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OPINION: En Haïti, des bien-pensants veulent se faire passer pour victimes des féministes

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Mehdi Chalmers est membre du comité de rédaction de la revue Conjonction, de la revue Demambre et aussi l’un des fondateurs de la revue Trois/Cent/Soixante. Il a publié son premier recueil de poésie, Jaillir est la solution, aux éditions de l’Atelier Jeudi Soir, en 2015. Dans cet op-ed, il entame une réflexion sur l’antiféminisme de gauche en Haïti

Je connais Kebert Bastien, dit Kèb, l’artiste, l’homme d’engagement, le compagnon de détente. J’ai lu son article « Le mouvement haïtien #Me too : l’ère du féminisme sous-traitant » du 31 décembre 2019. Je ne connais pas du tout Sabie Paris et Hervia Dorsinville. J’ai lu leurs articles « UEH-Violence sexuelle : une pratique trop longtemps étouffée » du 17 janvier 2019 et « Inivèsite nan Pòtoprens tounen espas pou etidyan ak pwofesè “chase” fanm » du 12 décembre 2019. J’ai été content qu’elles les aient écrits. J’ai été surpris par la réponse de Kèb à ces articles. Je tiens à adresser cette réponse publique parce que sa réaction l’a été. Quelles qu’aient été les intentions de cette réaction, sa forme et son contenu se présentent comme des symptômes.

L’article semble répondre aux articles des deux femmes, qui mettent en lumière le problème, connu dans certains cercles, de la violence sexuelle dans l’Université, en préfac et après. Il les mentionne de biais, mais elles sont clairement visées. L’article de Dorsinville se concentre sur des témoignages d’étudiantes, celui de Sabie Paris semble surtout vouloir situer le témoignage comme objet de recherche et comme outil de transformation. Paris prend beaucoup de précautions pour rassurer qu’analyser cette violence est une bonne chose et ne saurait éloigner des luttes plus urgentes, contre la corruption en général et le pouvoir en place en particulier.

« L’ère du féminisme sous-traitant » est un retour à l’envoyeur : des femmes victimes d’agressions dans des espaces de gauche ? L’article nous dit que ce sont les combats populaires qui sont les victimes et les accusatrices, les bourreaux de la gauche. Le but apparent est simple, être victime à la place des victimes.

Dans un contexte à part, il a été mentionné qu’une des auteures est en conflit personnel avec des individus et/ou des groupes radicaux. Ce n’est pas à ignorer nécessairement. Mais dans le contexte plus spécifique du contenu des articles (les agressions systémiques) et de leur réception, c’est un point qu’il nous faut mettre de côté. L’auteur de « féminisme sous-traitant » prend quelques précautions par moment, qui semblent purement formelles au vu de la virulence des insinuations et attaques directes contre le féminisme qui parcourent tout le reste du texte. Il dit :

« Je n’adresse pas cet article à des sous-traitants mercenaires qui utilisent la violence faite aux femmes comme prétexte pour déstabiliser les combats populaires. D’ailleurs, nous sommes tous d’accord que ce n’est pas un problème inventé. Mais, méfiez-vous de ceux qui font l’usage abusif de demi-vérité, ancienne stratégie de la Mafia dans les combats populaires et ce, même s’il s’agit d’un camarade. Toutefois, pour une énième fois, je confirme que le problème de la violence faite aux femmes et aux filles en Haïti doit être abordé. Mes propos s’adressent à mes camarades féministes afin qu’elles prennent précaution de ne pas tomber dans le piège de renforcer le capitalisme patriarcal à travers des mouvements de surface visant à sa réparation. Demandez-vous pourquoi ces mouvements font toujours échec en justice à travers le monde ? Pourquoi ils distillent le nombre de participants dans les mouvements de revendication populaire face au système capitaliste ? »

Par rapport au reste de l’article, ce que j’ai mis en gras n’a rien de convaincant. Malgré sa conclusion, qui sépare le féminisme en un bon et un mauvais, dans l’ensemble l’article est un tissu d’antiféminisme classique, conscient ou pas.

Reconnaissons qu’il y a un antiféministe irrationnel chez des hommes de bonne intention, qui se prétendent parfois sympathisants du féminisme.

Je sais que la déstabilisation par l’interne des combats populaires existe. Je connais aussi l’existence des attaques sans fondement dans la gauche sur la gauche, où l’on accuse de traîtrise pour délégitimer. Reconnaissons qu’il y a un antiféministe irrationnel chez des hommes de bonne intention, qui se prétendent parfois sympathisants du féminisme. Même conscientisés, l’idéologie dominante trouve les moyens de parler dans nos bouches.

PARANOÏA ET PLATITUDES

L’antiféminisme est une vieille affaire, épuisante dans son radotage et son ressentiment constant. On le retrouve dans la voix de toutes les générations, de tous les bords politiques, chez des hommes et des femmes toutes classes sociales confondues. Le même blabla diabolisant, la même caricature du discours des militantes et militants, la même réduction de la pensée diverse à des discours plus marginaux (guerre des sexes, lesbianisme radical, haine des hommes, négation de toute différence des sexes… ces approches ont lieu, mais on niera leur complexité réelle pour tout amalgamer et tout rejeter du féminisme). Je ne connais pas d’antiféminisme sérieux. Il y a peut-être quelques détracteurs rigoureux de tels ou tels aspects des féminismes, mais ils ne sont pas nombreux, et ils n’auraient pas écrit « l’ère du féminisme sous-traitant ».

La médiatisation mondiale du Mouvement #Metoo a rendu plus visible la violence du pouvoir masculin doublé des privilèges symboliques ou financiers. Mais en Haïti, c’est l’héritage des anciens combats qui perdure et pas vraiment #Metoo, qui n’a jamais vraiment pris de l’ampleur.

L’antiféministe reconnaîtra le fait qu’un #Metoo véritable n’a pas eu lieu ici, mais il va en même temps assimiler les articles sur l’UEH à un #Metoo à l’haïtienne. Pour lui, ces articles sont l’indice de stratégies individuelles pour obtenir des budgets d’ambassade et saper les combats populaires.

Pourtant ça ne va pas de soi que ces deux articles qui abordent prudemment la question du sexisme et des violences sexuelles dans le milieu universitaire soient du #Metoo, c’est plutôt le minimum du journalisme qui informe et qui se positionne.

De là, on ne voit pas comment carrément déduire sur ces deux notes que les féministes nouvelle-génération seraient manipulées, tout en stipulant que le mouvement est miné de l’intérieur depuis toujours, et que les féministes sont en fait une sorte d’arme secrète des forces obscures pour détruire les espaces sociaux engagés. Il faut imaginer qu’il y a derrière elles une manœuvre impérialiste de haut vol, probablement fomentée par Clinton, Bill Gates, Soros, la CIA, la NSA et consorts, pour détruire les mouvements de gauche dans tous les pays du Sud.

Quand on dit partager ces révélations pour le bien des vraies et bonnes féministes anti-capitalistes, je me permets d’avoir des doutes, pas nécessairement sur la sincérité des intentions qu’on se donne, mais je pense qu’on dit autre chose.

J’ai du mal à croire qu’un article qui compile des témoignages de jeunes femmes ayant subi du harcèlement, des agressions verbales récurrentes, de la pression sexuelle et des menaces à peine voilées dans le milieu universitaire, soit le fruit d’une manipulation de la sous-traitance néo-libérale. J’ai du mal à croire que seul le bien de la gauche et des féministes motive une réponse à ces femmes. « Féminisme sous-traitant » est un discours réac banal, un réflexe misogyne automatique, mais qui attaque depuis la gauche. Ce n’est pas si nouveau, mais c’est rare de voir tous ces arguments fallacieux dans un seul texte.

LES VRAIES QUESTIONS

D’abord, disons que s’il convient de critiquer politiquement le mouvement #Metoo dans son intégration au militantisme numérique (souvent bancal et parfois manipulable) et au féminisme néo-libéral (qui existe certainement), il importe peut-être autant de s’interroger, comme militants, hommes et femmes aujourd’hui, sur le viol et l’agression sexuelle autour de nous ; de s’interroger sur le fait que cela affecte d’innombrables femmes chaque jour, encore plus dans les classes populaires qu’ailleurs.

Penser cette inégalité, humainement et politiquement, est difficile. Penser une violence inouïe qui affecte différemment les sexes est difficile, y répondre encore plus ; affronter ces difficultés est peut-être plus judicieux qu’ironiser sur la soi-disant « coïncidence » que représente la libération d’une partie de la parole de femmes qui ont été victimes de multiples formes d’agressivité sexuelle.

Que réveille chez les hommes la découverte de cette parole et de cette différence dans la vulnérabilité face à la violence sexuelle ? Engendre-t-elle une empathie, un engagement, un déni ou un rejet ?

En tout cas, plus qu’un débat ou des propositions de réponse, du côté des hommes progressistes il y a surtout un silence prudent… silence compréhensible… mais atterrant. Parce que, pendant ce temps, le rejet défensif est beaucoup plus audible, envahissant et jacasseur.

Si ce rejet n’exprime pas une acceptation des crimes et des criminels, il dit quelque chose de très sombre : des hommes ont peur, et par peur ils se retournent contre les victimes. Ils ont peur de la communauté des victimes potentielles, parce qu’ils ont peur d’être assimilés injustement à celle des agresseurs, peur de la valeur qu’on devrait donner à la victime qui doit être protégée, réparée, respectée, guérie par la communauté dans son ensemble ; peur aussi d’être mis en face de cette victime ; peur de ne pas pouvoir faire la part entre l’individu allié d’une classe dominée qu’on veut peut-être représenter (quand on est de gauche) et de représenter, malgré soi, le groupe « coupable » par son statut de dominant, ses rapports sociaux-historique, et les actes qui ont lieu quotidiennement. Cette peur est lâche. Encore plus lorsqu’elle se manifeste par des critiques de mauvaise foi qui prêtent des intentions purement répréhensibles à l’activisme de quelques jeunes femmes qu’on pourrait tenir pourtant pour timoré.

Pour aller à l’encontre des assertions légères qui courent les rues, qu’on soit clair : le féminisme a toujours accompagné les mouvements émancipateurs, puisqu’il est un mouvement émancipateur ancien qui concerne une inégalité transversale, transclasse (et enracinée dans la violence de classe) ; les féministes n’exhibent pas leur sexe, non, c’est la société qui exhibe le sexe des femmes au besoin, pour l’exploiter, le contrôler, le dominer.

Les stratégies des féminismes sont nombreuses et différentes (notamment sur la domination ou l’émancipation qui s’exprime par la sexualité) parfois contradictoires, parce que l’exploitation des femmes et la domination masculine sont polymorphes, et leurs manifestations dans telle sphère peut contredire leurs manifestations dans une autre.

L’hypersexualisation comme impératif fait aux femmes va de pair avec le dénigrement de la sexualité de la femme comme forme d’autonomie (celle qu’on accorde aux hommes). Les stratégies de contrôle de l’expression de genre rencontrent donc des stratégies de subversion variées.

La question de la diversité des stratégies de résistance est un fait qui traverse tous les mouvements de lutte sociale. Le débat sur l’efficacité relative des stratégies (ou de leurs effets négatifs) est salvateur, mais il ne peut avoir lieu que dans la reconnaissance de leur existence comme formes de luttes, transformatrices et nécessaires selon les lieux et les moments. Il est absurde de vilifier ces acteurs et de les assimiler à une cinquième colonne corrompue dans son essence. L’antiféminisme de gauche est la même chose que l’anti-anti-racisme de gauche : une posture intellectuellement paresseuse, inutile, politiquement intolérable et moralement suspecte.

Dans sa recension du livre collectif dirigé par Christine Bard, Un siècle d’antiféminisme, Carolyn Jean explique :

« L’antiféminisme, comme les auteurs ne cessent de le répéter, ne se confond pas avec la misogynie, mais est plutôt la mise en œuvre et l’expression socio-politiques de la misogynie ; il n’est pas non plus toujours chargé d’enjeux politiques et présente souvent un caractère “ordinaire” (si profondément ancré dans la pensée et les institutions qu’il en devient banal, quotidien) […] Dans ces discours antiféministes transparaissent ainsi clairement les inquiétudes des hommes sur leur propre masculinité, et la façon dont ils les déplacent sur les femmes. L’antiféminisme n’est donc jamais seulement la somme de l’opinion des hommes sur les femmes, mais aussi un véritable dialogue entre hommes sur les hommes. […] Certes, les femmes ont beaucoup changé, mais elles doivent toujours se battre pour l’égalité dans la vie professionnelle ou syndicale […] L’antiféminisme est toujours vivant et se porte bien ; il ne fait que varier sa sphère d’action et intégrer de nouveaux enjeux. »

LA CHÈVRE ÉMISSAIRE

Ceux qui accusent les féministes de fragiliser les espaces supposés de gauche leur demandent en fait de se taire sur la violence qui a lieu dans des milieux qu’elles fréquentent, qui devraient en théorie être des espaces d’une émancipation véritable, d’égalité et de lutte commune. Que ces espaces soient visés dans leurs échecs par ceux qui les connaissent est un bien, même si ces attaques peuvent ponctuellement faire du mal à l’organisation (mais quel mal ? comparé à la répression étatique, à la marginalisation réelle, à la fragmentation des organisations en lutte !

Sont-ce vraiment les féministes qui sous-traitent le poison mortel comme veulent nous faire croire certains ?). Oui, le gauchisme humanitaire affadi des ONG s’accommode assez de la lutte sur les questions de genre – les organisations internationales n’ont que droits humains, droits des femmes et des sexualités à la bouche – et plus d’argent du développementisme va à des initiatives qui prennent en compte le genre, qu’à d’autres qui se concentrent sur la lutte pour les salaires décents… il faut qu’ait lieu le débat sur la vassalisation des cadres haïtiens (dont les militants) à l’économie ONGisée, mais cela ne concerne pas en priorité les féministes.

Par ailleurs, l’argent des ONG va aussi à la lutte anti-corruption, à la construction d’écoles et de bibliothèques, à des programmes de santé… quelles que soient les avanies, les mensonges et les effets négatifs de toutes ces initiatives, je n’entends pas beaucoup condamner les écoles et les cliniques qui reçoivent l’argent de l’Occident. Peut-être n’ai-je pas bien écouté, mais je trouve une critique exagérément ciblée tendancieuse.

L’article s’attaque un court moment au problème de la « victimisation » dans le féminisme contemporain. C’est une question intéressante, en soi. Il y a effectivement des féministes théoriciennes ou des militantes ou des femmes engagées dans une lutte intime au jour le jour qui pensent que la construction d’une figure de la femme comme archétype de victime sociale – que ça – est un danger pour le féminisme. Mais si cette caricature du féminisme dont les médias s’accommodent, surtout en Occident d’ailleurs, est certainement pernicieuse, aucune féministe sérieuse ne réagirait à chaud contre des témoignages de femmes sur l’endémie de violences sexuelles dans tel ou tel espace : parce qu’elles savent que ces phénomènes existent, et que si les condamner n’est pas la stratégie révolutionnaire ultime, vouloir les taire ou relativiser leur légitimité est la stratégie réactionnaire par excellence.

C’est justement une stratégie classique des pouvoirs et des discours réactionnaires de réduire les actions des progressistes, les revendications de justice sociale à des comportements d’intérêts individuels, à des machinations pleines de bassesse et des luttes de pouvoir égoïstes.

L’article prétend – lectures féministes à l’appui – réduire les témoignages contre les violences sexuelles (qui existaient bien avant #Metoo et la médiatisation de la question) à une « chose personnelle publicisée » ou à un « échange économico-sexuel différé ». C’est un sophisme odieux, avec un détournement malsain des textes cités.

C’est justement une stratégie classique des pouvoirs et des discours réactionnaires de réduire les actions des progressistes, les revendications de justice sociale à des comportements d’intérêts individuels, à des machinations pleines de bassesse et des luttes de pouvoir égoïstes. C’est dans cette visée qu’on prétendra qu’un leader syndicaliste n’est qu’un chefaillon mafieux, qu’un manifestant n’est qu’un mercenaire payé, ou qu’un étudiant gréviste est un éternel-étudiant qui s’agrippe au seul pouvoir et statut qu’il a dans l’espace de la faculté.

Bien sûr qu’on trouve de ça, mais ce n’est pas pour ça que ceux qui le disent le répètent à tout va, c’est la parole de l’Ordre en place, c’est dit purement et simplement pour décrédibiliser les mouvements. Ça marche, parce qu’on peut toujours trouver des cas, et qu’une bonne propagande s’appuie sur des demi-vérités, comme il est dit.

Oui, une femme particulière peut « profiter » de la publicisation d’une violence subie, oui, ça arrive, pas besoin de le nier, mais focaliser sur de telles exceptions relève du même type de discours que celui du politicien néo-libéral qui veut saper les minuscules politiques sociales d’un État sous prétexte qu’il y a des fraudeurs dans la population.

Quand on lit les articles faits par Sabie Paris et Hervia Dorsinville, on ne voit pas du tout une généralisation qui prétendrait que les espaces engagés, dont la faculté, seraient misogynes par essence, plutôt qu’il y règne une impunité mortifère face à ce genre de comportement. Jamais il n’est prétendu que c’est la gauche qui produit cela, mais qu’il y a cela aussi dans la gauche.

Dans « féminisme sous-traitant », on préfère prétendre que la question de classe n’est jamais abordée par ces femmes et questionner leur engagement ; on encourage ces dames à faire attention aux mercenaires séculaires qui gangréneraient tout le mouvement. Ces invectives n’ont rien à voir avec une critique constructive.

COMMENT GAUCHIR UNE PENSÉE DE GAUCHE

Un procédé particulièrement pervers communément utilisé par l’antiféminisme : citer des femmes engagées pour dénigrer d’autres féministes.

La mauvaise foi est transparente quand on s’appuie par exemple sur Angela Davis, une femme qui a pourtant écrit Sexe, race et classe dans une perspective qu’on dirait aujourd’hui de féminisme intersectionnel. Angela Davis a toujours mis en dialogue ses analyses marxistes avec celle de féministes non-communistes, sa lutte globale contre le système capitaliste est explicitement agencée dans sa pensée pour intégrer les revendications féministes et noires.

Angela Davis critique sévèrement l’histoire raciste du féminisme blanc américain, mais ce que ne dira pas un antiféministe c’est qu’au chapitre six de son livre elle prend la peine de rappeler les alliances fécondes et sororité réelle entre féministes blanches et noires.

Comme penseur, Angela Davis est connue pour sa nuance, son souci des faits et son intégrité. Elle a adressé la question du mouvement #Metoo à plusieurs reprises, elle l’a encouragé, tout en étant critique sur ses limites, en soulignant par exemple que #Metoo ne devrait pas encourager l’augmentation de violence institutionnelle, notamment carcérale, et ce en phase avec ses positions contre la Prison telle qu’elle existe.

Citer Davis suppose de respecter ses véritables engagements. C’est là une icône du féminisme et de la gauche, qui a ouvertement critiqué ses alliés de gauche comme Louis Farrakhan pour sa misogynie et la marginalisation des femmes dans les mouvements des Black Muslims.

C’est une femme qui a formé l’Alliance des Féministes Noires, une femme qui a pris son temps pour analyser la question des violences sexuelles à plusieurs reprises. Elle n’a jamais eu peur de parler des violences sexuelles dans les groupes marginalisés. Elle a effectivement posé que la violence sexuelle est avant tout un instrument des classes dominantes dont la prévalence est massivement tue et impunie, pour faire au contraire porter exclusivement la culpabilité sur les classes dominées, notamment dans Rape, Racism and the myth of the Black Rapist, mais elle y soutient aussi que « des hommes de la classe des travailleurs, quelle que soit leur couleur, sont encouragés au viol par la croyance selon laquelle leur masculinité leur accorde le privilège de dominer une femme […] quand ces hommes acceptent cette autorisation au viol par l’idéologie de la suprématie masculine, ils en acceptent un pot-de-vin, une compensation illusoire de leur propre impuissance » .

Davis a toujours soutenu que la Femme Noire par certains aspects représentait un danger pour le patriarcat, parce qu’elle ne correspond pas à la figure de soumission taiseuse… et voilà qu’un article qui veut faire taire la cite comme appui… au vu de ce qu’on sait de sa pensée, c’en est désespérant… j’ose à peine imaginer ce qu’elle répondrait de cet usage de sa parole… non, elle ne répondrait pas, ce serait abyssalement au-dessous d’elle de répondre à ça.

De manière générale, prétendre défendre les « vraies » féministes et parler du féminisme comme « plus manipulé » que tous les autres mouvements atteint le cœur du délire paternaliste. Et les exemples censés justifier l’assertion sont tout aussi impropres. Ces deux exemples concernent le féminisme blanc, qui a longuement marginalisé les femmes féministes noires, et les noirs en général, pour faire avancer sa cause de manière purement communautariste et raciste. Oui, c’est vrai. Mais c’est là le problème du suprémacisme blanc ! De même, des racistes blancs ont pu lutter pour l’accès à l’éducation par les couches les plus pauvres, mais pas pour les Noirs. De même que des révolutionnaires français en 1789 étaient esclavagistes, etc.

La conclusion n’est pas : les révolutionnaires en général sont manipulés ! La récupération partielle de certains individus ou groupes n’est pas un problème propre au féminisme. Faut-il vraiment le dire ? Penser le contraire ce serait comme dire que parce que certains patrons aux États-Unis utilisaient des Noirs au chômage pour casser des grèves cela prouve que le Mouvement Noir est construit pour casser les luttes sociales. Évidemment, le problème vient au contraire du fait que le capitalisme joue sur les exploitations transversales pour casser n’importe quel mouvement social ici et là. Et justement, la gauche a pour devoir de lutter sur tous les fronts en même temps pour empêcher ses ennemis de la prendre à rebours à travers ses faiblesses éventuelles.

Le fait de reconnaître la misogynie et la violence de genre à l’intérieur des espaces de gauche ne devrait pas la fragiliser du tout. Elle devrait la rendre plus forte en construisant des ponts dans une lutte toujours plus englobante. Cela ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir des priorités à tel ou tel moment (d’ailleurs toutes les féministes noires historiques le diront, elles ont très ou trop souvent mis le frein sur leurs revendications pour appuyer les leaders hommes pour des mouvements urgents et gagnables sur le moment…), mais on ne peut pas demander toujours aux mêmes de mettre leurs revendications à l’arrière sous prétexte qu’il y a toujours plus urgent et que toujours le plus urgent suppose qu’on ne dise rien du reste… lutter pour les salaires ne veut pas dire ne pas lutter contre les conditions d’incarcération, lutter contre les agressions sexuelles ne veut pas dire ne pas lutter contre des conditions décentes d’éducation à l’université, lutter contre Jovenel ne veut pas dire ne pas lutter contre le Parlement… bizarrement on entend rarement se plaindre de « priorités » pour les autres luttes, seul le féminisme serait la distraction absolue pour les mouvements de gauche.

On a le droit de dire que tout ça ne se passe pas qu’à l’Université d’État, mais Paris et Dorsinville n’ont jamais prétendu le contraire. C’est vrai qu’on n’a quasiment pas de parole sur ce qui se passe dans l’université privée, ce que reconnaît Paris dans son article. Mais de manière générale, il y a eu un peu de médiatisation pour des cas de violences contre les femmes dans d’autres espaces.

Par exemple dans les banques, dans les institutions de l’État, dans les bars qui encouragent la prostitution des serveuses… des politiciens connus ont été visés, des journalistes, de grands fonctionnaires, etc. On peut retrouver les articles de journaux si on cherche. Il n’y en a pas assez, par rapport à ce qu’on peut entendre et voir autour de soi, et surtout c’est tristement sans grandes conséquences… comme il n’y aura pas de conséquences réelles sur des agresseurs qui appartiennent à la Fac ou à des groupes radicaux, ceux qui font du simple harcèlement, comme ceux qui ont commis des choses plus graves.

COURAGE CAMARADE

Alors de quoi se plaint-on ? A-t-on peur que le féminisme détruise la gauche de l’intérieur ? Vraiment ? Certes, le milieu est fragile… et si par hasard deux ou trois militants vigoureux et indispensables se révélaient être des agresseurs de femmes et qu’il y avait, par miracle, des conséquences (mise au ban ou condamnation) ça pourrait priver une organisation d’un bras, d’une tête, d’un ami, d’un camarade. Ce serait dur. Personne ne s’en trouverait bien. Sauf… la ou les victimes, qui auraient une minuscule forme de justice, et d’autres victimes possibles que nous éviterions peut-être par là. La gauche peut-elle se payer ce « luxe » ? Si elle est forte et intelligente, oui.

Donc cher militant, cette réponse n’est pas contre toi, pas contre les hommes, pas contre l’université, ni contre la gauche, ni contre les combats populaires.

Elle est contre des réactions mal pensées, mal placées, sexistes, dont le ressassement ne s’explique que par la peur dont j’ai parlé plus haut.

Cessons d’avoir peur du grand méchant féminisme, sous-traitant ou pas. Visons plus largement ceux qui retournent leurs vestes, ceux qui se vendent aux plus offrants, ceux qui ne font pas ce qu’ils prêchent, mais ne faisons pas comme si la vigilance interne sur les questions de l’égalité entre sexes était le grand danger, ne poussons pas des cris d’orfraie alors que nous savons que la plupart des femmes préfèrent se taire sur les agresseurs autour d’elles, et que nous connaissons tous au moins une femme qui le fait et au moins un homme sur qui plane des accusations et qui n’aura jamais à répondre de ses actes, et ce dans notre milieu. Il est peu imaginable que ce milieu soit plus touché que le reste de la société, peut-être qu’il l’est moins, j’aimerais le croire, mais il n’est pas normal que dans un milieu où l’inaction et le silence sont compris comme du collaborationnisme, on puisse se vexer autant que des gens parlent de ce qui se passe, en son sein et au dehors.

Les acteurs qui sont organisés, qui prennent des risques, qui pensent et se battent dans ce climat politico-social névralgique, sont à respecter et appuyer. C’est préférable qu’on ne s’attaque pas entre camarades sur des divergences de détail, cependant c’est un peu dur d’entendre certains manier les mêmes discours que les pires conservateurs-prédateurs qu’on entend à la radio, dans des églises, dans le parlement, quand ça concerne les femmes. C’est simplement triste. Je dis ça de côtoyer, comme beaucoup d’entre nous, des militantes. Ces femmes ne sont pas des mercenaires. Ou s’il y a des mercenaires, disons qu’il y en a, il n’y en a pas plus que dans les autres groupes. Il n’y a pas de complot. Non, ce n’est pas toujours « en plein cœur des revendications politiques et sociales des masses » que la problématique du viol surgit. Et si cette problématique surgit pendant une autre revendication, est-ce si coûteux de rajouter ça à celle qui serait l’enjeu principal ? Nous pouvons agir et encourager l’action contre l’inégalité à tel endroit, sans réduire l’autre qui se trouve sur telle autre position à un vendu et ses revendications au bas de la « hiérarchie des priorités ».

À ceux qui ont vu l’article sur les violences sexuelles comme le bras armé du néolibéralisme et lui reprochent de gaspiller l’énergie de la lutte, de la détourner, je retourne l’accusation : vous gaspillez l’énergie de la lutte, vous faites le jeu de la dissolution. Ces femmes qui se battent et qu’on en vient à soupçonner d’être des agents du Mal, sont à confronter sur le terrain de la théorie ou de l’action, et si on tient à les appeler « camarades », l’intégrité, l’ouverture, et une dose de remise en question sont plus que nécessaires.

Gen yon sèl fraz zanmi an di, m ka dakò avè l : « Nan Batay la, Nan Inivèsite a, Nan peyi a, Nou p ap deyò… » S on fraz ni gason ni fanm k ap goumen ka di. Sur toutes les questions sociales, l’engagement va continuer. Je n’ai aucun doute que bon nombre de nos camarades féministes seront là, malgré la présence de quelques misogynes du dimanche. Quand le combat est contre tous les systèmes d’inégalités… capitalistes ou autres, militan yo ap la, se sa m kwè.

Mehdi E. Chalmers

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Mehdi Chalmers
Mehdi E. Chalmers a étudié à Paris, à la Sorbonne. Il s’intéresse à l’histoire de la philosophie et aux métiers du livre. Il travaille dans une librairie (Tschann) et dans une maison d’édition indépendante (édition Caractères), avant de revenir en Haïti où il est actuellement libraire et professeur de philosophie à l’Ecole Normale Supérieure (ENS). Il est membre du comité de rédaction de la revue Conjonction, de la revue Demambre et aussi l’un des fondateurs de la revue Trois/Cent/Soixante – des fois qu’une ambigüité persiste-. Il a publié son premier recueil de poésie, Jaillir est la solution, aux éditions de l’Atelier Jeudi Soir, en 2015.

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