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De krèm mayi à Digicel

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Chez nous, le « manque » est l’une des rares choses qui ne manquent pas. Il nous manque des écoles, des hôpitaux, de l’intégrité, de la solidarité, de la citoyenneté, etc… Cependant, j’ai réalisé qu’au-delà du manque, nous avions au moins quelque chose en excès: la liberté!

À priori, elle est une condition essentielle à l’émancipation de tout individu et de tout peuple. Elle reste et demeure le principe clef de la démocratie. La liberté. Oui, la liberté! Elle n’est heureusement pas en manque mais plutôt en excès chez nous. Pour les haïtiens, la liberté est considérée comme une valeur fondamentale incontournable. Historiquement et culturellement, elle est gravée dans notre code génétique. Elle est donc intrinsèquement bien. Toutefois, nous nous perdons totalement quant aux frontières de cette liberté. La liberté de l’haïtien piétine celle de son voisin, méprise celle de sa sœur et crache sur celle de son frère. Et cet excès de liberté est le résultat direct d’un grand manque d’État de droit.

L’accouplement « excès de liberté » et « manque d’État de droit » a engendré cette culture du bruit maintenant établie en Haïti. Le bruit s’est érigé en dictateur inéluctable. Les églises, les bars, les djaz, les marchands de krèm mayi , les tap-tap vénèrent tous fièrement le bruit.

« La conscience est timide, elle aime la retraite et la paix; le monde et le bruit l’épouvantent » —  Jean-Jacques Rousseau

Depuis quelques temps, à chaque fois que je vois un marchand de krèm mayi mes nerfs sont mis à rude épreuve. Une brouette, une glacière et un haut-parleur ruminant la musique incessante au rythme répétitif « krèm mayi, krèm mayi » et vous êtes dans les affaires. Vous poussez votre brouette dans les quartiers résidentiels ou commerciaux et vous vendez votre glace sucrée à l’arôme doux. Je déteste le principe de krèm mayi pour deux principales raisons :

  1. Je crois fermement que krèm mayi prouve que l’esthétisme populaire haïtien a atteint son plus bas niveau. Nous nous en foutons pas mal du beau. Et cette remarque je la fais rien qu’en comparant la brouette de « krèm mayi », aujourd’hui vedette, à la belle kabouèt des marchands de fresko qui disparait au fil du temps. La boîte du marchand de fresko avait une identité; elle était artisanale, et témoignait d’une recherche du beau. Contrairement à la formule facile du concept krèm mayi, soit :
    Krèm mayi = Brouette + Haut‑parleur + Glacière .
  2. Le vacarme qui vient avec krèm mayi constitue une nuisance et une atteinte à la paix publique. Mon droit à la paix est bafoué pendant les quelques minutes que le marchand de krèm mayi déambule dans mon quartier ou dans les environs de mon lieu de travail.

L’État, devrait d’après moi, mettre un terme à cette affaire de krèm mayi. Cependant, afin de ne pas rendre plus injuste l’injustice de ce bruit imposé, le gouvernement devrait aussi pénaliser la Digicel. Pendant la période des fêtes, plus précisément avant la Noël, la grande stratégie de la Digicel pour vendre plus de téléphones a été une duplication exponentielle de la formule de krèm mayi:
Digicel = ((Haut‑parleurs x 10) + DJ + MC-Décibel)  9 hres AM à 6 hres PM

Ma matinée du 22 décembre sera à jamais pitoyable grâce à cette méthode raffinée adoptée par le prestigieux département « marketing » de la Digicel. La compagnie la plus puissante du pays s’est inspirée de nos vendeurs de krèm mayi, validant, par conséquent, leur manière de faire.

Il m’aurait été aisé de demander aux autorités publiques de prohiber le vacarme sonore accompagnant la vente de krèm mayi, afin de faire respecter la paix et l’ordre public. Cependant, l’utilisation de méthodes similaires par la Digicel vient compliquer l’issue de ma requête. Il est certain que si jamais j’obtenais gain de cause, la Digicel ne serait pas inquiétée, car seuls seraient persécutés les marchands ambulants de krèm mayi. Je vivrais très mal d’être la source d’une injustice de plus en Haïti.

Découragé face au désordre généralisé dans ce pays et à l’impuissance de l’État, il ne me restait qu’une option: demander au Seigneur Tout-Puissant son aide. Ce 22 décembre, je me suis mis à genou à exactement 5 h 58 PM pour prier le Tout-Puissant. Après 2 minutes de prière intense, la grâce est tombée du ciel. La musique de la Digicel sur la route de Frères s’est finalement arrêtée. Jéhovah fait vraiment des miracles! La paix est retournée: plus de musique, plus de décibel, plus de bruit. Au moment où je me lève satisfait et fier du résultat de ma prière, j’entends au loin le Temple de Cavalry: « Lapè bondye avè’w… Mwen pa tande’n tonnerre… di Amèn… Louwe le Senyè ak tout fòs nou… ». Dieu m’avait effectivement écouté, mais j’avais oublié qu’à l’instar de la Digicel, il fallait qu’il utilise la stratégie qui marche, celle de krèm mayi, celle du bruit imposé, celle qui oublie que j’ai droit à la paix, celle qui abêtit chaque jour un peu plus notre peuple.

 

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Jétry Dumont
Directeur Général | Co-fondateur | J'aime me considérer rationnel et mesuré avec une vision semi-ouverte du monde. J'ai un baccalauréat en finance. Je m'intéresse au Barça, à la politique, à l'entrepreneuriat et à la philosophie.

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