ministre de la Culture.

L’insaisissable

Parler de Lobo, c’est évoquer le souvenir d’une personne instable, fragile, imprévisible, voire même ingérable. « Il arrivait au beau milieu de mon émission et s’installait pour dire ses textes, moi je n’avais nul autre choix que de m’éclipser », raconte Paulo qui fut aussi responsable des programmes et de la discothèque de Radio Haïti inter. Plus tard en 1996, Dyabavadra avec sa magnifique voix animera « Paroles et musiques » sur cette même station.

Derrière le fameux, le fascinant et le sublime se cachait un mal-être que la passion estompait. Passion, qui probablement, était responsable du côté exigent de l’artiste à vouloir se perfectionner jusqu’à s’abimer. Entre ses effusions poétiques et ses absences, puisqu’il était le genre à aller acheter des cigarettes et ne jamais revenir, il avait une force intérieure nous dit Magali. Si les passants de la grand-rue voyaient un fou quand il testait son rôle, projetait sa voix, déclamait, la communauté du théâtre l’adulait. « Il nous faut abriter cette folie », disait Hervé.

La tragédie

Comme pour nous troubler dans ses appellations où nous faire part de son univers délirant, de retour d’une tournée au Bénin en 1993 avec la compagnie Hervé Denis, Lobo rajoute Egoungoun à son nom. Egoungoun symbole de l’esprit du mort. « Lobo Egoungoun dyagavadra Lobo K. Ewa Lobo Kòtòk… » Tant de noms pour un esprit perturbé, tant de personnages et de réalité parallèles que la mort nous ravira d’un coup.

Le 12 novembre 1997 pour des raisons inconnues, Carl Marcel Casséus qui s’était rebaptisé Lobo, saute du 8e étage d’un immeuble à Paris. Alors qu’il était censé jouer ce soir-là, alors que tout le monde l’attendait pour la représentation de « ci-gît je » de Samuel Becket, sous la direction de Sylvie Joco, il saute dans le vide. Une mort déroutante comme sa vie. Une mort sans mot en aparté pour décrire cette détresse qui a mis fin au premier acte d’une vie d’errance. Il avait 35 ans.

Un magnifique passage du roman « Parabole du failli » de Lyonel Trouillot, qui raconte l’histoire d’un personnage qui ressemble à Lobo disait :

 […] Ici, nous t’aurions rattrapé avant que ton corps touche le sol. Ici, on a appris à amortir les chutes.

Et puis, où t’aurais trouvé un immeuble de douze étages! Même les banques et ces saletés de compagnies qui détiennent des monopoles n’en construisent pas de si hauts.

Ici, on est déjà par terre et personne ne plonge dans le vide. Nous t’aurions rattrapé.

Et puis, toi qui parlais tout le temps, tu aurais pu nous dire. Nous t’aurions suivi. Nous aurions monté la garde autour de toi […]

Nègès Dayiva

Commentaires

Leur fille a été violée dans un orphelinat non accrédité. L’orphelinat les attaque en justice.

Previous article

«Ma mère est morte aux États-Unis. Toute ma famille vivait de ses transferts d’argent.»

Next article

Comments

Comments are closed.

#ReteBranche : Pour ne rien rater, inscrivez-vous à la lettre Ayibopost