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En 2016, le marketing tua l’idéologie : le symbolisme de la montée de Trump et la mort de Castro

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« Rien ne ressemble plus à la pensée mythique que l’idéologie politique. » Claude Levi-Strauss

Les idéologies et leurs évolutions en tant que système de pensée ne me fascinent guère. Cependant, je reconnais que mes réflexions et positions sont parfois agréablement influencées par des idéologies. Donc, je me garde, en général, de me laisser emporter par un courant de pensée unique qui représenterait l’indépassable. Adhérer à une idéologie est, selon moi, rejeter l’infinité de facettes de tant de philosophies et de vérités qui n’ont pas leur place dans le puzzle de cette pensée unique. Je ne suis donc pas idéologue. Pas parce que je suis foncièrement contre l’idée d’une idéologie, mais parce qu’elle me ferme les portes du monde des idées. En philosophie, et dans le domaine de la pensée d’une manière générale, je suis convaincu que la monogamie est un péché capital.

Communisme trumpien – Trump communiste ?

La première réaction du prochain homme le plus puissant de la planète après la nouvelle de la mort de Fidel Castro était une simple et jouissive exclamation : « Castro est mort ! ». Donald Trump, pour exprimer cette approximation de pensée était montée du haut de son socle twitterien. Aucune nuance, aucune mise en contexte, aucune tentative de compréhension de l’autre, même mort ! En ce sens, le communisme à travers son histoire, rejoint Donald Trump : c’est notre façon de voir contre celle des autres. Pour Trump et pour le communisme, l’enfer c’est les autres et toujours les autres. Bien sûr, le rejet de la pensée des autres a été souvent agréablement et méthodiquement élaboré du côté communiste, contrairement au discours simpliste et dépourvu de de nuance de Trump. Le Manifeste du Parti Communiste reste à nos jours un chef-d’œuvre de l’articulation d’une pensée politique, sociale et économique. Comparer une pensée qui a animé tant de grands de l’histoire à la non-pensée de Trump est blasphématoire, je l’admets, cependant, elles se rejoignent dans ce rejet catégorique des idées qui émanent en dehors de leur monde.

Fidel Castro est indiscutablement la plus grande figure du communisme de ces 50 dernières années, l’une des rares à avoir pu mettre les idéaux communistes en application. Sa grandeur historique résidera surement dans le fait que ses convictions lui ont permis de résister aux nombreuses agressions du géant américain. Mais sa légende prendra des proportions stratosphériques du fait qu’il a été depuis la chute du mur de Berlin la seule figure communiste à résister à la vague néo-libérale sans s’exclure du monde comme l’a fait la Corée du Nord. Pendant longtemps, Fidel a représenté pour les communistes et socialistes du monde entier la preuve que les idées de Marx et Engels étaient encore applicables dans leur temps.

Fidel a été par moment pragmatique mais il est avant tout idéologue. Il a défendu une philosophie tandis que Trump, jusqu’à présent, semble défendre l’émergence de la non-pensée.

Comment l’Occident qui a, pendant si longtemps, été animé par de nombreuses philosophies et divers courants de pensée peut-il se retrouver dans un mois sous la direction d’un homme à l’expression simpliste et promoteur ouvertement de la non-pensée ? La réponse est simple : le marketing est aujourd’hui plus fort que l’idéologie.

Bien sûr, Le marketing a toujours existé et il a été à travers le temps un outil d’une grande importance pour les leaders politiques. Quand cet outil est systématiquement utilisé au cœur même de l’État et dans toutes les sphères de la société, bonjour la propagande déshumanisante. Depuis Goebels, le monde a compris la force du marketing. Il peut convaincre tout un peuple de la solidité de l’eau ou du rouge vin du ciel. Le marketing étatisé, donc propagandiste et illégal, ou projet planifié en dehors des couloirs de l’État donc légal, constitue une force sociale incontournable. Cela dit, le marketing n’a jamais été aussi fort qu’aujourd’hui, en comparaison avec l’idéologie politique qui montre les signes d’un mourant dans ses derniers jours.

La victoire de Trump est avant tout celle du Marketing bon marché

L’accès à des outils puissants de marketing tel que Facebook et twitter par des milliards de gens nous a basculé dans l’ère de l’omniprésence du marketing. Chaque utilisateur se vend d’une certaine manière sur les réseaux sociaux. On crée la personne qu’on veut être tweet par tweet, statut par statut. On dessine sa propre identité digitale. Trump avait compris la force de la chose et il avait aussi compris la dépendance grandissante des medias traditionnels au contenu facile et bon marché qui émane des médias sociaux. Il ne suffit que d’un tweet sulfureux pour occuper l’espace médiatique et ce, pendant des jours.

Ce professionnel de l’immobilier et du branding, mégalomane pur-sang, amoureux de son nom qu’il peut lire sur tout ce qu’il possède, a vite compris qu’il peut répliquer cette pratique sur Twitter de loin moins cher. Et, en plus de se vendre, il s’est redessiné sur les medias sociaux. Trump, un milliardaire, fils de milliardaire, est ainsi devenu celui qui comprend et compatit à la cause de la classe ouvrière américaine. Celui qui pendant des décennies avait profité de la globalisation et de la disparition des frontières économiques, allait soudainement rebâtir les barrières protectionnistes américaines. Voilà la force du marketing dans l’ère des médias sociaux.

Le marketing de la révolution cubaine

La grande révolution socialiste cubaine, qui se qualifiait d’authentique et de pure, a elle aussi fait du marketing. La rencontre de Fidel Castro et Malcom X à New York était du marketing. Cette rencontre a attiré la sympathie de la population afro-américaine mais aussi celle de l’Afrique, en grande partie, encore sous le joug du colonialisme. Che Guevara, cigare à la bouche à l’ONU, c’est du grand marketing. L’image du Che en uniforme kaki avec son fameux béret étoilé, la barbe en broussaille, propose une alternative à l’esthétisme masculin nord-américain symbolisé à ce moment par le président Kennedy. Et pour ceux-là qui douteraient de la force de ces démonstrations cubaines dans l’imaginaire du monde, rappelons que des dizaines de millions de t-shirt à l’effigie de Che Guevarra ont été vendus, alors que les images de Kennedy se cachent de plus en plus dans le cimetière des livres d’histoire. Le marketing cubain a si bien réussi que l’image du Che, un symbole de la lutte marxiste, est devenue l’un des visages les plus connus et vendus du monde capitaliste. Ironique.

Le marketing cubain ne s’est cependant pas réduit aux belles gueules des figures de la révolution, elle s’est aussi faite à travers des ballerines de l’Ecole Nationale du Ballet, de la qualité du cigare cubain, des grandes avancées de la médecine cubaine…

Le Cuba de Castro n’a pas été un projet qui s’est vendu que par son idéologie, il a été méticuleusement enrobé dans un beau papier-cadeau noué par un ruban rouge communiste : du marketing bien fait.

La légende et le marketing cubain sont accompagnés d’une philosophie. Bien sûr, cette image idyllique de la révolution cubaine collée dans nos esprits a faussé notre regard sur plusieurs aspects sombres du Cuba post-Batista. Nous avons notamment sous-estimé leurs impairs en matière de droit de l’homme et de la liberté de la presse, par exemple. Tout ceci a été possible grâce à un marketing bien fait. Mais parallèlement, il y a aussi eu des avancées substantielles dans la réalité cubaine, notamment dans les domaines de la santé et de l’éducation.

Le marketing aujourd’hui de loin plus fort que l’idéologie

Il y a de cela un an et demi presque la quasi-totalité de la population haïtienne ne reconnaitrait pas ce nom : Jovenel Moise. Aujourd’hui, l’inverse est pourtant vrai : presque la quasi-totalité de la population reconnait le nom de Jovevel Moise. Grâce à un travail de marketing redoutable mené autour d’un symbole familier à tous, la banane, M. Moise est aujourd’hui le président élu d’Haïti. Lors de sa campagne, M. Moise n’a jamais proposé une réforme sur une base d’idéologie. Il a, lui-même, expliqué en maintes reprises que la compartimentation des idées en expression de philosophie de gauche ou de droite était désuète. Son seul adversaire de poids ayant fait campagne sur une base d’idéologie, M. Moise Jean-Charles, n’a pu rallier que 11% de l’électorat à sa cause selon les chiffres préliminaires.

Haïti rentre donc dans la dynamique mondiale qui prouve une suprématie du marketing sur l’idéologie. Les très peu sincères partisans d’idées encore actifs dans l’arène politique, voient leur discours se noyer dans la récupération des opportunistes abolotcho. Une galère d’un point de vue marketing. Ainsi, pour le grand public, le discours d’un Gérard Pierre-Charles est difficilement différenciable de celui des abolotchos toujours en constante tournée médiatique. L’élection de Jovenel Moise confirme la tendance mondiale bien installée en Haïti d’une réalité politique assise sur le marketing et non sur l’idéologie.

Castro est parti, emportant avec lui l’idée que les idées peuvent mener la politique au 21eme siècle. Nous sommes à l’ère ou un tweet de Donald Trump peut avoir beaucoup plus d’incidence sur notre avenir que la totalité du travail académique d’un Noam Chomsky. Une sombre perspective. Cependant, la nature nous a laissé quelque chose qui peut encore sauver la pensée : l’adaptation. Les penseurs d’aujourd’hui devront s’adapter à un monde qui change. Il ne suffit plus de construire l’idée, il faut également penser à son emballage, ce qui aujourd’hui est le plus important !

Jétry Dumont

Directeur Général | Co-fondateur | J'aime me considérer rationnel et mesuré avec une vision semi-ouverte du monde. J'ai un baccalauréat en finance. Je m'intéresse au Barça, à la politique, à l'entrepreneuriat et à la philosophie.

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