SOCIÉTÉ

Des enfants morts dans l’incendie de l’orphelinat de Kenscoff enterrés en catimini

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L’orphelinat de l’église de la Compassion de la bible à Kenscoff, commence déjà à enterrer les cadavres des enfants décédés dans l’incendie du 13 février 2020, sans procéder à l’autopsie des corps. Les parents perdent espoir devant le laisser-faire des autorités

Sans aucune autopsie, les responsables de l’orphelinat de l’église de la Compassion de la bible ont procédé hier lundi 27 avril aux funérailles de deux des victimes de l’incendie de février dernier. Ces enfants sont Velande Medelus et Marvens Saint-Felix selon Eustache Arismé. Il est le père de Nedji et Vanise, deux des 13 enfants qui ont péri dans l’incendie.

Pourtant le dimanche 8 mars dernier, le commissaire du gouvernement près du tribunal de première instance de Port-au-Prince, Jacques Lafontant avait confié à Ayibopost avoir intimé l’ordre à l’entreprise funéraire Alcero Marc-Artur de ne donner accès à quiconque aux cadavres pas avant l’autopsie des corps.

Contacté aujourd’hui, le commissaire du gouvernement, Jacques Lafontant qui a interdit l’accès aux cadavres, se dédouane de toute responsabilité. Selon lui, c’est le juge d’instruction qui a ordonné l’organisation des funérailles, dans son ordonnance. Le commissaire qui, en mars, mettait l’accent sur l’importance de l’autopsie de ces corps pour les suites judiciaires affirme aujourd’hui son impuissance. « On a ordonné les funérailles sans l’autopsie des cadavres ».

Ces funérailles constituent des « tentatives visant à bafouer le procès » puisqu’aucun acte formel n’a été adressé aux parents qui doivent donner l’autorisation selon l’un des avocats des plaignants, Dieunel Fleury Jean.

Démission des autorités

Le docteur Jean Raymond Armel Demorcy dirige le centre médico-légal qui d’habitude se charge de l’autopsie des corps en Haïti. Il confie que les autorités de la justice ont réellement contacté l’Institut Médico-légal dans le but de procéder à l’autopsie des corps des victimes.

« Depuis cette demande, rien n’a été fait de la part des autorités judiciaires pour nous fournir des informations préliminaires ni pour nous donner les moyens pouvant nous aider à réaliser le travail », dénonce le médecin.

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Le professionnel entend par « moyens », l’argent nécessaire pour réaliser certaines analyses dans des laboratoires étrangers, vu que le pays ne dispose pas de toutes les structures nécessaires.

« Je suis fatigué de réaliser des autopsies qui ne servent à rien », proteste le docteur Demorcy, dévoilant qu’en 20 ans de carrière à l’Institut Médico-légal, il a déjà travaillé sur des dizaines de cas de mort violente sans que la justice ne se fiche pas du résultat puisqu’aucune enquête n’a été ouverte.

Selon le médecin, c’est cette insouciance qui porte la justice haïtienne à commettre des actes irresponsables comme laisser l’entreprise funéraire embaumer les corps des victimes de l’orphelinat de produits chimiques comme le formol.

Avec un tel agissement de la part de l’entreprise funéraire Alcero Marc-Arthur, tout espoir de découvrir la cause des décès est anéanti d’après les déclarations du docteur Demorcy.

L’autopsie, la dernière arme des parents des victimes  

On se passe ainsi de l’autopsie des corps. Pourtant, cet exercice est crucial pour les parents des victimes, qui veulent savoir exactement la cause du décès de leurs enfants confiés à l’orphelinat de l’église de la Compassion de la bible, indique Eustache Arismé, parent de deux des victimes.

Il laisse entendre que les parents ont toujours exigé l’autopsie des corps, que ce soit auprès de l’avocat de l’orphelinat Osner H. Fevry, que ce soit auprès du travailleur social qui a tenté de les convaincre d’accepter l’organisation des funérailles. Depuis l’incendie, les parents n’ont eu que ces deux professionnels comme interface puisque les responsables de l’orphelinat, des étrangers, ne sont pas rentrés dans leur pays.

« Nous voulons savoir de quoi sont morts les enfants. Trafics d’organes, empoisonnement dans l’eau ou dans la nourriture ou tout autre cause, nous devons savoir », lance Eustache Arismé qui souligne que les parents sont prêts à donner leur accord, une fois l’autopsie réalisée.

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Eustache Arismé est si assoiffé de vérité qu’il supplie le responsable du centre médico-légal à aller vérifier, dans la morgue même, si les cadavres des enfants ne portent pas des traces prouvant qu’ils ont été victimes de trafic d’organe.

Cependant, le médecin Jean Raymond Armel Demorcy rappelle aux parents que, bien qu’encore possible, cet exercice est très couteux et l’État haïtien ne manifeste aucun intérêt.

Coup dur donc pour Richardson Dorlus, qui espérait avoir non seulement la vérité, mais aussi, « justice et réparation » pour son fils Ricardo Dorlus décédé dans les circonstances troublantes de l’incendie de l’orphelinat. « Sans l’autopsie des corps, on n’aura pas de réparation ».

Les autorités ont découragé les parents

Requérant l’anonymat, l’un des parents qui ont accepté l’organisation des funérailles de son enfant ce lundi, explique avoir déposé un fardeau qu’il portait depuis le 13 février dernier. Selon lui, les autorités n’étaient pas vraiment intéressées à faire lumière sur ce dossier qui traine depuis bientôt trois mois.

« Depuis l’incendie, je ne cesse de me rendre en ville alors que je suis un paysan. J’ai risqué ma vie en affrontant de violentes manifestations à la recherche de la justice. Rien n’est fait. Je me sens libéré aujourd’hui de pouvoir finir avec cette histoire ».

Quant à une éventuelle réparation, l’homme dit ne rien espérer puisqu’il n’a jamais eu contact avec les vrais responsables de l’orphelinat depuis l’incendie.

Selon Dumé Sonson, l’orphelinat a voulu organiser une seule cérémonie, mais s’est heurté à l’intransigeance de certains parents qui gardent encore l’espoir de pouvoir trouver la vérité sur les faits.

Une chaine de gestes prêtant à l’équivoque

Les parents des enfants victimes ont toujours réclamé l’autopsie des corps.

Cependant, au lieu d’accepter cette demande, les responsables de l’orphelinat de l’église de la Compassion de la bible, aidés par maitre Osner H. Fevry ont déplacé les corps de la morgue de l’entreprise funéraire Eben-Ezer de Kenscoff, là où les autorités municipales les avaient placés, pour les confier à l’entreprise funéraire Alcero Marc-Arthur.

Devant la nonchalance des autorités judiciaires qui ont laissé écouler des semaines sans procéder à l’autopsie, les responsables de la morgue que l’orphelinat a choisie unilatéralement ont pris la décision d’imbiber les cadavres de formol, rendant ainsi impossible la tâche de l’autopsie.

Samuel Céliné

Photo couverture: Chandan Khanna – AFP

Poète dans l'âme, journaliste par amour et travailleur social par besoin, Samuel Celiné s'intéresse aux enquêtes journalistiques.

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