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Il me faut un « Blanc »

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Malgré l’abysse temporaire qui nous sépare de la colonisation, le colon semble être quelque part coincé dans nos esprits. Le mot « blanc » revient souvent dans le discours de l’haïtien soit comme idéal supérieur, soit comme modèle de perfection, soit comme facteur de délivrance ou de blocage.

Nous sommes ici le 1er Janvier 1804, an I de l’indépendance d’Haïti. En ce jour, le Général en chef de l’armée indigène, Jean Jacques Dessalines est accompagné des généraux, chefs de l’armée, convoqués à l’effet de prendre des mesures qui doivent tendre au bonheur du pays.

Le premier secrétaire d’Etat haïtien, le général Boisrond Tonnerre, invité à écrire l’acte de l’indépendance fit une déclaration. Cette dernière ne cesse depuis lors de traverser les générations. Pénétré du discours du Chef de l’Etat, Tonnerre déclara : « Pour écrire un tel acte, il me faut le crâne d’un blanc pour écritoire, son sang comme encre, une baïonnette pour plume et sa peau pour parchemin ».

Jusque-là, nous n’essayons pas de nous adhérer à cet idéal de Boisrond Tonnerre. De même, sans un luxe de détails, nous ne sommes pas en mesure d’affirmer si son désir avait été réalisé. Par ailleurs, ce dont nous sommes certains, c’est que pour sa satisfaction, il avait besoin d’un blanc.

Héritiers de la décolonisation, cependant, sous une forme ou sous une autre, nombreux sont ceux qui croient que leur destin supérieur est de vivre à l’instar de l’homme blanc. C’est pour cette raison semble t-il qu’ils font tout en modelant avec constance leur culture, leurs sentiments, leur langage, voire leur apparence physique et leurs loisirs: tout cela afin de se rapprocher du blanc.

Beaucoup parmi eux sont des haïtiens qui croient dûment que la cause empêchant au pays d’occuper une place de choix parmi les peuples est l’homme blanc. Parallèlement, d’autres  croient dur comme fer que ce pays parviendra au bonheur quand ses dirigeants décideront enfin de le livrer aux blancs.

Certains définissent un certain niveau de l’échelle socio-économique comme une vie de blanc. Quelques temps passés auprès d’un haïtien, vous entendrez surement rebondir des termes comme; « manje blan, aprè Bondye se blan, blan gason, se blan mwen pral aprann, etc ». Tous ces qualificatifs ne sont utilisés que dans le but d’attribuer aux blancs toutes les bonnes manières qui soient.

A la rigueur, l’homme distingué de ce pays aimerait bien qu’on lui trouve quelque ressemblance avec un blanc. On notera avec quel orgueil quelques unes des figures les plus représentatives de notre milieu évoquent la virtualité de quelque filiation blanche.

Dans le milieu religieux, très souvent nos pasteurs se battent tous pour quelques accointances avec un Blanc. Pour la bonne marche d’une église, croit-on, un Blanc suffit. Avec un Blanc, le Seigneur répond plus rapidement aux prières. Il faut aussi voir la piété et le zèle des fidèles à la visite des missionnaires blancs. Le Christ prenant la forme d’un Noir un dimanche matin n’aurait pas ce type d’accueil.

Dans le milieu politique, c’est la gangrène ! Il faut l’aval du blanc même pour les choses les plus insignifiantes. Les élections, le budget national, le mode de gouvernance, les projets de développement, il nous faut encore et toujours l’apport du Blanc. Il faut toujours le blanc comme repère.

Malgré des sursauts de redressement venant de certains, le besoin de ressembler, de se modeler au blanc est si fort chez nous que nous sommes nombreux à ne pas nous  l’avouer. Nous sommes beaucoup à avoir un blanc ancré au plus profond de nous-mêmes nous inspirant sous un angle ou sous un autre. Nous acceptons aussi que beaucoup ne se retrouveront pas dans ces lignes, ce qui d’ailleurs serait un fait rare.

Jeff Albert

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