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Des hommes passionnés de la profession de sage-femme en Haïti

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Quoiqu’en infériorité numérique par rapport aux femmes, les hommes sages-femmes tracent la voie avec une dose considérable de passion dans le pays

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Ronaldo Jeanty tourne encore en boucle dans sa tête cet épisode où une femme a accouché d’un enfant mort-né dans la salle d’attente d’un hôpital à Port-au-Prince le 7 septembre 2010.

Alors qu’elle hélait et se tortillait de douleur quelques minutes avant, un obstétricien-gynécologue lui aurait intimé l’ordre de se taire après lui avoir dit ne pas pouvoir se pencher sur son cas pour cause de fatigue.

La femme est morte quatre heures plus tard.

Les minutes d’après ont vu le mari de la dame en colère faire irruption dans l’établissement avec une arme à feu et certains médecins escalader des murs en catastrophe pour tenter de sauver leur peau, selon Jeanty.

Ce drame a amené Jeanty à faire des études en sage-femme en 2019. « Je me suis dit qu’aucune femme ne devrait mourir en donnant la vie », confie Jeanty.

Ronaldo Jeanty berçant un bébé simulacre à l’Institut national supérieur de formation en sage-femme à Port-au-Prince en 2022.

La profession de sage-femme ou maïeuticienne s’occupe de la santé sexuelle et reproductive en assurant le suivi médical des femmes enceintes tout au long de leur grossesse et durant la période qui suit la naissance, ainsi que celui du bébé.

Reconnu à l’étranger comme en Haïti, le domaine est considéré comme la troisième profession médicale après la médecine et l’odontologie.

Mais s’ils s’y aventurent, les hommes sages-femmes subissent les contrecoups du métier, habituellement confondu avec la « matrone » et où les femmes sont traditionnellement surreprésentées, selon une demi-douzaine d’interviews menées par AyiboPost.

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Les matrones, encore appelées « sage-femmes traditionnelles », sont des accoucheuses qui utilisent souvent rituels magico-religieux dans leur pratique. Elles assistent les femmes, notamment dans les milieux ruraux du pays, généralement sans matériels et avec une connaissance fragmentaire de leurs tâches, ce qui les empêche fort souvent de prévenir des complications au cours des accouchements.

Quoiqu’en infériorité numérique par rapport aux femmes, les hommes tracent la voie avec une dose considérable de passion.

« J’ai souvent l’habitude de déclencher de grands éclats de rire lorsque je me présente comme sage-femme », raconte Jeanty.

Ronaldo Jeanty au clinique PROFAMIL à Turgeau, Port-au-Prince, en avril 2023.

Le jeune homme, qui était déjà étudiant à la faculté de médécine et de Pharmacie(FMP) de Port-au-Prince quand il s’est tourné vers la profession, s’est vu opposer des remarques inopportunes qu’il choisit souvent d’ignorer.

« Quoique beaucoup ont de la considération pour moi, il arrive souvent que des amis à la faculté de médecine se moquent de moi et me disent que je ne suis allé apprendre ce métier que pour y chercher des femmes et faire de l’argent », souligne Jeanty.

D’autres remarques témoignent de l’incompréhension d’une partie de la population. « Tous les hommes sage-femmes sont des homosexuels », rebattent souvent les oreilles du professionnel, de la part des gens qu’il côtoie.

En Haïti, le métier de sage-femme semble jouir d’une faible considération par rapport aux autres professions médicales.

« C’est une situation qui dénote une pyramide ou une hiérarchisation des métiers de la santé dans le pays », pense Jeanty.

 J’ai souvent l’habitude de déclencher de grands éclats de rire lorsque je me présente comme sage-femme.

Isemael Joseph dit avoir subi des regards condescendants des professionnels de la santé en Haïti qui jugent les sages-femmes à l’aune d’une supposée supériorité de la médecine.

Le jeune homme, qui travaille actuellement dans un centre hospitalier en province, ressasse encore un épisode de 2022 où un aspirant médecin, à quelques mètres de lui à la faculté de médecine et de pharmacie de l’Université d’État d’Haïti (UEH), lui a décoché des coups d’œil réprobateurs alors qu’il était en train de tailler une bavarde avec une amie commune.

La jeune femme qui étudiait alors la pharmacie révèle au jeune homme, quelques minutes après, que l’étudiant en médecine lui avait dit « qu’il n’arrivait pas à comprendre comment un homme peut choisir délibérément d’être sage-femme ! »

Isemael Joseph en train d’ausculter un nouveau-né dans une maternité à Cerca-la-source dans le Plateau-Central le 6 février 2024.

Cuirassé contre ces propos, Isemael Joseph vit sa sensibilité pour la maternité au quotidien.

« Depuis mes débuts, j’ai déjà à mon actif plus de 200 accouchements », révèle le jeune homme à AyiboPost.

Mais, Joseph déplore le fait que même des professionnels en obstétrique, qui devraient être, avec les sages-femmes, les deux responsables en la matière, ne savent souvent pas l’importance de cette profession dans la chaîne de la maternité en Haïti.

Ronaldo Jeanty travaillant sur un bébé mannequin à l’Institut national supérieur de formation en sage femme à Port-au-Prince en 2022.

Les frictions entre les professionnels sages-femmes et les médecins, qui se considèrent souvent comme supérieurs, mettent souvent du sable dans les relations sensées fluides de ces agents de santé.

En 2019, un tohu-bohu prend forme entre des étudiants en sage-femme et un médecin dans la salle de maternité de l’hôpital de l’Université d’État d’Haïti (HUEH).

Selon Isemael Joseph, qui était sur place, l’un de ses compagnons sages-femmes remplissait ce jour-là un dossier pour une parturiente. Le docteur a alors fait irruption dans la salle et tenté de lui saisir violemment le dossier des mains, après lui avoir demandé « à quel titre il questionnait et prodiguait des soins à la patiente. »

Par suite de la violence de l’action, le dossier s’était déchiré en deux. Faute de soins, deux femmes accouchèrent ce matin-là dans le couloir de la maternité bloquée par le croisement virulent des mots et les emportements des deux camps protagonistes, selon Joseph.

Isemael Joseph en train de faire un dossier pour une patiente dans un centre de santé à Cerca-la-source dans le plateau central le 6 février 2024.

La mortalité infantile et l’absence de soins équitables frappent Haïti de plein fouet.

Les données de l’EMMUS VI sur la mortalité, la morbidité et l’utilisation des services pour la période de 2012-2017 montrent que seulement 67 % des 91 % de femmes qui ont reçu des soins prénataux ont effectué au moins les quatre visites recommandées.

63 % des naissances se sont déroulées avec l’assistance d’un prestataire formé en milieu urbain contre seulement 30 % en milieu rural, alors que 60 % des naissances en milieu urbain ont eu lieu dans un établissement de santé contre seulement 29 % en sphère rurale.

Lire aussi : Moins de femmes enceintes dans les hôpitaux

L’institut national supérieur de formation de sages-femmes (INSFSF) a été inauguré le 21 février 2018 à Port-au-Prince, en remplacement de l’École nationale des infirmières sage femmes (ENISF) créée en 1997 pour former des professionnels sages-femmes qualifiés pour les besoins du pays en santé maternelle et infantile et élargir l’éventail de soins dans les établissements de santé en Haïti.

Vue du local de l’institut national supérieur de formation de sages-femmes. | © Jean Gardy Bernard

Mais quoique la profession s’est institutionnalisée, les idées préconçues sur la « matrone traditionnelle » semblent planer encore sur le métier.

Ronaldo Jeanty se souvient encore de cet épisode d’avril 2023 où il était éconduit dans une salle d’accouchement par un médecin obstétricien-gynécologue après que des personnels le lui avaient présenté comme sage-femme.

« Il a dit, distinctement, qu’il n’arrivait pas à saisir le sens de la présence d’un sage-femme dans la maternité », songe Jeanty.

Le nom du métier aussi semble donner un coup de froid aux hommes qui désirent s’y aventurer, selon St Louis Dexter Petersen Esaï, un autre étudiant en sage-femme.

St Louis Dexter Petersen Esaï berçant un nouveau-né au centre de maternité SONUB, situé au Centre Médico Social de Petite Place Cazeau à Port-au-Prince, le 6 décembre 2023.

La promotion 2016-2020 de Joseph Isemael à l’INSFSF ne comptait que deux hommes pour 37 femmes. Celle de Fénel Noncent, 2015-2018, comptait trois hommes pour 37 femmes.

Pour Hermine Francesca Jean-Pierre, une étudiante en sage-femme, et Saint Louis, la profession peut être exercée aussi bien par les femmes que les hommes.

« Le mot “sage” placé devant “femme” désigne simplement le fait que le professionnel a des connaissances sur la femme ou aura à prodiguer des soins en matière de maternité à des femmes », soulignent-ils.

St Louis Dexter Petersen Esaï au centre de maternité SONUB qui fonctionne au Centre Médico Social de Petite Place Cazeau, à Port-au-Prince, le 13 décembre 2023.

Pour Evaï Dominique, un ancien étudiant en sage-femme à l’INSFSF de 2015 à 2019, la présence rachitique des hommes dans la profession de sage-femme ne concerne pas seulement Haïti.

« En France où je vis, peu d’hommes exercent cette profession », rapporte-t-il.

Par Junior Legrand

Image de couverture : Ronaldo Jeanty travaillant à l’Institut national supérieur de formation en sage-femme à Port-au-Prince en 2022.


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Junior Legrand est journaliste à AyiboPost depuis avril 2023. Il a été rédacteur à Sibelle Haïti, un journal en ligne.

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