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Dans le sud, le vétiver victime du coronavirus. Les paysans continuent pourtant d’en vendre.

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Aucune initiative visant à réguler le secteur n’a été entreprise et n’est en cours, selon le responsable de la protection végétale au MARDR qui parle d’un marché informel n’impliquant « qu’un acheteur et un vendeur »

Avec un marché estimé à 36,36 millions de dollars américains en 2017, selon les chiffres de la Banque de la République d’Haïti (BRH), les huiles essentielles, tirées des racines de vétiver, se placent au 3e rang des produits industriels les plus exportés par Haïti sur le marché international. « Haïti fait figure de premier producteur mondial », rapporte l’économiste Enomy Germain.

Pierre Leger est agronome et propriétaire de la compagnie Frager S.A., la plus importante usine de transformation de la racine du vétiver, au monde et qui se trouve dans la ville des Cayes. Selon l’industriel, la demande pour l’huile essentielle, provenant du vétiver, connait une baisse cette année, à cause de la pandémie du coronavirus qui « met le marché à genou ».

En ces moments de faibles exportations, Pierre Leger continue d’acheter la production des paysans. Rigaud Civil est producteur de vétivers à « Ka Masse » dans la troisième ville du pays. Il révèle que « la boite » de 16 pouces carrés de vétivers que les usines achetaient à 1 750 gourdes en 2018 chute à 750 gourdes aujourd’hui, sans aucune explication des industriels.

Frontispice de l’usine de vétiver Frager S.A. aux Cayes. Photo: Frantz Cinéus / Ayibopost

Rigaud Civil a sa propre théorie pour expliquer cette baisse du prix de ses racines de vétiver : « Les responsables des usines se mettent en tête que le paysan est bien obligé de faire affaire avec eux puisqu’on ne peut rien faire d’autre avec le vétiver. Ils s’entendent alors pour fixer le prix selon leur gré et nous, nous ne pouvons qu’accepter pour ne pas perdre notre récolte ».

Jean Raymond Bellus, lui aussi producteur, partage cet avis. Il raconte que les planteurs n’ont aucun recours par rapport aux caprices des usines. « Ils acceptent le vétiver quand ils le veulent, et selon le prix qu’ils fixent eux-mêmes », souligne Jean Raymond, qui se plaint du fait que les producteurs sont constamment « torturés » par les usines.

Les données de la BRH mentionnent que l’exportation des huiles essentielles par Haïti était de l’ordre de 33,75 millions de dollars américains l’année dernière. Pour la première moitié de cette année, l’exportation atteint à peine 13,18 millions de dollars américains.

Cependant, Pierre Leger garde espoir. Selon lui, le marché reprendra son essor après la pandémie. « Outre son utilisation dans la parfumerie et les arômes alimentaires, l’huile de vétiver est aussi très sollicitée dans la médecine douce, notamment dans l’aromathérapie », dit Leger pour expliquer que le marché a d’autres créneaux, bien que ses produits soient jusque-là, expédiés uniquement à des entreprises de parfumeries à travers le monde.

Raison pour laquelle Pierre Leger continue ses opérations de stockage et de transformation, même en ces époques de vache maigre. Il admet la chute des prix dénoncée par les paysans, mais rappelle que « le monde » est fermé.

Aussi, pour ne pas cesser les opérations et occasionner un abandon des champs par les paysans, il indique avoir contracté des crédits auprès d’une banque commerciale, pour pouvoir transformer le vétiver et stocker l’huile en attendant un retour à la normale sur le marché mondial. Environ 35 000 familles vivent actuellement de cette plante dans la presqu’île du sud, où elle s’adapte le mieux en Haïti, selon Pierre Leger.

Une plante exigeante

Même insatisfaits des marges du vétiver, une culture produite dans la zone depuis des générations, les paysans disent ne pas pouvoir facilement revenir en arrière.

Pour Ernso Murat, un jeune homme d’une trentaine d’années, à « Ka Masse » – une localité aux Cayes, le vétiver est à la fois, le passé, le présent et l’avenir, à cause du fait que dans la zone, on parvient difficilement à cultiver d’autres produits agricoles. « Si vous plantez du vétiver sur une parcelle, vous ne pourrez y planter rien d’autre comme denrées agricoles », rapporte Murat.

Jean Fritner Clerveus est agronome et responsable de protection la végétale au Ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural (MARDR). Il tente d’expliquer les causes de l’inquiétude des paysans de « Ka Masse ».

Plantation de vétiver à « Ka Masse ».  Photo: Frantz Cinéus / Ayibopost

Le vétiver en soi, n’assèche pas vraiment les terres s’il est utilisé dans la réalisation de « rampes vivantes » dans une initiative visant à protéger le sol contre l’érosion, selon l’agronome.

Cependant, cultivée dans le cadre d’une production comme cela se fait dans le sud, la plante peut conduire à l’effet inverse. « Le problème est que, pour récolter les racines du vétiver qui servent à produire les huiles essentielles, le producteur n’a d’autres alternatives que de fouiller et de retourner la terre. Ainsi, il rend le sol plus fragile et incapable à résister à la moindre érosion ».

Ainsi, le jeune Ernso Murat, comme ses parents avant lui, est contraint de s’attacher uniquement à la culture du vétiver sur sa parcelle, malgré la chute drastique du prix sur le marché local.

L’État haïtien, le grand absent

Les producteurs se plaignent d’un abandon de l’État. Jean Raymond Bellus estime que les autorités laissent trop d’espaces aux usines qui fixent unilatéralement les prix de la matière première.

Pierre Leger trouve lui aussi à reprocher aux autorités. Selon son constat, « L’État haïtien n’a jamais eu une politique de production dirigée vers l’exportation ». Pour l’industriel, ni l’augmentation, ni la diminution de la production des produits comme l’huile de vétiver, n’intéresse les autorités.

Selon l’agronome Jean Fritzner Clerveus, l’État haïtien ne contrôle pas l’exportation du vétiver comme il le fait pour la mangue. Pour cause, le vétiver est transformé sur place, argumente-t-il.

Aucune initiative visant à réguler le secteur n’a été entreprise et n’est en cours, selon le responsable de la protection végétale au MARDR qui parle d’un marché informel n’impliquant « qu’un acheteur et un vendeur ».

Et quant aux avantages rêvés par les exportateurs, Clerveus rappelle que l’État haïtien ne fait d’intervention dans aucune culture d’exportation.

Plantation de vétiver à « Ka Masse ».  Photo: Frantz Cinéus / Ayibopost

«Si se pat gran Mesi madan Ganeau, ki lodè w ta konnen ?»

Cultivé surtout dans les montagnes du département du sud qui compte aujourd’hui une douzaine d’usines de transformation, le vétiver est originaire de l’Inde aux dires de l’agronome Pierre Leger.

L’histoire de son exploitation en Haïti a débuté vers les années 1900 avec la famille Ganeau qui avait une petite distillerie à Fond des Nègres. (C’est cela qui a inspiré Maurice Sixto quand il a dit dans Mèt Zabèlbok, « Si se pat gran mesi madan Ganeau, ki lodè w ta konnen ? »).

Voyant l’exploit de la famille Ganeau dans le vétiver, l’agronome Louis Dejoie a résolu d’industrialiser la production de l’huile à une plus grande échelle, quelques années plus tard.

Ce n’est qu’en 1958, que le père de Pierre Leger, a résolu lui aussi d’investir, de façon artisanale, dans la production de l’huile de vétiver.

Aujourd’hui, Pierre Leger se vante du fait qu’Haïti possède « la plus grande usine de vétivers du monde », capable d’extraire environ 500 drums d’huiles soit 100 tonnes de vétivers par an.

Samuel Celiné

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Samuel Celiné
Poète dans l'âme, journaliste par amour et travailleur social par besoin, Samuel Celiné est journaliste à Ayibopost. Il s'intéresse aux enquêtes journalistiques.

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