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Les parents haïtiens croupissent sous le poids des frais scolaires

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À quelques jours de la rentrée des classes prévue pour ce 9 septembre, des parents aux abois expliquent leur difficulté de financer l’instruction de leurs enfants

La rentrée des classes s’approche. Kettely, 33 ans, a sept enfants. « L’écolage de quatre de mes enfants est de ma responsabilité. Et les moyens financiers ne me permettent pas de les prendre correctement en charge », se lamente la jeune maman de Carrefour feuilles.

En 2011, une étude de la Coordination nationale de la Sécurité alimentaire (CNSA) indiquait qu’après l’alimentation, l’éducation constitue la deuxième source de dépenses pour toutes les familles dans le pays. Pour Fannie, mère d’une petite fille dénommée Katlyna, les parents sont rarement prêts pour la rentrée des classes. « Les coûts se sont multipliés d’année en année. Du coup, une bonne partie de mes dépenses va directement dans les frais quotidiens et l’écolage de mon enfant. »

L’inefficacité de la loi sur les frais scolaires

Seulement 20 % de l’offre éducative vient du secteur public. Par conséquent, les frais scolaires sont librement fixés par les établissements privés. La plupart exigent des montants exorbitants et appliquent une augmentation annuelle.

Pour répondre aux griefs des parents, une loi sur les frais scolaires a été adoptée en 2017. Elle dispose que l’augmentation ne doit jamais dépasser 10 % dans un intervalle de quatre ans. Cependant, certaines écoles privées n’en tiennent pas compte, expliquant qu’elles doivent ajuster les frais en fonction du niveau de la vie et de leurs plans d’investissement.

En outre, la cherté de l’éducation la rend inaccessible pour de nombreux enfants dans le pays. « 21,2 % des individus jamais scolarisés précisent que le coût trop élevé de la scolarisation a constitué la principale contrainte à [leur] intégration dans la population scolaire », relèvent des données de l’Institut haïtien de statistique et de l’informatique (IHSI).

Lire aussi : Guy Étienne: La loi sur les frais scolaires «risque de tuer les écoles privées de qualité»

Si la Constitution haïtienne de 1987 garantit le droit à l’éducation de qualité et gratuite, aucune administration n’a encore réussi la matérialisation de cette disposition.

La dernière tentative d’instituer un programme de scolarisation universelle par l’ancien président Michel Martelly est entachée de soupçons de corruption alors qu’aucun chiffre réel ne vient confirmer l’impact de l’initiative. « La débâcle est totale et immense », constatait l’ancien ministre de l’Éducation Charles Tardieu.

Des contraintes financières

Le commerce constitue le seul moyen de revenu de Kettely. Durant les périodes scolaires, cette dame entreprend son activité dans l’après-midi. Ce, afin de prendre soin de son bébé dans la matinée jusqu’à l’arrivée de Jesula, l’ainée de la famille. Kettely est détaillante et gagne entre 750 à 3 000 gourdes par jours.

Pour la rentrée 2019, elle a déjà déboursé 24 000 gourdes seulement pour s’acquitter de l’écolage de ses quatre enfants en âge d’aller à l’école. Afin d’amortir les dépenses, elle a inscrit l’aînée dans un établissement scolaire public. Les trois autres ont trouvé place dans des entités privées à faible coût.

Des charges académiques élevées

Quant à la famille Devallon, elle confie l’éducation de leurs enfants à l’institution Sœur Lucie de Fatima.  Au total, monsieur Devallon explique avoir versé à l’école 65 700 gourdes pour l’année académique. Ses deux enfants, Patrick et Jad, sont respectivement en septième et cinquième année fondamentale. Monsieur Devallon gagne vingt-cinq mille gourdes le mois.

De son côté, Katlyna se réjouit d’avoir le soutien de son mari qui vit aux États-Unis. À l’école Sainte Trinité, l’année académique de leur fille âgée de 12 ans et admise en septième année leur a coûté 55 000 gourdes.

Le cout des outils pédagogiques

Dans les établissements, les manuels scolaires sont partie intégrante du processus de transmission des connaissances. Des études menées par l’UNESCO tendent à démontrer qu’il existe une corrélation entre l’indisponibilité des livres et les performances de l’enfant. « En Haïti, le ratio élève par manuel est très faible. Un manuel peut être utilisé par trois élèves en salle de classe », constate Jeff Previl, professeur de langue dans une école de la capitale.

Pour se procurer de la liste des manuels à l’école Sainte Trinité, le parent doit être en mesure de faire le premier versement du coût total de l’année académique. « Je n’ai pas encore les moyens, mais je dois disposer d’au moins dix mille gourdes afin de me procurer les 18 ouvrages contenus dans la liste », a fait savoir Fannie qui se plaint de n’avoir jamais eu la chance de bénéficier des manuels subventionnés par l’État.

Lire aussi : Comment les millions du Fonds pour l’éducation ont été dépensés ? Personne ne le sait

À moins d’une semaine de la rentrée des classes, les ouvrages subventionnés ne sont pas disponibles. Les éditeurs qui ont remporté les appels d’offres refuseraient de signer leur contrat, exigeant le versement de deux tranches de la subvention de l’État rapporte le ministre de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, Pierre Agénor Cadet. Ces ouvrages, en majorité pour le niveau fondamental, sont subventionnés à hauteur de 70 %.

Des frais additionnels

Par ailleurs, s’acquitter des frais scolaires ne résout pas définitivement le problème des dépenses. D’autres obstacles s’érigent contre la détermination des parents. « Il semblerait qu’ils n’iront pas en septembre, je n’ai pas encore les moyens pour me procurer des tissus [pour l’uniforme] et les jours s’approchent », lâche Fannie qui habite à Magloire Ambroise.

Selon Devalon, les préparatifs prennent à eux seuls près de la moitié du montant qu’il doit verser à l’école. « L’uniforme me coûte sept mille trois cents gourdes, trois mille cinq cents gourdes pour deux valises, mille cinq cents gourdes pour une paire de chaussures neuves pour Patrick », a longuement énuméré Devallon.

D’autres ménages à très faible niveau de revenu confient l’éducation de leurs enfants dans des écoles communales, nationales, des semi-lycées ou des lycées. Régulièrement, ces établissements reviennent dans le débat public pour la qualité de l’éducation qui y est dispensée.

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Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Étudiant en communication sociale. Je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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