SOCIÉTÉ

Etudier en France peut être un défi. De jeunes Haïtiens témoignent.

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Les jeunes haïtiens qui désirent poursuivre des études universitaires dans l’hexagone rencontrent des difficultés de toutes sortes. Des débours administratifs aux barrières culturelles, des étudiants déjà en France racontent leurs expériences

Les démarches administratives pour rentrer en France commencent dès l’obtention du bac. Ce qui devait être un moment de félicité pour les jeunes se transforme rapidement en parcours du combattant.

Des difficultés pour obtenir le visa

Sur le site de l’Ambassade de France en Haïti, il y a un fichier PDF qui liste les documents nécessaires pour obtenir son visa. Cependant, trouver ces documents n’est pas chose facile. Ceux qui ont déjà de la famille en France se font aider, mais ceux qui ne connaissent personne peuvent se sentir livrés à eux-mêmes.

Pour la plupart des étudiants, il n’est pas facile d’obtenir les documents attestant qu’ils auront les ressources nécessaires pour subvenir à leurs besoins ni des papiers prouvant qu’ils sont déjà locataires d’un logement en France quoiqu’ils résident en Haïti. Ces documents s’avèrent nécessaires pour l’obtention du visa étudiant.

Les pièces relatives au logement sont les plus difficiles à obtenir. Car pour avoir un logement en France en tant qu’étudiant, dans la plupart des cas, il faut un garant, c’est-à-dire, une personne travaillant en France ayant un contrat à durée indéterminée qui accepte de répondre de la dette du locataire.

Ainsi certains sites proposent des logements sans garant. Cependant il faut faire attention. Un étudiant qui préfère garder l’anonymat témoigne avoir été victime d’une arnaque sur un site internet prétendant proposer ce type de service.

Aussi, les étudiants feraient mieux de se tourner vers des plateformes reconnues comme Campus France, un organisme chargé de promouvoir l’enseignement supérieur français à l’étranger. Cette institution peut aider les étudiants à obtenir un logement sans garant. Malheureusement ceux qui sont peu informés ne savent souvent pas qu’ils disposent de cette ressource.

De plus, il y a des organismes qui se proposent comme garants pour ceux qui n’en ont pas. Mais, le plus souvent, il faut payer ces institutions pour ce service.

Une vie estudiantine aussi difficile qu’excitante

Malgré les démarches administratives qui peuvent être compliquées pour certains, la plupart des étudiants ont hâte de débuter leurs études au pays de Molière.

Dans pratiquement toutes les universités, les infrastructures en place offrent un cadre propice pour le bon déroulement des études. Les salles et les bibliothèques sont modernes.

Les études en France sont de haut niveau et exigent beaucoup de sérieux et d’autonomie. Malheureusement au niveau de l’administration universitaire, certains étudiants peuvent être victimes d’injustice.

Une étudiante haïtienne qui préfère garder l’anonymat explique : « J’ai été  victime cette année, mais je ne laisse pas trop cela m’affecter. J’ai assisté à un cours toute l’année pour avoir des points bonus. J’ai participé au cours et fait tous les devoirs demandés. Mais en fin d’année, j’ai été marquée comme absente et donc je n’ai eu aucun point. J’ai essayé de contester, mais à mon université, cela n’aboutit presque jamais. » Ceci s’est réalisé malgré qu’il y eût une feuille attestant la présence de l’étudiante.

Le coût des études a grimpé cette année

Un décret publié dimanche 21 avril 2019 rend officielle l’augmentation des frais d’inscriptions dans les cursus de licence, de master et des diplômes universitaires d’État, pour les étudiants étrangers résidant en dehors de l’Union européenne. Les nouveaux étudiants devront désormais payer 2770 euros pour une licence et 3770 euros pour un master, contre 170 euros et 243 euros jusqu’à présent.

Cette réforme portée par l’administration Emmanuel Macron ne fait pas unanimité. Sarah, une étudiante française de 19 ans se prononce contre la mesure. « Je n’ai aucun problème à ce que les étudiants étrangers viennent en France en général ils le font pour une bonne raison (système scolaire peu efficace, etc.)…. », explique-t-elle.

Certains étudiants haïtiens n’ont pas été enchantés par cette réforme non plus. Pour Jameson, « l’inflation des frais scolaires semble injuste, car le faible coût des frais scolaires fut une des raisons primaires du choix de la France comme destination d’étude. Je suis frustré et stressé après avoir su que je vais payer plus pour le master. »

La difficile intégration en tant qu’étudiant étranger

Les premiers mois peuvent être difficiles sachant que pour la plupart des étudiants haïtiens en France, c’est la première fois qu’ils sont si loin de chez eux durant une longue période.

« La séparation a été très difficile pour moi, commence Rebecca*. Je ne suis pas une fille à maman, mais changer d’habitude, surtout de pays, découvrir la vie en université, vivre seule, avoir plus de responsabilités, quitter mes amis, ça a été très difficile. J’ai pris du temps pour l’accepter, heureusement que j’ai de la famille à Paris et que je vis dans un foyer étudiant où on peut se faire des amis. Mais le pays me manque énormément. »

En ce qui concerne l’intégration, l’expérience est différente d’une personne à une autre. Certains étudiants trouvent qu’il est facile de socialiser avec les Français, car la plupart d’entre eux sont très respectueux des différences culturelles. D’autres étudiants haïtiens trouvent qu’il est plus facile d’intégrer les cercles d’étudiants étrangers, car ils partagent avec eux l’expérience éreintant qui consiste à vivre loin de son pays.

Les clichés ont la vie dure

Les étudiants haïtiens font souvent face à des clichés que les Français ont par rapport à Haïti. Cela se manifeste sous la forme de remarques concernant entre autres le tremblement de terre, le fait qu’Haïti soit un pays pauvre… On assume souvent que la plupart des Haïtiens pratiquent le vaudou. Dans la pratique, chacun fait face à ces types de clichés à sa manière.

Les incidents liés au racisme sont des cas isolés et se déroulent généralement dans des lieux publics. Christine par exemple s’est confrontée au racisme quand une vieille dame l’a traitée de guenon (singe). « Je ne pense pas qu’elle avait toute sa tête et je dois dire que j’avais au moins une vingtaine de personnes autour de moi qui étaient des Français qui me défendaient. »

Les étudiants haïtiens liés par le dépaysement

Étant donné l’éloignement par rapport à la terre natale, il y a une certaine forme de solidarité qui émerge entre étudiants haïtiens dès qu’ils se retrouvent. Les discriminations sociales semblent s’estomper une fois à l’étranger, jusqu’à un certain point.

Christine explique : « durant la première année en France, les étudiants haïtiens ont besoin de se ressourcer. Tout le monde s’entend, mais à la minute qu’ils commencent à se stabiliser, les vieilles attitudes peuvent recommencer pour certains. »

En ce qui a trait aux finances, la plupart des étudiants haïtiens en France sont soutenus par leurs parents. La gestion des fonds peut être compliquée pour certains dépendamment de la ville où ils résident. Certains étudiants pour arrondir leur fin de mois travaillent dans le cadre permis par leur titre de séjour.

Le processus de recherche d’emploi étudiant peut s’avérer difficile pour certains, car il y a une forte demande et pas assez d’offres. De plus, avoir un emploi étudiant et gérer les études n’est pas nécessairement chose facile.

Avec le visa étudiant et un peu d’organisation, les études en France peuvent ouvrir un monde de possibilités. La gratuité des musées pour les étudiants rend la culture accessible et ils peuvent voyager à travers l’Europe grâce au visa Schengen.

Des démarches administratives une fois en France

En France, durant la scolarité, il faut renouveler ses documents légaux. Pour cela, il faut se rendre à la préfecture la plus proche du lieu où l’on réside avec les documents requis.  Souvent les étudiants ont du mal à trouver tous les documents requis pour le renouvellement de leurs papiers.

Jessica étudie en France depuis quelque temps. « Même après avoir déposé les documents exigés par le site de la préfecture, ce n’est jamais assez. On va quand même vous demander un autre document. Et [la durée de traitement] dépend de l’endroit où l’on se situe. En île de France, il y a beaucoup de demandes de renouvellement donc cela prend du temps, ce n’est pas la même chose à Lyon ou Bordeaux… »

Malheureusement certains étudiants n’ont pas tous les documents requis lors du renouvellement. Ces derniers se retrouvent alors sans papiers leur permettant de résider légalement en France. Pour pouvoir retourner à la préfecture, il faut prendre un rendez-vous qui peut être accordé des mois après l’expiration des documents légaux.

Le fait d’être sans papiers légaux peut entraîner de nombreuses répercussions notamment administratives. Ces documents sont requis pour effectuer d’autres types de démarches administratives.

Une fois établis en France, les étudiants étrangers peuvent bénéficier aussi de l’aide sociale, après les formalités exigées. La plupart des étudiants haïtiens sont heureux d’en profiter, car cela permet d’être couvert en cas de maladie pour un faible coût ou de réduire le montant du loyer. Malheureusement, certains étudiants n’arrivent pas au bout de ces formalités, faute d’organisation ou d’informations sur les différentes étapes requises.

Le retour éventuel en Haïti

La plupart des étudiants haïtiens veulent retourner et aider à la reconstruction d’Haïti après leurs études en France.

On constate cependant que beaucoup d’entre eux poursuivent en France des études de droit ou d’économie notamment. Certains le font par passion d’autres par choix stratégique, car ces domaines ont plus de probabilité de rapporter financièrement en Haïti.

Parmi ceux qui décident de revenir au pays, on dénombre les sceptiques qui sont conscients que pour réellement appliquer ce qu’ils ont appris à l’étranger en Haïti, cela peut demander beaucoup d’efforts notamment à cause du manque d’infrastructures.

Ainsi, certains se demandent si ce n’est pas mieux de rester en France pour construire leur vie. « Il n’y a pas un seul Haïtien qui soit à l’étranger qui n’aimerait pas revenir chez lui » estime Emmanuel. « Chaque haïtien à l’étranger est une âme en peine. Mais concrètement est-ce que demain je vais repartir en Haïti ? Non, je repars chez moi s’il y a une stabilité. »

Ces étudiants ont souvent conscience que le marché de l’emploi français est très compétitif. Chrystelle, étudiante haïtienne qui a décidé de rester en France après les études, témoigne : « ça a été très compliqué de trouver mon premier emploi à la suite de mes études parce que le marché des ressources humaines est assez débordé en France. J’ai commencé par faire mon premier contrat à durée déterminée CDD de novembre 2017 à octobre 2018, puis j’ai fait un autre CDD d’avril 2018 à septembre 2019. En octobre 2019, je serai en contrat à durée indéterminée. J’ai dû postuler à plusieurs offres et demander de l’aide à des connaissances avant de trouver un emploi. »

Nohémie Chandler

* Noms d’emprunts. 

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