SOCIÉTÉ

De jeunes haïtiens persécutés sur internet témoignent

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Le cyber-harcèlement, ou cyberbullying est une pratique courante. Beaucoup d’Haïtiens subissent cette forme de violence sur Internet, même s’ils n’osent pas tous en parler

Cela commence souvent par une demande d’amis sur Facebook, un nouvel abonné sur Twitter, Instagram, etc. Quelques commentaires et des messages. Puis viennent les insistances et les sous-entendus.

Parfois, ces messages et ces commentaires proviennent de personnes que l’on connaît. D’autres fois, ils émanent d’inconnus sur les réseaux sociaux. Dans d’autres cas, ce sont des gens avec qui vous avez été intimes, qui vous harcèlent.

Hélène est une jeune Haïtienne qui vit à l’étranger. Pendant six ans, elle a eu une relation amoureuse avec son ami qui est en Haïti. Leur relation a connu un virage tragique quand le petit ami a publié sur Internet des photos et des vidéos intimes d’elle.

Cyber-harcèlement : tous les messages ou commentaires sur les réseaux sociaux qui visent à nuire, les menaces, les partages d’images intimes, ou les retouches de photos, etc. sont du harcèlement.

« Nous avions quelques problèmes et la relation avait cessé, explique-t-elle. J’avais même changé de numéro pour couper tous les ponts. Mais un jour, j’ai publié un message sur Facebook qu’il n’a pas aimé. Il l’avait pris comme une critique de son travail de journaliste. Il m’a envoyé des photos intimes qu’il avait prises lors de mes vacances avec lui. Il n’apparaissait pas dans les images, mais moi j’étais en mauvaise posture. »

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Le petit ami l’a menacée de publier les photos. Elle l’a mis au défi de le faire. Quelque temps après, les images circulaient sur les réseaux sociaux. C’est cela le cyber-harcèlement. Tous les messages ou commentaires sur les réseaux sociaux qui visent à nuire, les menaces, les partages d’images intimes, ou les retouches de photos, etc. sont du harcèlement.

Selon la psychologue Cassandra Lafalaise, c’est en général une façon de diminuer quelqu’un, de lui faire comprendre qu’elle n’est rien. Le harceleur veut montrer sa force, et ainsi abaisser la victime, soit parce qu’il s’estime meilleur, soit par vengeance ou aigreur.

Bien au-delà du virtuel

Le harcèlement sur Internet a des conséquences réelles sur les personnes touchées. « Les gens se cachent derrière leur téléphone, mais leurs actions ont des conséquences sur la victime. L’anxiété, la dépression, et même des tendances suicidaires sont autant de choses qui peuvent arriver. La personne est atteinte dans son subconscient, surtout qu’on ne sait pas si elle n’avait déjà pas ses problèmes à gérer », dit Cassandra Lafalaise.

Le harcèlement sur Internet a des conséquences réelles sur les personnes touchées.

Hélène a vécu sa mésaventure avec beaucoup de peine. « J’étais morte, dit-elle. C’était très difficile. Pendant longtemps, je n’osais même plus regarder mon téléphone quand il sonnait. Je croyais que c’était une nouvelle image qu’on m’envoyait. Je me suis coupé les cheveux parce que je ne supportais plus mon reflet dans un miroir. Aujourd’hui, je vais mieux et je suis revenue sur les réseaux sociaux, mais je n’arrive pas à faire confiance à quiconque. Je n’y arrive plus. »

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Parfois, l’acte de harcèlement se poursuit dans la vie « réelle ». C’est ce qui est arrivé à Anne, une jeune journaliste.

En décembre 2017, elle a accepté une nouvelle demande d’ami sur Facebook. C’était quelqu’un qu’elle connaissait vaguement. « Il venait de la même ville que moi, mais on ne se parlait pas, dit-elle. Il a commencé à m’écrire, et me demandait pourquoi je ne voulais pas être en couple avec lui. Je n’y ai pas prêté attention. »

« Puis j’ai publié une photo un jour, continue Anne. Il a commenté avec des injures que je ne peux pas décrire. Il s’est attaqué à ma sexualité, à ma personne. Beaucoup de gens ont vu les commentaires et m’ont écrit pour me demander ce qui s’était passé. J’ai beaucoup pleuré, et je me suis mise à me questionner. »

« Mais, poursuit la jeune femme, il ne s’est pas arrêté là. Quand il me croisait dans la rue, il m’insultait, il me menaçait ainsi que ma famille. »

La célébrité n’est pas une protection

Pascalin Smith, dit Paska, est l’un des plus jeunes chanteurs haïtiens. Il a récemment été victime d’un harcèlement de masse sur les réseaux sociaux. Même si la tendance s’estompe, on peut encore lire certaines publications qui visent l’artiste.

« Cela s’est passé principalement sur Twitter, explique Paska. C’est là que cela a commencé, par la photo de quelqu’un qui tenait une pancarte. L’inscription avait été modifiée et remplacée par *Aba Paska*. J’ai trouvé que la blague était de mauvais goût parce qu’elle m’associait à une chose à laquelle je n’avais pas pris part. Bien sûr, j’accepte de bon cœur les moqueries, mais là c’était une attaque à mon image. »

Paska avoue qu’au début, la situation l’avait beaucoup affecté. « Avant d’être un artiste, je suis une personne. Je suis sensible. Je n’étais pas habitué à ces situations. De plus, beaucoup de gens qui propageaient ces messages dirigés contre moi ne savaient même pas pourquoi ils le faisaient. Ils suivaient le courant, ils voulaient être à la mode », affirme-t-il.

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Cette flambée de commentaires négatifs dirigés contre le chanteur s’est prolongée dans son quotidien. « L’année dernière, je devais me produire à Afro Reggae, raconte Paska. Des gens avaient estimé que je n’avais pas ma place dans le line-up. Pendant que je chantais, des personnes dans le public, surtout des hommes, me huaient. »

« Il faut dire que je suis l’un des artistes qui ont grandi le plus rapidement dans le secteur, poursuit-il. Peut-être que certains trouvent que c’est par complaisance que j’avais pu décrocher des contrats avec de grandes entreprises. Pourtant j’ai travaillé très dur. »

D’après Paska, cet épisode l’a rendu mature et des choses positives en sont quand même sorties. « Paradoxalement, dit-il, plus de personnes ont cherché à me connaître. Et c’est grâce à cela aussi que j’ai obtenu un nouveau contrat avec une maison d’édition. »

Réagir ou ignorer ?

Il n’existe pas de loi contre le harcèlement en Haïti, encore moins le harcèlement sur Internet. On n’a donc pas de recours légaux. Que ce soit pour Hélène, Anne ou Paska, savoir comment réagir n’a pas tout de suite été une évidence. Hélène s’est armée de courage pour en parler à sa mère qui l’a soutenue. Elle a aussi suivi un psychologue pendant trois mois.

Anne a contacté un organisme de protection des droits de la femme. Elle n’a pas pu trouver de l’aide légale à cause du vide juridique sur le harcèlement. La jeune femme a préféré ne pas réagir directement, à part une publication sur Facebook où elle dénonçait ce qui s’était passé.

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Paska, l’artiste, s’est tourné vers ses proches, qui lui ont remonté le moral. Ses fans, estime-t-il, lui ont beaucoup apporté leur soutien. Ils ont par exemple lancé un mouvement de solidarité appelé Team Paska.

Il est vrai que les lois haïtiennes ne protègent pas les victimes de ce type de harcèlement, mais Cassandra Lafalaise croit qu’il y a certaines actions qu’on peut entreprendre. « Il faut signaler le harceleur, et demander à ses amis de le faire aussi, dit la psychologue. Il sera bloqué sur les réseaux sociaux. S’il s’agit d’un commentaire, il vaut mieux l’effacer, sur les réseaux qui le permettent. En outre, il faut ignorer le harceleur autant que possible. Il est à la recherche d’une audience et montrer sa colère lui fait penser qu’il a de l’importance. »

« Il faut ignorer le harceleur autant que possible. Il est à la recherche d’une audience et montrer sa colère lui fait penser qu’il a de l’importance. »

« Même si c’est un ami qui vient vous montrer ce qu’on dit de vous, il faut éviter de regarder ou de l’écouter, poursuit Cassandra Lafalaise. Ce n’est pas facile, mais si le harceleur n’a pas d’audience, il arrêtera de lui-même. »

Les proches sont importants

D’après Cassandra Lafalaise, l’entourage du harceleur et celui de la victime ont un grand rôle à jouer. « Pour le harceleur, ses amis ou sa famille peuvent lui montrer que ce qu’il fait n’est pas correct. Lui faire comprendre qu’il n’aimerait pas que l’on fasse cela à un de ses proches. Quant à l’entourage de la victime, il doit utiliser des mots positifs avec elle, montrer sa confiance en elle. En chacun de nous, il y a un psychologue, qui doit savoir écouter ce que le harcelé a à dire. »

« De plus, dit-elle, il faut faire comprendre à la victime les leçons qu’elle pourrait tirer de la mésaventure. Les publications sur Internet ne sont pas privées. Il faut prêter attention à ce qu’on y dit. On ne sait jamais quelles sont les intentions des gens qui nous suivent. »

*Hélène et Anne sont des noms d’emprunt.

Commentaires

Jameson Francisque
Linguiste. Journaliste. Passionné de technologie.

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