SOCIÉTÉ

Georges Michel, une vie au service de l’Histoire d’Haïti

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L’historien a documenté des pans de l’histoire du pays

Georges Michel porte beaucoup de chapeaux, trop de chapeaux pour les énumérer tous. Il est historien, journaliste, médecin et juriste. Nous avions rendez-vous ce 15 octobre avec l’ancien constitutionnaliste, dans les hauteurs de Pèlerin.

« Je suis né à Port-au-Prince le 3 décembre 1954, à 9 heures du soir, dit-il. C’était sous la présidence de Paul E. Magloire, trois ans avant que François Duvalier n’accède au pouvoir. Pendant 29 ans de ma vie, je n’ai connu que la dictature. »

Il parait un peu plus grand que son âge. Ses mouvements sont lents. Ses yeux bleu-gris sont inexpressifs, sauf par moment, quand on sent que la colère gronde en lui. Mais la mémoire des évènements qui caractérise Georges Michel est intacte, et sa verve aussi.

Aujourd’hui, à cause du coronavirus, l’historien ne sort plus, même pas pour se rendre à sa clinique où il exerce son métier de radiologue. Plusieurs de ses amis, dont des collègues, ont rendu l’âme après avoir été infectés par la Covid-19. Alors, il cultive la prudence. Ainsi, Georges Michel a du temps pour se livrer à ses passions : lire des livres, regarder des documentaires. Pas de romans. C’est la politique de la maison.

Son épouse, il l’a perdue en 2017. « On s’est mariés en 1987, dit-il. Elle est morte après trente ans de mariage. C’était un coup dur ». Mais la relève est bien là. Sa fille Geneviève est avocate, et son fils Vincent a opté pour la médecine. « Ils ont pris chacun une partie de leur père », plaisante-t-il.

A Pèlerin, où il nous reçoit, assis sur son canapé, chemise blanche et pantalon gris, Georges Michel nous fait une masterclass sur des pans de l’histoire du pays. Il en a l’habitude. Il a déjà écrit plusieurs livres d’histoire dont un Panorama des relations Haïtiano-dominicaines, Charlemagne Péralte ou les souvenirs d’un Constituant à propos de la loi mère de 1987.

Au temps de la dictature

Georges Michel est devenu journaliste un peu par hasard. Mais il a appris aux côtés des meilleurs. « Alors que j’étais en classe de Philo, j’ai décroché un job d’été à la Radio Haïti Inter, avec Jean Dominique. Je recevais un salaire de 150 gourdes par mois, ce qui était une vraie fortune à cette époque. »

Au fil du temps, le jeune stagiaire accumule de l’expérience. Mais il est compliqué d’être journaliste au pays de Papa et Baby Doc. « Il y avait des sujets qu’on ne pouvait pas traiter, se rappelle Georges Michel. On faisait surtout un journalisme de dossiers. On allait à l’inauguration de chantiers, on faisait des entrevues avec les ministres etc. Mais on ne pouvait pas attaquer le régime, la présidence à vie, la famille du président, ou les tontons macoutes. »

Mais, d’après l’historien, les journalistes de son époque ont un peu bénéficié d’une période d’ouverture relative, à la fin du mandat de Duvalier père, et au début de celui de son fils. « L’élection de Jimmy Carter aux États-Unis a eu une grande influence sur Haïti, explique-t-il. Pour une fois les USA décidaient de ne plus supporter activement des dictateurs. C’est l’une des raisons de la chute de Jean Claude Duvalier ; il ne voulait pas lâcher la présidence à vie. »

Pour Georges Michel, le vrai journalisme est celui qui traite l’information sans en devenir acteur. « Certains ont choisi de faire un journalisme militant, mais cela n’a pas pu durer longtemps », fait-il remarquer.

Et comme le métier de journaliste et celui d’historien ont plus de points en commun qu’on ne le pense, l’attention du jeune Georges Michel s’est portée peu à peu sur l’histoire de son pays. Il a notamment passé des années à étudier les constitutions haïtiennes, et quelques chartes fondamentales étrangères.

« Cela a commencé en 1971. Le 13 janvier 1971, dit-il, les tontons macoutes sont descendus au Centre-ville de Port-au-Prince, pour rassembler les élèves de plusieurs écoles. On allait au Parlement, où les parlementaires allaient voter l’amendement qui choisissait Jean Claude Duvalier comme président. »

Cela a fait tilt dans la tête du jeune écolier. « Quand je suis arrivé chez moi, j’ai commencé à lire la Constitution, pour voir d’où venait cette république héréditaire, poursuit-il. C’est ainsi que j’ai fini par les lires toutes ».

Le constitutionnaliste

Cette expertise développée dans les constitutions amène Georges Michel à siéger en tant que constitutionnaliste, lorsqu’il fallait en donner une nouvelle au pays, après les Duvalier. « J’ai été choisi par une association de journalistes », dit-il.

D’après lui, la Constitution de 1987 est l’aboutissement d’un long processus, commencé depuis la fin du régime de Jean Pierre Boyer. La première occupation américaine a cassé l’élan démocratique déjà irrégulier.

Cette constitution qui lui est si chère, il comprend mal qu’on veuille la changer du jour au lendemain. « Le gens ne comprennent pas que la Constitution les protège », regrette-t-il.

Jovenel Moïse, président de la République, montre depuis quelque temps une volonté certaine de changer la loi mère. Un conseil électoral provisoire a pour mission d’organiser un référendum qui va en ce sens. Cela fait bondir Georges Michel, qui ne garde pas sa langue dans sa poche pour dénoncer cette violation de la Constitution.

« Les référendums constitutionnels sont interdits depuis 1946, assure-t-il. Cette interdiction ne vient pas de la lune. C’est parce qu’en 1935 Sténio Vincent a changé la loi mère, de force. Sa constitution n’était même pas écrite par un Haïtien. C’était un dictateur polonais appelé Józef Piłsudski qui l’a rédigée pour lui. Sténio Vincent a prolongé son mandat, et a décidé qu’il pouvait nommer dix parmi les sénateurs du parlement. »

Les seules personnes qui ont violé cette interdiction sont François et Jean Claude Duvalier. « En 1964, il y a eu un référendum pour voter la présidence à vie, et en 1971 pour imposer Jean-Claude. Le 22 juillet 1985, il y en a eu une nouvelle pour confirmer la présidence à vie. » Mais, rappelle Georges Michel, Port-au-Prince était ce jour-là muet et vide. « Personne n’est allé voter, en réalité, dit-il. C’était comme un vendredi saint. Les rues étaient blanches. »

Georges Michel prévoit déjà que le même sort sera réservé au référendum de Jovenel Moïse. « Les gens resteront chez eux, affirme-t-il. Le président nous prend pour des imbéciles. Comment peut-il croire que la constitution ne peut être changée en partie, mais qu’il a le droit de la changer totalement ? Le chef de l’État doit abandonner cette idée folle qui ne peut rien apporter de bon.»

Regard sur l’histoire

L’ancien professeur d’histoire militaire, à l’Académie militaire du pays lorsqu’elle existait, a un regard cynique sur la propension des Haïtiens à l’autoritarisme. « En chaque Haïtien, il y a un dictateur qui sommeille, affirme-t-il. Et c’est ce que la Constitution de 1987 cherchait à combattre.»

Le médecin, quand il analyse la situation du pays depuis après Duvalier, à l’orée de cette nouvelle période qui aurait dû être libre et prospère, ne cache pas sa tristesse. « Nous avons dégringolé par paliers, dit-il. Il y a eu plusieurs coups d’État, des présidents n’arrivaient pas à finir leur mandat. Et tout cela nous apporte les ingérences étrangères. La République Dominicaine a compris cela depuis longtemps, c’est pour cela que depuis les années 1960 ils essaient de mettre de l’ordre chez eux. »

Pour l’avenir du pays, les perspectives sont sombres, d’après Georges Michel. « On est en voie de somalisation, avertit-il. C’est le même schéma qui est en train de se reproduire. D’ailleurs on ressemble déjà à ce pays parce qu’on est tous les deux de tradition africaine, et que nous avons connu une colonisation latine. »

La Somalie, depuis plusieurs années, est considérée comme un non-État. Le pouvoir central n’a aucun vrai pouvoir, et ce sont les groupes armés qui contrôlent le territoire ainsi morcelé. Georges Michel, comme un oracle qui annonce les malheurs à venir, avertit que le danger est bien réel pour nous. « Cette somalisation est plus proche de nous qu’on ne le croit », prédit-il.

Il faut mettre de l’ordre dans le pays, estime Georges Michel. « Il y a beaucoup trop de haine entre nous, maintenant, croit-il. Il faut renoncer aux violences, au kraze brize. Il est temps d’arrêter la politique mesquine, et surtout, arrêter de piller l’État. »

Jameson Francisque

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Jameson Francisque
Linguiste. Journaliste. Passionné de technologie. Je m'intéresse à la politique et à l'économie. Ah, j'écris aussi un peu de poésie, histoire de faire passer la vie.

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