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Des jeunes « accros » perdent des sommes importantes à Paryaj Pa m

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Les institutions comme Paryaj Pa m fabriquent de l’espoir, et engrangent simultanément des millions

Traditionnellement, presque chaque quartier en Haïti avait sa petite banque de borlette et au moins une église. Plus récemment, les institutions de pari sportif semblent vouloir rejoindre ce duo. La plus connue demeure, «Paryaj Pa m S.A». 

Comptoirs de l’argent gagné facilement, les établissements de paris sportifs puisent leurs adeptes dans toutes les couches de la population. Si certains racontent gagner aléatoirement, beaucoup disent perdre des sommes conséquentes. Des témoignages recueillis suggèrent parfois des comportements compulsifs et une addiction au jeu. 

À 34 ans, David Valentin ambitionnait de faire une acquisition immobilière il y a deux ans. « En moins d’une semaine, j’ai perdu 40 000 gourdes dans le jeu, dit Valentin. Je devais compléter cette somme pour effectuer un premier versement pour l’achat d’un lopin de terre au prix de 175 000 gourdes ».

Finalement, Valentin n’a pas pu acheter ce terrain qui se situe dans les environs de la Route 9. Il continue de fréquenter les bureaux de Paryaj Pa m, les yeux rivés sur les immenses écrans installés dans l’espace peint en jaune. À la rue Cadet Jérémie la semaine dernière, celui qui se décrit comme un « passionné » tentait sa chance sur les courses de chevaux.

«Lajan ponya»

D’autres joueurs misent des sommes qui ne leur appartiennent pas. C’est ce qui est arrivé à Evens Danger — nom d’emprunt. L’homme qui travaille dans une entreprise financière qui octroie des prêts (ponya) à des grossistes du Centre-Ville raconte avoir perdu 60 000 gourdes que l’institution lui avait confiées pour remettre à des clients.

« J’ai perdu cette maudite somme dans les courses de chevaux, un jeu virtuel qui dure 12 secondes. J’ai tout perdu dans un laps de temps, regrette Danger ». Alors qu’il prend d’assaut la succursale de «Paryaj Pam» de la rue Chavannes, Danger rapporte avoir enlevé le montant perdu de son compte bancaire pour pouvoir réaliser les suivis de son travail.

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La multiplication des entreprises de paris sportifs offre beaucoup de tentation au jeu, analyse le psychologue Wilcox Toyo. Selon le spécialiste, certaines personnes en Haïti en sont devenues accros. «Arrivé au stade où vous avez la sensation que le jour où vous ne jouez pas c’est probablement le moment que tu allais gagner, c’est le début d’une addiction », dit Toyo.

Le président de l’Association haïtienne de santé mentale (AHSM) croit aussi que le pari sportif peut engendrer d’autres problèmes psychologiques. Il pense que l’exercice augmente le niveau de stress et peut amener le parieur à un état dépressif. Des cas de suicide peuvent surgir quand le joueur tente de lier son pari à sa propre vie, remarque Toyo.

À l’instar des banques de borlette, les entreprises de “pariage” ne vérifient pas l’âge de leurs clients. Elles n’instituent pas non plus de limites quant à la somme maximale qu’un joueur peut dépenser par jour. Dans la majeure partie des états aux États-Unis, il faut avoir 18 ans au moins pour jouer aux jeux de hasard impliquant de l’argent. En Grèce, un pays d’Europe, l’âge minimum est de 23 ans. Au pays de Cristiano Ronaldo, ne peut jouer quiconque n’a pas encore 25 ans.

Le directeur exécutif de l’entreprise, Éloi Bernadin, dit avoir agit en ce sens en conformité avec la loi en interdisant les mineurs à l’enceinte des bureaux de  »Paryaj Pa m ». « En plus des agents de sécurité, des avis d’interdiction aux mineurs de pénetrer l’espace sont placés dans tout les bureaux de  »Paryaj Pa m » », mentionne-t-il qui croit que ses moyens ne sont pas très contraignants pour empêcher la présence des mineurs dans les bureaux de paris sportifs.

Des élèves sèchent les cours

Miser sur son équipe préférée évoque une certaine satisfaction chez le parieur, dit le psychologue. Ce même plaisir amène des jeunes à être dépendants et accro, commente Jhony Charles, amateur des jeux de paris sportifs et étudiant à la faculté d’Ethnologie. Charles dit constater que nombreux élèves passent leur temps dans les entreprises de paris sportifs aux heures de cours.

Ceci n’est pas sans conséquence analyse le psychologue Wilcox Toyo. «Ces comportements peuvent impacter la performance académique. Car, lorsque le pari sportif occupe l’esprit de l’enfant, cela diminue, en partie, le temps de réflexion liée aux occupations scolaires».

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Si les bureaux de Paryaj Pa m sont massivement occupés par les jeunes, cette catégorie n’est pas nécessairement la cible de l’entreprise, disent les responsables.

« Les jeunes ne constituent pas notre public cible. Mais vu qu’ils sont majoritairement intéressés aux sports, ils sont devenus des clients en première ligne de nos paris sportifs », relate la directrice de marketing, Kenlove Surfin.

Des bénéfices sur la misère

Beaucoup de raisons poussent des gens à passer leurs journées dans des salles bondées de joueurs, à scruter les résultats de matchs de football ou de sports inexistants en Haïti. En tête de liste des explications se trouve la précarité, pense l’économiste Etzer Émile. Pour l’auteur, perdre 100 ou 150 gourdes ne représente rien pour le joueur quand il imagine la somme qu’il empochera s’il gagne.

Claude Mettelus, un étudiant en science comptable à l’Université d’État d’Haïti, a pris l’habitude de miser des sommes importantes. Ce jeune homme mise régulièrement 12 000 gourdes dans ses paris sportifs. “Parfois, je me laisse prendre aux tentations du jeu et je perds même ce que j’ai gagné”, dit Mettelus.

 Le niveau de pauvreté [du pays] amène les gens à croire au miracle : devenir riche à partir d’un simple montant misé lors d’un pari”, analyse Etzer Emile qui croit que les gens considèrent ces entreprises comme une sorte d’échappatoire à la précarité. Avec le support des artistes, l’influence [des entreprises comme Paryaj Pa m] est d’autant plus fort que les jeux de hasard traditionnels dans le pays”, rajoute l’économiste.

Parallèlement , selon la directrice de marketing de « Paryaj Pa m S.A », Kenlove Surfin, l’institution fait des heureux en Haïti. « Des personnes sont devenus millionnaire en gourdes en Haïti grâce à leurs paris sportifs à « Paryaj Pa m ».

Le comptable en chef, Bernadin Jean Denis, raconte que l’entreprise a perdu des millions de gourdes durant la fin de l’année 2019. « Les chéquiers de l’entreprises avaient pris fin avec le paiement cumulé des amateurs ayant gagné dans le jeu durant cette période.»

L’un de nos grands gagants avait déjà remporté 3,5 millions de gourdes, présume pour sa part, Éloi Bernadin, directeur exécutif de l’instition.

Une institution russe 

Paryaj Pa m est une entreprise lancée en octobre 2015 sous le label “Bras Pa m”. En 2018, elle change de nom et devient une société anonyme en rejoignant le pavillon de certains associés russes. L’initiative fera des émules et popularisera les paris, qui jusqu’ici se réalisaient de façon artisanale lors des grandes compétitions internationales.

Avec cette initiative, confie l’amateur de jeux sportifs Jhony Charles, plus besoin d’être fan du Brésil ou d’Argentine. “Il s’agit d’être capable de réaliser un pari sur l’équipe qui a la chance de gagner et du coup, empocher de l’argent.”

Le portail web de “Paryaj pam S.A” est devenu le douzième site internet le plus visité en Haïti, selon Similarweb, une institution internationale qui fournit des services d’analyse web. L’entreprise de jeu de hasard devance le site de WhatsApp qui détient la seizième place sur les 50 premières adresses de la liste.

L’entreprise a aussi développé des partenariats avec les services MonCash de Digicel, Master Card et Visa. Ces options permettent au parieur de recharger son compte rapidement.

Il convient de noter que « Paryaj Pam » comme entreprise de paris sportifs versent annuellement un frais de six millions de gourdes à la Loterie de l’État haïtien (LEH) pour son contrat de concession de 10 ans. D’autres taxes sont aussi prélevés sur l’entreprise par les autorités fiscales de la Direction générale des impôts (DGI).

Avec “Paryaj Pa m S.A”, d’autres entreprises comme Ann Parye, Krezi Paryaj, IZI Paryaj évoluent dans le secteur. Joint au téléphone, le directeur commercial de Ann Parye, Eliphète Gué n’a pas réagi à une demande d’interview. Krezi Paryaj et IZI Paryaj ont été injoignables.

Cet article a été mis à jour. 

Emmanuel Moïse Yves

Photo couverture: Widlore Mérancourt / Ayibopost

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Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Étudiant en communication sociale. Je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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