SOCIÉTÉ

Comprendre la mesure « raciste » qui permet à Joe Biden d’expulser les Haïtiens

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Joe Biden utilise une loi sur la migration — qu’il avait contestée sous l’administration de Donald Trump — pour expulser massivement les migrants haïtiens du territoire américain

Après le rêve, la froideur de la réalité.

Carla Saintil n’avait pas de résidence au Chili quatre ans depuis son arrivée. Et sans ce document, difficile de matérialiser ses ambitions de prospérité économiques.

Il y a des semaines, elle a quitté ce pays de l’Amérique latine pour vivre un autre rêve, celui des Américains.

Là encore, la réalité rattrape Carla Saintil. Après avoir affronté la « route de la mort » et son cortège de brutalités, elle est refoulée en Haïti mardi dernier en vertu d’une législation américaine intitulée « Titre 42 ».

Cette disposition légale sévèrement critiquée permet aux patrouilles frontalières d’interdire l’entrée aux États-Unis de personnes qui présentent potentiellement un risque pour la santé du peuple américain.

Les personnes visées par le « Titre 42 » ne sont pas détenues dans des zones de rassemblement pour traitement de leurs éventuelles demandes d’asile. Elles sont plutôt expulsées vers leur pays de dernier transit, ou, le cas échéant, vers leur pays d’origine. C’est sur la base de ce principe que plus de 1 300 Haïtiens sont déjà déportés des États-Unis vers Haïti depuis dimanche 19 septembre.

« Cette mesure a été prise en 1942 et a été utilisée pour la première fois au 20e siècle, explique à AyiboPost l’avocate américaine Ronnate Asirwatham. L’administration de Donald Trump en a fait usage en mars 2020 lors de la pandémie du coronavirus, parce qu’il disait vouloir réduire le taux de la propagation du virus dans le pays. »

En réalité, la mesure sert à outrepasser la loi pour empêcher l’entrée sur le territoire de personnes provenant d’Haïti, notamment.

« Le titre 42 est une mesure raciste », analyse Asirwatham. « C’est d’ailleurs pour cela que beaucoup de médecins, physiciens et d’autres experts du domaine médical avaient élevé leur voix pour dire que le Titre 42 ne pouvait aucunement aider les États-Unis à réduire le taux de la propagation du virus. »

Au moins sept organisations de droits humains, évoluant aux États-Unis, ont pris le contrepied de la déportation massive des Haïtiens et le traitement que les autorités et les gardes frontaliers leur ont infligé.

Dans une correspondance coécrite en date du 21 septembre 2021, les structures —The Bridge, FANM, Haitian Women for Haitian Refugees, Global Justice Clinic, Bureau des Avocats Internationaux (Institute of Justice and Democracy in Haiti), Black Network and Quixote Center – ont demandé aux autorités de stopper immédiatement ces déportations dont la base légale est le Titre 42.

Selon ces institutions, ces déportations n’ont aucun fondement légal sinon que le racisme dont les principales cibles sont les Noirs, et les Haïtiens en particulier.

« Dans sa décision d’augmenter les expulsions en vertu du Titre 42, qui est une interprétation erronée d’une loi sur la santé publique pour permettre aux États-Unis de refuser aux immigrants le droit de demander l’asile, l’administration Biden vise Haïti. C’est un exemple de politique d’immigration contre les Noirs aux États-Unis », lit-on en créole dans la correspondance.

Selon ces structures, si réellement cette vague de déportation va à terme, « elle deviendra l’une des expulsions d’immigrants et de réfugiés les plus importantes et les plus rapides au cours de ces dernières décennies aux États-Unis ».

En réalité, la mesure sert à outrepasser la loi pour empêcher l’entrée sur le territoire de personnes provenant d’Haïti, notamment.

Le président Joe Biden est entré en fonction en promettant un système d’immigration plus humain. Pourtant, son administration continue à utiliser la politique du titre 42 — et à la défendre devant les tribunaux — malgré la pression croissante des défenseurs des immigrés. Ce qui rend sa politique similaire dans le domaine à celle de Donald Trump, connu pour ses multiples déclarations racistes.

L’administration Biden défend l’utilisation du titre 42 comme mesure de sécurité publique pour ralentir la propagation du coronavirus. Mais des experts prouvent que l’objectif reste une simulation, sans impact réel sur la transmission massive de la maladie. Et des défenseurs des immigrants ont déclaré que cette position n’est qu’un prétexte pour expulser rapidement les migrants du pays — l’exemple le plus récent étant ceux qui se sont abrités sous le pont international au port d’entrée de Del Rio.

À ce sujet, AyiboPost a contacté les autorités américaines en Haïti. L’ambassade a refusé de faire des commentaires.

Maintenant que l’administration de Biden l’a déportée en Haïti, Carla Saintil se rappelle les péripéties du chemin parcouru, les femmes violées, les attaques de gangs, les multiples abus physiques. Elle est amère : « Je ne sais pas si je vais pouvoir vivre ici ou si je vais pouvoir retourner au Chili, dit-elle. J’ai dépensé tout ce que j’avais dans ce voyage qui au final a ruiné ma vie toute entière. Les Américains ont aussi jeté tout ce que nous avions comme bagage. Et le pire c’est qu’on n’a pas un État sur qui on peut compter pour nous aider ».

Jimmy Larose

 

Photos: Carvens Adelson / Ayibopost

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Jimmy Larose
Plus connu sous le nom de Jim Larose, Jimmy est auteur, juriste, professeur d’anglais et journaliste-rédacteur à AyiboPost depuis septembre 2021. Passionné de la plume, il prépare son premier ouvrage titré : « Essai sur la chute libre d’Haïti et son système éducatif »

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