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Être ministrable en Haïti…

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[M]is à part les crises qui se succèdent à un rythme effréné dans ce pays — ce qui fait l’affaire des médias et de la populace, qui tous deux en profitent pour se marrer des déboires des « gro zouzoun », il y a également le fait d’être ministrable qui devient une distraction ces jours-ci. C’est le cas de mon ami Jean Val-Jean un fin intellectuel autoproclamé, personnage politique très connu dans le milieu qui ne dit jamais deux mots sans citer Spinoza, Tocqueville, Montesquieu, Hobbes, Rousseau et j’en passe. Il a le verbe facile, disent certains journalistes qui lui tendent leurs micros quand personne n’en veut.

À défaut d’accéder au pouvoir par le biais d’un poste électif, après maintes défaites aux élections, mon ami Val-Jean, l’éternel candidat, s’est reconverti en analyste politique qui souffle le chaud et le froid et fait des yeux doux aux différents pouvoirs. Evidemment, avec une telle posture dite d’«abolocho », l’homme qui n’arrive pas à récolter 2% de l’électorat s’est taillé une renommée de personnage ministrable, ce qui veut beaucoup dire en Haïti!

À l’installation de nouveaux gouvernements ou lors des remaniements ministériels, Val-Jean le ministrable est au centre des débats. Il alimente lui-même la rumeur pour créer le « buzz » autour de son nom. Mais cela n’est pas sans conséquence. À longueur de journée, il reçoit des appels de gens qu’il n’a pas entendu depuis des lustres. À la porte, c’est un cousin venu de Jean-Rabel ayant entendu le nom de Val-Jean et le mot ministre à la radio. Ce dernier s’est précipité vers la station et a sauté dans un bus avant de se rendre compte qu’il n’avait pas un sou en poche. Avec lui, il y a un chauffeur de taxi moto qui attend que Monsieur le Ministre lui paie la course de son cousin.

.Dans le salon, il y a déjà une pléthore de visiteurs avec verres de vin et fromage en main. La discussion dans le salon est souvent interrompue par les appels téléphoniques qui fusent de partout. Depuis Boston, c’est un ancien journaliste et ami de longue date de Val-Jean qui se voit déjà Chef de cabinet de Monsieur le Ministre ou Consultant en communication… « Mes félicitations Monsieur le Ministre! Je suis heureux pour toi Monsieur le Ministre! Je l’ai entendu ce matin à la radio et je me suis dit qu’il fallait t’appeler pour te présenter mes compliments, mon cher! ». Amis, famille, partisans, sympathisants, même détracteurs et anciens adversaires cherchent les bonnes grâces du futur Monsieur le Ministre!

Madame Val-Jean quant à elle fait le va-et-vient et fait grise mine, espérant chasser certains visiteurs en particulier ceux-là qu’elle qualifie d’opportunistes, comme Gros Gérard ancien chef de campagne de Val-Jean qu’on a pas revu depuis la dernière défaite aux élections législatives. Et le fameux Tisonson, un petit « kokorat » de la zone, qui salissait les murs avec des graffitis pour le candidat Val-Jean avant de se retourner contre ce dernier un jour en badigeonnant de matières fécales son véhicule.

À mesure que la rumeur s’intensifie, à mesure que Val-Jean débite son compte bancaire. Un futur ministre doit recevoir ses visiteurs avec le faste que cela impose. Il me faut de nouveaux costumes— l’allure compte beaucoup, me dit-il. Entre-temps, mon ami Val-Jean attend le fameux appel du Président ou du Premier ministre pour confirmer la rumeur… Après des semaines passées à rêver de cette Toyota Prado attachée au poste, de ce terrain à Montagne-Noire qu’il va enfin pouvoir se procurer et du voyage à Dubaï aux frais de l’Etat promis à sa femme, mon ami Val-Jean revient sur terre! Ce ne fut qu’une rumeur, comme la dernière fois… Mais il demeure toutefois un personnage ministrable!

Commentaires

Henri Jules
Serial-Entrepreneur, Tech-Addict, Political Junkie with a passion for reading and writing....

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