EN UNESOCIÉTÉ

En attendant le prochain lavalas

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En entendant le grondement sourd, Wida leva les yeux vers le ciel. Des nuages gris menaçants, leurs panses chargées d’eau s’amoncelaient au-dessus de leurs têtes. Ses voisins semblaient ne pas se rendre compte que la pluie allait revenir. Le dos courbé, ils continuaient à déblayer avec acharnement les espaces où se trouvaient leurs maisons, il y avait quelques jours de cela. Ils déblayaient sans trop savoir ce qu’ils allaient faire une fois l’espace dégagé, mais ils le faisaient quand même, après on verra. Certains voisins s’étaient déjà confectionné un nouveau « chez soi » » en utilisant tout ce qui leur était tombé sous la main : tôles tordues, morceaux de bâches trouées, branches d’arbres que l’ouragan avait déracinés et des bouteilles de plastique ça et là pour consolider l’ensemble.

Wida les avait regardés faire. A 86 ans, elle n’avait plus la force ni l’envie de reconstruire. Pas deux fois après un ouragan. La première fois, c’était après Hazel, sous Magloire. S’y remettre 62 ans plus tard, elle n’en avait plus l’envie. Surtout que son petit-fils Emilio avait disparu depuis le cyclone. Jusqu’à présent, on n’avait pas retrouvé son corps. L’eau avait dû le charrier jusqu’à la mer… Cela avait brisé Wida qui aimait de toutes ses forces ce garçon, fils de l’unique enfant que son ventre avait bien voulu garder jusqu’à son terme.

Wida s’assit sur ce qui restait du perron de sa maison, une main à la mâchoire. Sa pipe froide dans les pans de sa robe déchirée, elle regardait d’un air songeur les nuages gris qui galopaient vers eux depuis la mer. Elle n’avait plus qu’une seule volonté: qu’un dernier lavalas l’amène là où se trouvaient son mari Enistès mort quelque part en mer entre Haïti et Aruba; son fils Emilus, mort dans un batey à Saint Domingue ; et maintenant son petit-fils fils Emilio. Son Emilio qui, le jour du cyclone, était allé faire une commission en ville et qui lui avait assuré qu’il serait de retour avant la tombée de la nuit… Tous ceux qu’elle aimait étaient morts loin d’elle, sans qu’elle puisse fermer leurs yeux.

Personne n’avait vu Wida pleurer le lendemain du cyclone. Elle avait passé la journée à gémir doucement en cherchant Emilio dans le quartier, pendant que des hommes sous le choc consolaient leurs femmes devenues hystériques, face à la désolation qu’ils avaient découvert le lendemain. Personne n’avait su non plus que ce soir du 4 octobre, seule chez elle, Wida en entendant les grondements du vent avait sentie en elle une cassure, comme si quelque chose venait brusquement de se détacher d’elle pour toujours. Dès lors elle avait compris que plus jamais elle ne reverrait Emilio vivant. Le vacarme dehors avait couvert ses pleurs et lorsque le vent eut arraché le toit et que la maison commença à être inondée, les larmes de la vieille dame se mêlèrent à l’eau du ciel.

Après le passage du cyclone Hazel, elle était jeune et avec son mari Enistès, ils avaient patiemment reconstruits une maison en bloc pour remplacer l’ajoupa que le vent avait emporté. Une maison de blocs et de tôles qui les avaient toujours abrités du soleil et de la pluie, tout en cachant avec pudeur la misère qui avaient frappé à leur porte après le sinistre. Ils étaient jeunes, et ils s’étaient repris en main. Un an après, dans la localité, les jardins avaient recommencés à nourrir les hommes qui labouraient leurs ventres matin et soir pour en faire sortir des vivres.

Mais aujourd’hui, au crépuscule de sa vie, Wida se retrouvait seule, sans son petit-fils, son tèt sèkèy, pour la soutenir dans les moments difficiles qui s’annonçaient. Les jours qui suivirent le 5 octobre, elle n’avait pas mangé. Ce n’était pas seulement à cause de cette boule dans sa gorge qu’elle aurait voulu chasser en hurlant, mais parce qu’il n’y avait plus rien à manger. Les habitants avaient tout perdu, et il semblait qu’ils étaient coupés du reste du monde. Ils avaient même cru être les derniers survivants de cette catastrophe, jusqu’à ce que deux jours après un hélicoptère dans le ciel ramena un peu d’espoir dans la localité. Mais l’engin s’était éloigné après avoir survolé par deux fois la zone et n’était plus revenu. Depuis, silence radio.

Des hommes étaient allés à la ville, le lendemain ils étaient revenus et les nouvelles n’étaient pas bonnes. Jérémie? Complètement détruite! La ville des Cayes? Disparue sous les eaux! Jacmel? Un énorme tsunami avait tout ravagé sur son passage! Plus moyen de communiquer par téléphone, car Port-au-Prince rudement touché par la catastrophe avait vu toutes ses infrastructures emportées par le vent! Les routes n’existaient plus et la localité était difficilement accessible. Les cris et les pleurs redoublèrent tandis que Wida s’enquéraient des nouvelles de son petit-fils auprès des envoyés spéciaux. Personne n’avait vu Emilio.

Lorsque la nuit tomba, des voisins avaient entraîné de force la vieille dame dans une école qui avait résiste à la nature déchaînée, après qu’elle soit restée toute la journée assise devant ce qui restait du perron de sa maison à attendre son petit-fils en gémissant. Puis elle était revenue jour après jour s’asseoir sur le perron, la main à la mâchoire.
Enfin de l’aide avait pu atteindre la localité, on privilégiait les vieux et les enfants. Voisin Dévolus et sa femme la prirent sous leurs ailes, s’assurant ainsi que lors des distributions ils soient toujours parmi les premiers servis. La vieille dame avait regardé des blancs aller et venir, en se rappelant comment après Hazel, ils avaient distribué de la viande de bœuf en boite et du lait en poudre.

Si on parvenait à calmer un moment la faim des gens de la localité, les loger restait un casse-tête. Son petits-fils Emilio lui avait raconté que Port-au-Prince n’était toujours pas reconstruite après le tremblement de terre lors de son dernier voyage à la capitale. Si Port-au-Prince est resté avec ces maisons éventrées après tout ce temps, ce n’est pas à nous qu’ils offriront un toit, avait pensé la femme.

– Woy! Lapli!
Un branle-bas général suivit l’exclamation de la petite fille qui jouait dans la boue. Wida se laissa entraîner par la femme de Dévolus qui n’avait pas l’intention de laisser derrière, celle qui permettait à son mari de ne pas avoir à se battre lors des distributions de kits. Ils passèrent devant l’école qui les avaient abrités quelques jours avant d’être transformée en centre de traitement de choléra. Ils prirent la direction des mornes. Wida se demanda où ils allaient s’abriter cette fois. Presque chaque soir c’était un casse-tête lorsqu’ils ne dormaient pas tout simplement à la belle étoile.
Les premières gouttes de pluie les surprirent alors qu’ils parvinrent à destination. Wida reconnut l’endroit pour y être venue jeûner avec son église dans les environs. Des grottes où déjà d’autres familles s’engouffraient!

Antre vwazinn Da, la a nou pap mouye!

Plus de deux cent ans après que ses ancêtres poursuivis par les chiens du maître se furent cachés dans des grottes de Jérémie pour fuir l’esclavage, Wida y entra à nouveau, pour fuir le prochain lavalas.

Jowànn Elima Chachoute

Commentaires

Jowànn
J'écris parce que le monde est dégueulasse. Le jour où il ne le sera plus, je me mettrai au chant!

    Oui, un musicien pourrait le faire

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    La Grand’ Anse reprend du vert et de la vie

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