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« Haiti open for business »: en dix ans, beaucoup de bruits pour peu de résultats

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Quelques investisseurs ont misé sur Haïti après le séisme de 2010. Si certains ont pu tenir jusqu’ici, la réalité a défié pas mal de prévisions

En mai 2019, notre drone survolait la bananeraie de Agritrans à Trou du Nord, dans le département du Nord Est. Les images révèlent un vaste espace quasi vide avec une petite portion verte de bananiers. Le lendemain, nous investissons la barrière ouverte, sans gardien à l’entrée, pour atterrir devant des bassins remplis de pastèques. C’est alors qu’on apprend que Agritrans produit désormais des pastèques.

Lorsque les hommes sur place apprirent que nous sommes des journalistes, ils ont blâmé la sécurité à l’entrée de nous avoir laissé pénétrer l’enceinte. Ils ont même menacé de confisquer nos appareils et interdisent de prendre des images. « Nous tirons même les drones qui survolent l’espace », nous révèle l’agent de sécurité que nous trouvons à la sortie. Désormais, Agritrans est une affaire secrète.

Cinq ans plus tôt, le président Michel Joseph Martelly fanfaronnait cet investissement atypique qui accoucha son poulain Jovenel Moïse comme président de la République. La presse ne tarissait pas d’éloges à propos de Agritrans qui allait exporter de la banane bio en Allemagne par dizaines de tonnes.

En moins de dix ans, le projet s’est révélé une vaste fumisterie. C’était pourtant 27 millions de dollars dont un investissement de plus de 10 millions de l’État pour une promesse de création de 3000 emplois. Le Fonds de Développement Industriel qui octroya le prêt à Agritrans n’a pas donné suite à nos multiples demandes d’interview.

Haiti is open for business

Lorsqu’il prit le pouvoir en 2011, l’administration Tèt Kale, dont Martelly est le président, prônait la diplomatie des affaires. Le nouveau slogan était : « Haiti is open for business ». Déjà, pendant la campagne électorale, il promettait de créer 500 000 emplois s’il est élu.

Le grand Nord était le pôle des grands investissements. L’ancien président américain, Bill Clinton, qui codirigeait la CIRH, débarquait avec des « investisseurs » pour remettre Haïti en chantier et créer des dizaines de milliers d’emplois.

Tous les éléments se mettaient progressivement en place. Le campus de l’université Roi Henry Christophe de Limonade était construit en moins de huit mois non loin de Agritrans. Dans le même rayon, il y a le parc industriel de Caracol inauguré le 22 octobre 2012. Plus de 224 millions de dollars sont investis sur 252 hectares. Des centaines de paysans ont dû quitter ces terres fertiles pour atterrir la promesse de création de 65 000 emplois – dont la plupart de faible qualité.

Comme pour Agritrans, la montagne accouche d’une souris. Seulement un peu plus de 11 000 emplois sont créés et la firme coréenne Sae-A Trading Company, le plus grand employeur du parc Caracol, annonce sa volonté, en 2019 d’aller s’implanter en République dominicaine.

Pastèques à Agritrans

A Limonade, encore tout près de Agritrans, la ferme de Grand Marnier qui exportait de l’huile essentielle et des écorces d’oranges amères, n’existe plus. Cent carreaux de terres ont été concédés par l’Etat sous forme de bail emphytéotique en 2009. Haïti n’exporte plus les 8 000 tonnes d’oranges amères. C’est une pandémie, la maladie du dragon jaune, qui pousse Grand Marnier hors d’Haïti. Elle opérait dans le pays depuis la fin du 19e siècle.

« Experience it… » « Se la pou w la »

C’est le secteur touristique qui a connu, en quelque sorte, le plus bel essor après 2010. Plus de 400 millions de dollars y ont été investis et plus de cinq mille emplois directs crées, selon les chiffres que nous a transmis l’Association Touristique d’Haïti. Servotel ouvre ses portes, un an après le séisme, suite à un investissement de six millions de dollars pour 54 chambres.

L’effort de l’État à partir de 2012 a permis de placer Haïti sur la carte touristique mondiale. L’hôtel Oasis dans la commune de Pétion-Ville inaugure le bal en décembre 2012. En face d’un des grands bidonvilles de la capitale, il fallait un coup de pinceau à Jalouzi pour mieux asseoir le bâtiment de 128 chambres. 35 millions de dollars sont investis. Et le projet a fait des émules.

En avril 2013, c’est le tour de Best Western à Pétion-ville. 15 millions de dollars pour 106 chambres. En février (24) 2015, Marriott inaugure son hôtel de 173 chambres dont le coût s’élève à 45 millions de dollars.  Royal Decameron remplace le Club Indigo sur la Côte des Arcadins pour offrir un nouveau concept “tout inclus” en Haïti. Inauguré le 7 décembre 2015, le groupe a investi huit millions de dollars pour rénover l’espace avec une promesse de 500 emplois. NH El Rancho en 2013 ouvre ses portes avec 72 chambres. En 2014, Karibe inaugure son investissement de 19 millions dollars pour ajouter 103 nouvelles chambres. Il y a l’hôtel Satama au Cap Haïtien, pour ne citer que ceux-là.

Il a fallu six ans à Best Western pour déclarer qu’elle est essoufflée. En octobre 2019, la marque plie bagages et se retire définitivement du pays. Selon les responsables, la faute revient à l’instabilité politique. En janvier 2019, à causes des violentes manifestations, les États-Unis, la France et le Canada ont émis une alerte rouge qui classe Haïti au même rang que certains pays en situation de guerre comme la Syrie. Comme conséquence, Haïti est enlevé de la plateforme Expedia et de plusieurs autres agences de voyage.

Montagne de déchets produits par le parc industriel de Caracol

Montagne de déchets produits par le parc industriel de Caracol

En 2014, Surtab est lancée. Innovante dans sa forme, l’entreprise produit des tablettes numériques “Made in Haiti”. Elle crée ainsi une autre forme d’emploi supérieure à ceux du textile sur lequel l’Etat et les investisseurs étrangers ont beaucoup misé.

En 2015, JL Fines Shoes annonçait en grande pompe l’ouverture de ses ateliers de cordonnerie industrielle qui produisait des chaussures de qualité “made in Haiti”. La même année, Heineken investit 100 millions de dollars pour moderniser la ligne de production de la Brasserie Nationale d’Haïti (BRANA) dont elle a fait acquisition de 95% des actions en 2011. Le groupe français Rubis rachète “Distributeurs Nationaux S.A (DINASA) et sa filiale SODIGAZ en mai 2017 pour 288 millions.

En Juillet 2015, il y a eu aussi le Port Lafiteau. Comme toutes les grandes promesses, celui-ci annonçait de beaux jours pour Haïti dans le transport maritime. Haïti allait accueillir enfin les navires géants – Les Panamax – et se faire délivrer directement les marchandises venues d’Asie et d’autres contrées du globe. 65 millions sont investis pour le port le plus profond d’Haïti. L’ambition était de créer 25 000 emplois sur cinq ans.

La télécommunication n’est pas en reste. « Depuis 2010 jusqu’à 2020, Digicel a investi en moyenne 40 millions de dollars en Haïti », souligne avec satisfaction le président de la compagnie, Maarten Boute.

Et les projets non aboutis

Le projet du village El Rancho n’a pas abouti jusqu’ici. La Société Immobilière et Financière (SIF) prévoyait un investissement de 70 millions de dollars pour un espace intégré comprenant hôtels, centres commerciaux, centre de convention, cinéma et espace de jeux.

Pour promouvoir les affaires et stimuler les investissements, Le Groupe Bigio lance un magazine assez ambitieux. Unique dans son style, dans la forme et dans le fond. Challenges a été le premier magazine d’information en Haïti. Il mettait en avant les affaires et les hommes et femmes qui les portent. En 2019, le dernier numéro a été publié. Challenges n’a pas résisté à la corrosion.

Après 2010, on a beaucoup vanté les vertus du Business Processing Outsource BPO pour créer des milliers d’emplois dans le pays. Les promesses n’ont duré que le temps des colloques.

Lors du deuxième forum sur l’investissement en novembre 2011, c’était le président Michel Martelly lui-même qui a promis de créer 500 000 emplois pendant trois ans. Des centaines de jeunes ont été formés dans des séminaires sur les affaires. On ne les voit pratiquement plus. Les difficultés d’accès au crédit n’ont pas changé et les débats portent sur les mêmes problèmes.

Malgré le slogan “Haiti Is Open For Business”, le pays n’a pas réellement bougé dans le classement Doing Business ces dernières années. Selon le dernier rapport, le pays figure à la 182eme place sur 189 pays. Haïti est dans le top 10 des pires pays où le climat est favorable aux affaires. En 2011, l’année d’après le séisme, le pays figurait 162 sur 183 pays.

Début 2020 : le site web du ministère du Commerce et de l’industrie ne fonctionne plus. Le 18 octobre 2012, le ministère annonçait la disponibilité en ligne du registre du commerce. En 2019, pour s’assurer de la disponibilité d’un nom pour une entreprise, on revient à la situation d’avant ou il faut aller consulter les pages des registres au sein du ministère. Il ne suffit plus d’un clic comme le promettait le projet. « Il faut environ quatre mois pour enregistrer une société anonyme, deux mois pour enregistrer une société en nom collectif et deux mois pour une entreprise individuelle », affirme l’avocate Naed Jasmin Désiré.

On parlait aussi de Guichet Unique d’Investissement. Une plateforme qui facilite l’implantation et/ou la création d’entreprises de manière rapide. Quelques années plus tôt, l’État mentait à propos du délai d’enregistrement des entreprises en Haïti. On voulait le faire en 10 jours seulement.

Rhum BOUKMAN, fabriqué en Haïti après 2010

Mais… tout n’est pas noir

En 2001, un citoyen irlandais, Adrian Keogh débarquait à peine à Paris et voulait visiter un peu la ville. Il tomba par hasard sur une petite affiche de l’association Haïti Futur qui mentionne « Vente d’artisanat haïtien ».

En 2013, Adrian participe à l’assemblée générale de l’association et trois mois plus tard il visite Haïti. Cette visite accouchera le Rhum Boukman deux ans plus tard. Un Rhum organique épicé qui reproduit la formule « Clairin trempé ».

Fabriqué et mis en bouteille en Haïti, le rhum est commercialisé dans les bars à Manhattan et récemment à Paris. Une partie des bénéfices est versée à l’association Haïti Futur pour supporter son travail dans l’éducation numérique en Haïti depuis le séisme de 2010.

Les derniers soulèvements ont porté un coup dur à l’économie. Ce sont surtout les PME d’une classe soit disant moyenne que le rappeur Izolan qualifie de “Pauvres améliorés” qui sont les plus touchés.

Wesmia Bruno qui dirige l’entreprise de publicité Affiche toi a dû renvoyer tous ses employés en attendant que la situation se calme. Pendant le mouvement « Peyi lock » elle a perdu quelques panneaux d’affichages faute de n’avoir pas pu les enlever avant les événements. « Haïti n’est pas prêt pour les affaires, estime-t-elle. La législation n’est pas appropriée et nous avons un code de travail désuet. Il y a un rouage qui fonctionne mal qui fait que le « Open for Business » est inexistant. Je ne sais pas quand nous serons prêts, mais ce n’est certainement pas pour demain. »

Même si la gourde a perdu 140% de sa valeur ces dix dernières années et l’inflation a monté en flèche, certaines entreprises parviennent à résister à la corrosion. Haïti a encore des industries, des entreprises de service et le commerce fonctionne malgré tout. Les crises n’ont pas tout balayé. Pour Maarten Boute, elles sont l’occasion qui permettent de penser les choses autrement. « C’est comme dans une relation sentimentale, il faut parfois aller dans une crise profonde pour pouvoir s’en sortir, souligne le président de Digicel. J’espère que cette crise va faire réfléchir tout monde et faire qu’on approche les choses différemment. »

Ralph Thomassaint Joseph

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Poukisa li enpòtan pou ou fè ak desè ?

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