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Cindy Pierre Louis, conteuse et comédienne non-voyante, sur les pas de Maurice Sixto

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La comédienne a du talent à en revendre

Cindy Pierre Louis est une conteuse et comédienne non-voyante. La jeune femme de 28 ans est connue pour sa présence unique sur scène, son rire franc et son timbre enchanteur. La regarder jouer J’ai vengé la race, de Maurice Alfredo Sixto, sous la direction de Johny Zéphirin, est tout simplement captivant.

Son goût pour l’art s’est manifesté très tôt, par le chant, l’écriture de scénarios et de poèmes. Ses proches ne cessaient de l’encourager à continuer, mais elle hésitait à se lancer. Aujourd’hui, l’artiste a pris confiance en elle, si bien qu’elle projette d’écrire un roman, même si ce sont les contes qui font son succès.

« Ma première fois sur scène n’était pas facile, partage Cindy Pierre Louis. J’étais stressée. Dans les répétitions, il y avait toujours le metteur en scène avec moi. Mais quand j’ai commencé à écouter le public réagir, j’ai repris confiance en moi et cela m’a donné de l’énergie pour me focaliser sur ce que je faisais. »

Depuis 2017, Cindy Pierre Louis a déjà joué plus d’une demi-douzaine de contes différents, dont Manbo Siya, Istwa sodo, L’Oranger magique ou Tezen. Chacun de ces contes a été représenté plusieurs fois à Port-au-Prince et dans de nombreuses villes de province. Cindy Pierre Louis est aussi comédienne pour la troupe Teyat toupatou, et à chaque édition de la Quinzaine handicap et culture, elle monte sur scène pour raconter une histoire.

L’artiste travaille aussi avec Chelson Ermoza, pour le festival de Kont anba tonnèl ou encore Guy Régis Junior, pour le Festival Quatre Chemins. En octobre 2019, elle a été au festival d’Agen, en France, avec le conte J’ai vengé la race.

À la poursuite d’un rêve

Avant de rencontrer les organisateurs de la Quinzaine Handicap et Culture, Cindy Pierre Louis s’intéressait déjà aux arts de la scène. À l’école et à l’église avec les scouts, elle écrivait des scénarios pour des sketchs. L’actrice rêvait même d’entamer une carrière dans le cinéma. Ce rêve, elle le chérit toujours. Elle fait du théâtre à présent, et espère que cela va l’aider à fouler le sol des plateaux. Elle n’attend que le moment opportun.

Je préfère les textes où je joue avec le public, aux textes où je joue pour le public.

Cependant, le théâtre ne l’a pas toujours intéressée. Sa vision de ce genre artistique en Haïti se limitait à des personnages comme Papa pyè ou Tonton Dezirab. Elle concevait le théâtre uniquement comme de la comédie. De la niaiserie même, certaines fois. C’était le réel qui l’intéressait, et sa conception erronée du théâtre l’invitait à dévaloriser ce genre. Elle désirait de l’émotion. Des intrigues.

En avril 2017, lorsque Cindy Pierre Louis est recrutée par le directeur artistique de la Quinzaine Handicap et Culture, Johny Zéphirin, elle fait la rencontre du théâtre contemporain haïtien. À cette époque, la jeune femme travaillait avec l’Association Filles et Femmes au Soleil (AFAS). L’administratrice de cette organisation qui accompagne des femmes en situation de handicap l’avait informée d’une audition. Elle a tenté sa chance et l’aventure a commencé.

« Se connecter à moi »

Dire un conte demande beaucoup de présence sur scène. Le diseur doit établir un lien fort avec le public pour lui permettre de voyager dans son univers fantasmagorique. Il faut bouger, faire des mimiques, ou hausser le ton certaines fois. Il s’agit de maîtriser l’espace de jeu scénique. Mais Cindy Pierre Louis est non voyante. Elle ne peut pas scruter les visages pour épier les réactions du public et ajuster son discours en mettant plus d’énergie.

« Je ne peux pas établir le contact avec les gens de par moi-même, alors je les invite à se connecter à moi de préférence, déclare Pierre Louis en riant. Je cherche à capter leur attention. Et je fais beaucoup plus d’efforts avec un public qui n’est pas réactif et préfère écouter en silence. »

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Lorsqu’elle dit des textes comme L’Oranger magique, la comédienne sait déjà que son public sera plus plongé dans l’imaginaire du conte que l’ambiance de la représentation. Mais avec des textes comme Tezen, qu’elle qualifie de chaud, Pierre Louis s’attend à des éclats de rire ou des questions et des réponses. Elle adore jouer pour ce genre de public, et aimerait que ces moments ne s’arrêtent jamais.

« Je préfère les textes où je joue avec le public, aux textes où je joue pour le public », partage-t-elle.

Maurice Alfredo Sixto, l’un des plus grands diseurs de contes haïtiens, est bien devenu aveugle à 40 ans. Sa cécité n’a rien enlevé à son génie, sa sagacité et son humour noir. Pierre Louis semble vouloir suivre ses pas.

D’après la conteuse, son handicap visuel n’entrave en rien sa capacité à jouer, à apprendre ses textes lors des répétitions. Il ne gêne pas non plus son jeu avec les acteurs. « Je me sens à l’aise maintenant, clame la conteuse. Avant, je ne pensais pas que je pouvais le faire. »

Apprendre Lodyans à une aveugle

Pierre Louis n’arrive pas à comprendre comment son metteur en scène, Johny Zéphirin, arrive à être si connecté à elle pour lui transmettre son savoir-faire et sa passion pour l’art de Lodyans (genre littéraire haïtien, caractérisé par un récit bref proche du conte).

« J’avais posé cette question à Johny, dit-elle. Je voulais savoir comment il a réussi à m’apprendre à jouer. Comment a-t-il appris à une personne qui est aveugle tous ces mouvements et ces déplacements ! »

Cindy Pierre Louis ne s’attend pas à la pitié du public.

Mais Johny Zéphirin affirme que les techniques sont venues de Cindy Pierre Louis. C’est en jouant avec elle et en la faisant jouer qu’il a fini par établir une méthode. Avec ses mains, il invite Pierre Louis à le toucher et à toucher les objets du décor. Puis, il l’aide à délimiter l’espace de la scène et ses dangers.

« J’ai appris en travaillant avec les non-voyants que le respect de la scénographie du spectacle est très important pour sa réussite, explique Johny Zéphirin. Si vous bougez la disposition d’une chaise, ou ne serait-ce qu’un verre sur une table, par exemple, le comédien va être perturbé et se perdre dans le décor instauré. »

Les séances de répétitions sont souvent un moment de détente et de relaxation, car la conteuse a de l’humour à revendre. Elle n’étudie pas ses textes par cœur, chez elle. Elle les apprend lors des répétitions. Le metteur en scène lui fait la lecture et lui explique l’histoire de manière précise, mais lui laisse aussi la liberté de proposer ses propres gestes, ses propres mimiques.

Grâce à cela, la conteuse dit qu’elle sent qu’elle vit l’histoire et c’est ainsi qu’elle arrive à la raconter sur scène. Elle décrit son metteur en scène comme quelqu’un d’exigeant et qui ne travaille qu’avec les personnes qui ont du talent, qui peuvent travailler.

Pierre Louis, comme tous les autres comédiens ou conteurs souffrant d’un handicap physique qui travaillent avec Johny Zéphirin, ne s’attend pas à la pitié du public. Ils veulent que leur talent soit apprécié à sa juste valeur. Et sur scène, sous le feu des projecteurs, c’est ce que ressent Cindy Pierre Louis : elle est aimée pour ce qu’elle est et ce qu’elle peut faire. 

Hervia Dorsinville

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Hervia Dorsinville
Journaliste résolument féministe, Hervia Dorsinville est étudiante en communication sociale à la Faculté des Sciences humaines. À Ayibopost, elle écrit sur les sujets de société, la culture et la technologie. Passionnée de mangas, de comics, de films et des séries science-fiction, elle travaille sur son premier livre.

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