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Il fait nuit à la Grand-rue…

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Un à un s’allumèrent les lampadaires de la Grand-rue. Le soleil tirait  sa révérence, son travail accompli pour cette journée où il n’a eu de cesse de taper sur nos têtes. Marchands, motards, chauffards, simples citoyens, bambins, sans-abris tous étaient mêlés.  Pour les uns, le chez soi c’était encore la rue, un peu partout sous les galeries où « les luxueuses » intérieures des vieilles voitures abandonnées sentaient le moisi. Pour les autres, comme dans une jungle, la lutte pour trouver une place dans un bus afin de rentrer enfin chez soi était en faveur des plus forts. Les chauffeurs jubilaient, ils faisaient monter les enchères et réclamaient leur dû avant de démarrer pour s’assurer qu’aucun passager ne se rebellerait une fois le bus parti. Ce beau monde voulait fuir cette mise en scène faite de bruit de klaxons, de haut-parleurs ne jouant que les fameux  « raboday » saturés d’injures de toute sorte.  Injures pour rappeler à l’ordre mais aussi pour se défouler sur cette puanteur, cette misère,  cette insalubrité qui font office de décor ou carrément sur son prochain qu’on tient á tort pour responsable  de son mauvais sort. La misère a ce don de frustrer et de mettre constamment en colère.

La nuit qui s’annonçait n’avait aucune emprise sur les activités de la Grand-rue, mais plutôt avait l’avantage de favoriser des actes de banditisme, vols, viols, etc.).  La nuit accordait également droit de veto à ces femmes aux multiples personnalités qui, sous sa protection, étaient dans leur élément et maitresses de leur fief. Elles s’affichaient, faisaient la loi, sans craindre les on-dit de cette société qui  critique sans jamais rien proposer comme solution.

8h30 PM ! Le trafic a depuis un bon moment ralenti. Les marchandes de fritures, les bar-restaurants, bordels règnent en chef d’orchestre sur la grand-rue. Il n’y a plus ni riche ni pauvre, négresse ou « grimelle », « gwo zouzoun » ou « soyèt ». Tous évoluent dans l’anonymat. Cependant, leur présence est un gage de survie de la vie nocturne.

Par ici, un occupant d’une prado immatriculée  « officielle » s’offre les charmes d’une dominicaine en quête d’exotisme, pour  changer un peu des cheveux crépus, attribut racial dégradant de la femme haïtienne, ou plutôt en quête d’expériences nouvelles, de sensations fortes allant au- delà des limites imposées par sa femme qu’il voudrait moins puritaine. Conscient de l’insécurité ambiante, il se déplace avec le gibier pour le raccompagner après service… Çà et là, on croise de petits groupes de jeunes  se disputant une partie de « Pike kole », se partageant un plat de barbecue après cette longue journée passée  à végéter, ou encore à se servir de leurs griffes pour survivre. A l’abri d’une voiture abandonnée ou d’un tréteau vide on entend les gémissements, mélange de plaisir et de résignation d’une jeune fille se faisant culbuter juste pour trouver de quoi apaiser la lutte acharnée que livre le gros au petit intestin dans son abdomen.

Pow !!! Le retentissement d’un coup de feu à l’angle de la rue Saint-Honoré ne détourne même pas l’attention des accoutumés de la Grand-rue. Demain on saura qui a été touché, si victime il y a. Un de moins et que la vie continue, pensent-ils !

La lune, témoin de l’obscénité cache soigneusement ces secrets obscurs, pervers et malsains. Elle se fait tombeau et recéleuse. Elle ne fait pas de quartiers et ne saurait dénoncer. Egale à elle même, elle n’attend que les premiers rayons de soleil pour partir au loin et laisser la lumière du jour auréoler d’innocence les coupables.

Renée Vancie Manigat

Image: (AP/Jorge Saenz)

Commentaires

Pour Haïti et pour nos frères!

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