Le 28 novembre 2025, l’administration de Donald Trump a confirmé la fin définitive du Temporary Protected Status (TPS) pour Haïti. À compter du 3 février 2026, près d’un demi-million de ressortissants haïtiens perdront leur protection légale et s’exposeront à des procédures de déportation. Cette décision aura de lourdes conséquences, tant pour les familles établies aux États-Unis que pour celles restées en Haïti.
En 2010, Christy Joseph arrive à New York à l’âge de 13 ans, quelques mois après le séisme dévastateur de magnitude 7.0 qui a ravagé Port-au-Prince et ses environs. La catastrophe, qui a fait plus de 200 000 morts et causé des destructions massives, a suscité un élan de solidarité internationale. Sous la présidence de Barack Obama, le gouvernement américain décide alors de désigner Haïti au programme Temporary Protected Status, connu sous l’acronyme TPS.
Seize ans plus tard, Christy Joseph, comme près d’un demi-million d’autres Haïtiens, risque l’expulsion. La décision de l’administration Trump de mettre fin au TPS pour Haïti a provoqué une onde de choc au sein de la diaspora haïtienne, dont de nombreux membres vivent aux États-Unis depuis des décennies.
La fin du TPS aura également un impact direct sur Haïti. Des milliers de familles dépendent des transferts d’argent envoyés par les bénéficiaires du programme. En 2024, les envois de fonds vers Haïti ont dépassé 4 milliards de dollars. La suppression du TPS menace ces flux financiers essentiels et risque de provoquer des ruptures familiales profondes, touchant notamment des milliers d’enfants nés aux États-Unis de parents haïtiens sous TPS.
Un programme humanitaire temporaire
Le Temporary Protected Status (TPS) a été créé par le congrès américain à travers la loi sur l’immigration de 1990 et promulgué par Georges H. W. Bush. Le programme offre un refuge temporaire aux ressortissants étrangers éligibles et déjà présents aux Etats-Unis, lorsque leur pays d’origine traverse une crise majeure comme un conflit armé, une catastrophe naturelle ou une épidémie.
Le statut, accordé pour des périodes de 6 à 18 mois renouvelables, protège les bénéficiaires contre l’expulsion et leur permet de travailler légalement. Seul le secrétaire à la Sécurité intérieure (Homeland Security) est habilité à désigner ou à mettre fin au TPS pour un pays donné. Ce programme qui n’ouvre pas la voie à la résidence permanente ni à la citoyenneté, a été l’occasion pour de nombreuses personnes qui vivaient illégalement aux Etats-Unis depuis plusieurs années, de bénéficier un statut légal et de bénéficier de certains avantages publics.
Enracinement et projet d’avenir brisés
Une fois installée à New York, Christy Joseph poursuit ses études, décroche un baccalauréat en langue française et un diplôme en administration des affaires du York College. Elle se forme également en cinématographie à la School of Visual Arts et travaille aujourd’hui sur un projet documentaire qui raconte le parcours d’immigrants Haïtiens qui ont vécu aux Etats-Unis comme elle, sous le statut TPS.
«Le TPS m’a permis de bâtir une vie, de poursuivre mes rêves et de me lier avec des gens qui vivent ici [aux États-Unis]. Cela a été une bénédiction », affirme t-elle. « Mais c’est aussi une existence sous contrainte. On vit derrière une barrière invisible, comme enfermés dans une cage de verre. »
Comme Joseph, des centaines de milliers de bénéficiaires du TPS ont fondé des familles, acheté des biens, contracté des prêts et contribué à l’économie américaine par leur travail et leurs impôts.
C’est le cas de Farah Larrieux qui vit aux États-Unis depuis vingt ans. Formée en entrepreneuriat à la Florida State University et en musique au Broward College, elle a cofondé THELAR Management Group, une entreprise de communication et de marketing. Elle accompagne des artistes, des médias, des organisations et des entreprises, avec un accent particulier sur la visibilité et le développement de la communauté haïtiano-américaine.
Son parcours l’a conduite à militer activement pour les droits des immigrants aux niveaux communautaire et fédéral. L’annonce de la fin de TPS risque d’interrompre ses projets d’avenir.
«Il s’agit d’une injustice profonde », déclare-t-elle. « Cette décision ne tient pas compte des efforts de ceux qui ont travaillé dur pour les États-Unis. J’ai construit toute ma vie d’adulte pratiquement ici. J’ai créé des emplois, aidé des gens, bâti une communauté. Aujourd’hui, tout cela est menacé. »
Le 26 février 2025, l’élue Démocrate, Sylvia Garcia, avec l’appui de 200 co-signataires, a réintroduit à la Chambre des représentants l’ American Dream and Promise Act, un projet de loi visant à offrir une voie vers la résidence permanente aux bénéficiaires du TPS. Le texte renvoyé aux commissions compétentes de la Chambre reste bloqué sans audience ni vote, en raison de désaccords politiques sur la réforme de l’immigration au Congrès.
Jusqu’en mars 2025, environ 1.3 million de personnes venant de 17 pays, y compris Haïti, vivaient aux Etats-Unis avec le statut de TPS. L’université de Pennsylvanie rapporte que, en 2023, les travailleurs bénéficiaires du TPS ont généré 35,9 milliards de dollars de PIB aux Etats-Unis. En 2021, au moins 41 % des ménages bénéficiaires du TPS avaient acheté leur logement, détenant une valeur immobilière totale de 19 milliards de dollars.
Seize années de catastrophes humanitaires
Depuis 2010, Haïti a été désigné puis re-désigné à plusieurs reprises au programme de Temporary Protected Status (TPS), en raison d’une succession de catastrophes naturelles, sanitaires et politiques qui ont durablement fragilisé le pays.
Le séisme du 12 janvier 2010, qui a fait plus de 200 000 morts et déplacé environ 1,3 million de personnes vers des camps improvisés dans plusieurs villes, a causé des destructions massives. La même année, le pays a été frappé par une grave épidémie de choléra, introduite par un contingent népalais de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH). Quelques mois plus tard, l’ouragan Tomas a provoqué d’importantes inondations et des glissements de terrain.
Entre 2015 et 2016, Haïti a connu la pire sécheresse depuis 35 ans, entraînant de lourdes pertes agricoles et de sévères pénuries d’eau dans plusieurs régions. En octobre 2016, l’ouragan Matthew, une tempête de catégorie 4, a causé des dégâts estimés à près de 32 % du produit intérieur brut du pays.
En août 2021, un séisme de magnitude 7,2 a frappé la péninsule Sud, faisant au moins 2 207 morts et détruisant des dizaines de milliers de maisons. La tempête tropicale Grace, survenue quelques jours plus tard, a entravé les opérations de secours et provoqué de nouvelles inondations.
À ces catastrophes naturelles se sont ajoutées des crises politiques et sécuritaires persistantes. Depuis avant l’assassinat du président Jovenel Moïse, en août 2021, l’insécurité s’est aggravée, marquée par une recrudescence des enlèvements et l’expansion de gangs lourdement armés, dont l’influence n’a cessé de croître.
C’est dans ce contexte d’instabilité politique, économique et sécuritaire que l’administration de Donald Trump a décidé de mettre fin au TPS pour Haïti. En juillet 2025, la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, a annoncé que le programme prendrait fin le 3 août de la même année, avant qu’un calendrier révisé ne fixe l’échéance au 3 février 2026. Dans un communiqué, un porte-parole du département de la Sécurité intérieure (DHS) a affirmé que « la situation environnementale en Haïti s’est suffisamment améliorée pour permettre le retour en toute sécurité de ses ressortissants ».
Cette position contraste avec les actions menées parallèlement par les États-Unis. Washington finance une force de police internationale dirigée par le Kenya, chargée de lutter contre les gangs armés. Les autorités américaines ont également imposé une série de sanctions ciblant des figures influentes du monde des affaires, de la classe politique et de l’appareil d’État haïtiens, tout en s’engageant à renforcer la surveillance du trafic d’armes et de munitions.
Plusieurs rapports des Nations unies indiquent que les gangs contrôlent désormais de vastes portions de Port-au-Prince et de plusieurs villes de province. La coalition criminelle G9 a incendié des commissariats, provoqué des évasions massives dans les principales prisons et contraint des centaines de milliers de personnes à fuir leurs quartiers.
Plus de 1,4 million de personnes sont actuellement déplacées à l’intérieur du pays, vivant dans des sites surpeuplés, avec un accès très limité à la nourriture, à l’assainissement et aux soins de santé. L’aéroport international Toussaint-Louverture est fermé depuis près d’un an. Le gouvernement américain a multiplié les alertes déconseillant à ses ressortissants de se rendre en Haïti ou leur recommandant de quitter le pays en raison de la détérioration de la situation sécuritaire.
Barrer la route aux Haïtiens à tout prix
Parallèlement à la fin du TPS, l’administration Trump a mis un terme à plusieurs programmes offrant aux Haïtiens des alternatives pour obtenir ou maintenir un statut légal aux États-Unis. Le département de la Sécurité intérieure a suspendu le traitement des demandes d’asile au sein de l’USCIS. Haïti figure également sur une liste de dix-neuf pays dont les ressortissants sont soumis à des restrictions d’entrée sur le territoire américain. Les consulats américains n’émettent plus de visas pour les citoyens haïtiens.
L’administration américaine a également mis fin au programme de réunification familiale permettant à certaines personnes en attente de leur carte de résident permanent de rejoindre temporairement les États-Unis.
Avant cela, le programme de parole humanitaire CHNV ( Cuba, Haiti, Nicaragua, Venezuela ) lancé en 2023 sous la présidence de Joe Biden et qui avait permis à environ 211 000 Haïtiens d’entrer légalement aux États-Unis de manière temporaire, avait déjà été supprimé.
Ces décisions devraient accroître le nombre d’Haïtiens sans papiers aux États-Unis, dans un contexte où l’administration Trump renforce le recours à des entreprises technologiques spécialisées dans l’exploitation massive de données numériques afin d’identifier, localiser et interpeller les immigrants en situation irrégulière.
Donald Trump assume cette ligne dure. « J’ai annoncé un arrêt permanent de l’immigration en provenance du Tiers Monde, y compris de trous à rats comme l’Afghanistan, Haïti, la Somalie et bien d’autres pays », déclarait-il lors d’un rassemblement en Pennsylvanie, le 9 décembre 2025.
Durant sa campagne, le président avait promis de mener la plus vaste opération de déportation de l’histoire des États-Unis. Lorsque les images d’interpellations spectaculaires d’immigrants circulaient largement sur les réseaux sociaux, son administration a exigé une augmentation des quotas d’arrestations.
L’administration de Trump a presque triplé le budget de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), l’agence chargée des arrestations et des expulsions. L’organisme disposera de 75 milliards de dollars sur quatre ans, dont 45 milliards dédiés à la construction de centres de détention et 14 milliards aux opérations de déportation.
Des centaines de milliers de destins suspendus
À l’approche de l’expiration du TPS, Christy Joseph, forte de ses diplômes, de sa maîtrise de l’anglais et de son expérience professionnelle, envisage de poursuivre ses études de cinéma à Paris, à Londres ou en Afrique. Elle espère, si les circonstances le permettent, pouvoir revenir un jour aux États-Unis, sous une autre administration, pour continuer à développer ses projets.
« J’ai l’impression de perdre une partie de mon identité », confie-t-elle. « Tout ce que j’ai construit ici, la communauté que j’ai créée, l’entreprise que je possède, fait partie de qui je suis. Voir tout cela m’être arraché donne le sentiment qu’une partie de moi disparaît. »
De son côté, Farah Larrieux affirme qu’elle continuera à se mobiliser contre une décision qu’elle juge injuste, tout en examinant ses options juridiques avec ses avocats.
Contrairement à elles, des dizaines de milliers de bénéficiaires haïtiens du TPS ne voient aujourd’hui aucune perspective d’avenir.
Historique du TPS pour Haïti (2010 à aujourd’hui)
| Date de l’action | Période de validité du TPS | Président des États-Unis en fonction |
| 21 janvier 2010 Désignation initiale d’Haïti au TPS après le séisme du 12 janvier 2010 | 18 mois – En vigueur du 21 janvier 2010 au 22 juillet 2011 | Barack Obama |
| 19 mai 2011 (Prorogation et redesignation (élargissement de l’admissibilité et extension de la désignation précédente) | 18 mois – En vigueur du 23 juillet 2011 au 22 janvier 2013 | Barack Obama |
| 1er octobre 2012 (Prorogation de la désignation existante) | 18 mois – En vigueur du 23 janvier 2013 au 22 juillet 2014 | Barack Obama |
| 3 mars 2014 (Prorogation de la désignation existante) | 18 mois- En vigueur du 23 juillet 2014 au 22 janvier 2016 | Barack Obama |
| 25 août 2015 (Prorogation de la désignation existante) | 18 mois- En vigueur du 23 janvier 2016 au 22 juillet 2017 | Barack Obama |
| 24 mai 2017 (Prorogation de la désignation existante) | 6 mois En vigueur du 23 juillet 2017 au 22 janvier 2018 | Donald Trump |
| 18 janvier 2018 (Décision officielle de mettre fin à la désignation TPS de 2011, avec une période de transition) | Transition de 18 mois Fin annoncée pour le 22 juillet 2019; durant la transition, le TPS demeure en vigueur du 23 janvier 2018 au 22 juillet 2019 | Donald Trump |
| 2019–2022 (période de contentieux – Poursuite ordonnée par les tribunaux (affaires Ramos, Saget, Bhattarai)) | Prorogations multiples fixées par les avis de 2019, 2020, 2021 et 2022- Le TPS pour Haïti est automatiquement prolongé à plusieurs reprises (par ex. jusqu’au 4 octobre 2021 puis jusqu’au 30 juin 2024) pour les bénéficiaires de la désignation de 2011, tant que les injonctions demeurent en vigueur | Donald Trump |
| 3 août 2021 (Nouvelle désignation indépendante d’Haïti au TPS) | 18 mois- En vigueur du 3 août 2021 au 3 février 2023 | Joe Biden |
| 26 janvier 2023 (Prorogation et redesignation du TPS pour Haïti) | 18 mois- En vigueur du 4 février 2023 au 3 août 2024 | Joe Biden |
| 1er juillet 2024 (Prorogation et redesignation en raison de conditions extraordinaires et temporaires persistantes) | 18 mois (ensuite réduits par la décision de 2025) En vigueur du 4 août 2024 au 3 février 2026 (période initialement annoncée) | Joe Biden |
| 24 février 2025 (Annulation partielle limitant la prorogation de 2024) | 12 mois- Le TPS issu de la décision de 2024 devient valable du 4 août 2024 au 3 août 2025 (12 mois au lieu de 18) | Donald Trump |
| 1er juillet 2025 (Première décision de mettre fin au TPS sous la nouvelle administration) | Transition prévue jusqu’au 2 septembre 2025 (non devenue définitive) Fin annoncée pour le 2 septembre 2025; cette échéance sera ensuite modifiée par des litiges et actions ultérieures | Donald Trump |
| 28 novembre 2025 (Décision finale de mettre fin au TPS avec un calendrier révisé) | Transition jusqu’au 3 février 2026 Confirmation que le TPS prendra fin le 3 février 2026 à 23 h 59; jusqu’à cette date, le TPS demeure en vigueur pour les personnes admissibles | Donald Trump |
*La « période de validité du TPS » désigne la période durant laquelle le TPS pour Haïti est légalement en vigueur selon l’avis publié. Les dates d’entrée en vigueur peuvent différer de la date de publication dans le Federal Register.
Par : Ralph thomassaint Joseph
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