SOCIÉTÉ

Comprendre pourquoi les plantations de canne à sucre disparaissent à Léogane

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La production de la canne à sucre bat de l’aile à Léogane. En cause, l’arrêt de fonctionnement de l’usine sucrière de Darbonne. Retour sur un projet controversé à ses débuts, son impact et les plans de l’administration en place pour le remettre sur pied  

De nos jours, l’usine sucrière Jean Léopold Dominique est un espace frôlant l’abandon. À l’entrée principale, la base du portail réservé au passage des employés et des visiteurs fusionne avec le sol. Preuve que la barrière n’a pas bougé depuis très longtemps. Le portail par où doivent arriver les véhicules transportant canne à sucre tient à peine debout, sous une couche de peinture en piteux état. Les tours de guets destinés aux agents de sécurité sont désormais occupées par la poussière.

Depuis l’extérieur, le spectacle d’une fortune jetée aux oubliettes saute aux yeux. Les fenêtres sont déchiquetées, les métaux sont attaqués par la rouille et des herbes sauvages envahissent l’espace.

Alors qu’on franchit le portail entre-ouvert, deux hommes se présentent et se renseignent sur l’objet de notre visite inattendue. Malgré le poignant témoignage de leurs vêtements, faisant penser à des vagabonds qui flânent pour tuer le temps, ils sont en réalité deux agents de sécurité, engagés à surveiller cet éléphant blanc. Sans armes ni uniformes, ces gardiens se fondent dans le décor d’abandon de l’usine. Ils n’autorisent aucune visite, mais confirment que « l’usine ne fonctionne pas depuis environ 5 ans alors que tout était en état ».

« On ne nous a rien dit du motif de l’arrêt de l’usine », explique le plus vieux, un septuagénaire. Drapé dans sa chemise orpheline de plusieurs boutons, le vigile se plaint : « Voilà déjà 3 ans que nous ne percevons aucun salaire ».

L’économie de la zone s’effrite

Devant la sortie principale de l’usine, volontiers, Oreste Morose se présente aux visiteurs et étale son amertume à cause de la fermeture de l’usine sucrière. Du haut de ses 60 ans, il dit avoir participé à son installation dans la zone et confirme y avoir travaillé comme technicien jusqu’à sa dernière fermeture.

Selon Oreste Morose qui habite de l’autre côté de la route de Darbonne, la fermeture de l’usine est tout bonnement « le fruit d’une mauvaise gestion ». Il confie avoir vu des paysans se faire humilier pour obtenir le paiement des matières premières vendues aux responsables de l’institution.

Le dysfonctionnement de l’usine pousse un grand nombre de paysans à vendre leurs terres

Aujourd’hui, Oreste Morose se rétracte dans son atelier de ferronnerie pour continuer à gagner sa vie. Cependant, sa nouvelle occupation est loin d’atténuer la peine qui l’habite en assistant quotidiennement au délabrement progressif de cette infrastructure qui l’a aidé à élever ses enfants.

Maude Joseph, non plus, ne parvient pas à se défaire de sa nostalgie. Dans le bon vieux temps, elle était restauratrice et son commerce prospérait avec les centaines d’employés et de paysans qui venaient vendre leurs productions à l’usine. « On nous a ôté la vie », lance Maude Joseph qui souligne que la vie dans la zone tournait autour de l’usine sucrière Jean Léopold Dominique.

Tous ceux et celles qui ont témoigné dans cette enquête soutiennent que la fermeture de l’usine sucrière de Darbonne a entraîné de graves conséquences sur la production de la canne à sucre. Selon eux, le dysfonctionnement de l’usine pousse un grand nombre de paysans à vendre leurs terres notamment à des Haïtiens de la diaspora qui y construisent de grosses maisons en béton. Cette information est aussi confirmée par le ministère de l’Agriculture.

Photo de l’usine sucrière de Darbonne prise par Ralph Thomassaint Joseph en 2016

Un projet prometteur

L’usine sucrière nationale de Darbonne, aujourd’hui, usine sucrière Jean Léopold Dominique a été implantée à Léogâne en 1983. Malgré les avis contraires des experts, le président d’alors Jean Claude Duvalier s’est entêté à établir l’usine dans la zone. Son but était d’honorer sa mère, originaire de la localité, selon l’historien Fritz Valescot.

L’historien Georges Michel, de son côté, retient un tout autre motif pour cette décision. Selon lui, Duvalier a choisi d’implanter cette usine à Léogâne pour combler les faiblesses de la HASCO qui à Port-au-Prince devait broyer toute la canne à sucre provenant de la plaine du Cul-de-sac et de Léogâne. Duvalier a voulu aussi donner une usine à cette région afin de supprimer les rails qui, partant de Léogâne, traversaient la capitale pour transporter la matière première vers la HASCO.

Cependant à peine montée dans la plaine de Léogâne, la bête a cabré : l’usine achetée de seconde main à l’Italie pour la somme de 70 millions de dollars américains n’était pas faite pour transformer la canne en sucre, mais plutôt des betteraves. Devant cette déception, le régime entreprend de remodeler l’usine. Selon l’historien Georges Michel, l’usine a fonctionné et produit du sucre jusqu’au départ de Jean Claude Duvalier en 1986. En 1988, le président Lesly François Manigat entreprend de la remettre sur les rails. On a même procédé à une nouvelle inauguration de l’usine qui depuis cette période est jetée dans l’oubli.

En 2006, c’est le président René Garcia Préval qui tente de relever le défi. Grâce à une coopération avec Cuba, l’usine sucrière Jean Léopold Dominique est réactivée. Peu de temps après, les prévisions des experts qui ont déconseillé à Duvalier de l’implanter à Léogâne se confirment : il n’y a pas assez de canne à sucre dans cette zone pour faire marcher les machines et produire la quantité de sucre espérée. On se résout alors à produire uniquement du sirop de canne à l’usine jusqu’à son arrêt total en juin 2015.

Le ministère de l’Agriculture a un plan

L’usine sucrière Jean Léopold Dominique est placée sous la gestion du Ministère de l’Agriculture des Ressources naturelles et du Développement rural (MARNDR). Ce schéma fait du directeur départemental Ouest de l’Agriculture le coordonnateur de l’infrastructure. Contacté sur le dossier, le directeur Jean Elie Philogène confie que le ministère a déjà élaboré un « plan d’affaires » de 206 millions de gourdes pour remettre l’usine sur les rails.

Selon le directeur, l’État est en attente des résultats d’une étude géospatiale afin de déterminer « non seulement la superficie des terres cultivées en canne à sucre, mais aussi cultivables dans la plaine de Léogâne ». Car, pour fonctionner à plein régime, l’usine nécessite 54 000 tonnes de canne à sucre par récolte. De ce fait, il faut environ 1500 hectares de terre vu que Léogâne à une capacité de 40 tonnes à l’hectare.

Lisez aussi: Voici pourquoi le pays ne peut pas nourrir tous les Haïtiens

Se basant sur la dernière étude réalisée en 2015 révélant l’existence de plus de 2000 hectares disponibles dans la plaine de Léogâne, Jean Elie Philogène est certain que la zone a de quoi faire marcher l’usine. Cependant, cette étude qui sera confiée à la CNIGS est primordiale pour le MARNDR qui veut mettre les données à jour et « prouver à quiconque que Darbonne est rentable ».

Et si l’État se veut aussi convaincant, c’est qu’on envisage de passer la gestion de l’usine à un « Partenariat public-privé » (PPP). Le directeur départemental Ouest du ministère de l’Agriculture vante les avantages d’un PPP : « Le PPP engendre beaucoup plus de respect, plus de principes, on évite le problème des manifestations ».

Déjà, ce plan d’affaires est confié à la commission présidentielle chargée du dossier. Le directeur départemental Ouest de l’Agriculture dit attendre le financement de l’État haïtien pour lancer l’étude géospatiale. Une fois les résultats disponibles, le MARNDR lancera « un appel d’offres » afin de trouver les potentiels investisseurs intéressés à l’exploitation de cette usine apte à produire sucre et sirop à Léogâne.

Photo couverture: Usine sucrière de Darbonne, 2016. Crédit: Challenges Magazine / Ralph Thomassaint Joseph. Les autres photos sont de Samuel Céliné

Commentaires

Samuel Celiné
Poète dans l'âme, journaliste par amour et travailleur social par besoin, Samuel Celiné s'intéresse aux enquêtes journalistiques.

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