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Ces gens qui nous aident

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À la fin des années 80, par un beau jour de printemps, naissait au « Queens General Hospital », à New York, une petite Haïtienne. Ma maman, revenue vivre dans son pays un an auparavant, avait fait le choix de me mettre au monde dans le « Big Apple », laissant au bercail mon papa et mes sœurs ainées, âgées respectivement de 5 et 3 ans. À la maison, il y avait aussi Sorel, notre « garçon » que je ne saurais omettre, vu l’importance qu’il a eu dans le canevas de ma vie. J’ai donc vu le jour pour la première fois à Queens et, quelques semaines plus tard je m’envolais, blottie dans les bras de ma mère, vers ce bout d’île que je considère être mon pays natal.

Je ne peux assurément pas faire une récollection précise de mon enfance, mais je revis parfois avec clarté certains moments et, pour la plupart Sorel est toujours là. Il n’avait que 24 ans quand il a rejoint mes parents et, quelques mois après son arrivée, je suis née. Il a donc été avec nous dès ma plus tendre enfance et depuis, a assisté à toutes les étapes de ma vie.

Je me rappelle encore de ce jour, dans notre première maison à Delmas, un labyrinthe à mes yeux d’enfant. Ce jour-là, mon antipathie pour les chiens allait naitre. Skipper, le premier chien que nous avons eu, dégustait avec voracité le plat posé devant lui. J’avais jugé après maintes réflexions que c’était le moment opportun pour aller lui tirer la queue. Sorel lisant en moi ce plan machiavélique, m’avait sévèrement averti: « Pinga’w manyen chen an non ». Assurément, cela ne m’avait pas arrêtée et les grondements menaçants de Skipper en me voyant approcher de son plat, n’avaient fait qu’augmenter mon flot d’adrénaline. Je me précipitais pour m’enfuir après mon acte quand, deux lourdes pattes posées brusquement sur mon petit dos me reversèrent et me clouèrent complètement au sol. J’ai hurlé! Sorel a accouru vers moi, m’a pris dans ses bras et m’a sermonné en lançant quelques coups de pied au chien: « M’te diw pa fè sa ». Pour moi, ils étaient aussi méchants l’un que l’autre.

Sorel me surveillait trop! Les éternels « Pran chemen twalèt la pou ou » pour me faire arrêter de jouer et m’obliger à aller prendre ma douche avant mes sœurs ne faisaient qu’exacerber mon inimitié. Je me disais qu’il avait peur de mes grandes sœurs et qu’évidemment, rien en moi ne semblait inspirer la méfiance.

Sorel était toujours là et je rendais grâce au ciel quand le dimanche, son « jour off », arrivait. J’attendais toujours impatiemment qu’il décide de prendre ses vacances annuelles. Il avait pris la liberté d’interférer dans tous les aspects de ma vie. Voisins, amis,… personne ne pouvait passer inaperçu et, de simples gestes comme se tenir la main me valaient toujours des regards glacials de Sorel que je faisais semblant de ne pas craindre.

Sorel avait pour moi l’autorité d’un père. Mes parents l’avaient laissé faire toute ma vie et il me disciplinait comme on discipline son enfant. Quand méfiante, je disais à mes amis « Je ne veux pas que Sorel me voit », ils étaient toujours surpris et me demandaient « mais, n’est-il pas « le jeran »?» sans comprendre que, pour moi, ce n’était pas juste « le jeran ».

« Ban m’ wè kanè w’», « Pou jan papa w’ travay du!  », « M’ pa vle w’ al kanpe bo dufeu a », « M’ pa janm vle tande pawòl sa nan bouch ou ankò », « Ti gason sa pa bon pou ou!  ». Sorel s’immisçait dans absolument tout et je remarquais, avec désespoir, qu’il le faisait plus avec moi qu’avec les plus âgées. Quant au personnel de soutien appartenant à la gent féminine, elles se suivaient à la chaîne, certaines restant des années et d’autres, pas plus qu’une semaine. Mais, à mon grand désarroi, Sorel ne s’en allait jamais nulle part.

Petit à petit, j’avais appris à l’aimer comme on aime ses parents même lorsqu’ils nous réprimandent. Je me rappelle lui avoir un jour remis, alors que j’étais encore une gamine en bas âge, les « 50 kòb » qui me restaient en fin de journée dans un petit paquet en velours qui avait servi à emballer un bijou. Je comprends maintenant qu’il ne pouvait pas en faire grand-chose mais, avec un grand sourire, il me disait toujours: « Wouh mèsi pitit mwen, se ou ki ti pa m’ nan ».

Il est vrai qu’il s’interposait beaucoup dans ma vie, qu’il s’arrogeait le droit de me gronder avec sévérité et qu’il était souvent celui qui me dénonçait à mes parents. Mais, il me rappelait aussi continuellement « Se pou bien’w wi map pale’w ». Finalement, j’ai compris que tout venait d’un amour protecteur.

Quand vint pour moi le moment de partir, ayant choisi d’aller faire mes études à l’étranger, la déchirure a été douloureuse et j’ai pleuré amèrement dans ses bras. En me tapotant le dos, il me disait: « Pa kriye pitit mwen, al pran bèt ou pou’w vinn konstwi kay mwen ban mwen ». Nul besoin de dire à quel point il a été déçu quand j’ai laissé tomber l’architecture pour la sociologie.

« Jeran », « gason lakou », « bòn », ces gens qui nous aident sont souvent considérés comme étant inférieurs à nous alors que nous leur confions quotidiennement la responsabilité des fruits de nos durs labeurs et parfois, celle de ce qui nous est le plus cher, « nos enfants ».

Mes parents nous ont appris très tôt à ne pas attacher le respect au statut social. Je me rappelle au secondaire avoir dit une fois à mère que je n’aurais pas de gens à travailler chez moi. Je lui disais que, pour moi, c’était une forme d’esclavage et de domination. Elle m’avait sagement expliqué qu’il ne fallait pas le voir ainsi:« Nous ne sommes pas supérieurs à ces gens qui nous aident, m’avait-elle dit. Nous avons besoin d’eux autant qu’ils ont besoin de nous! Chacun a son domaine de spécialité et pour eux, c’est la cuisine, l’entretien d’une maison, etc. L’important c’est de toujours leur accorder le respect qu’ils méritent et de TOUJOURS les aider dans la mesure que nous pouvons parce ils n’ont pas eu les mêmes opportunités que nous ».

J’ai appris, par la suite, que mon père lui avait offert avec insistance des cours de conduite et une formation professionnelle de son choix vu sa dextérité dans le bricolage afin qu’il puisse détenir un métier, mais il a toujours refusé. Mes parents n’ont jamais compris pourquoi.

Sorel est toujours avec nous dans les moments de joie comme dans les moments de peine. Et quand il a, à son tour perdu ses parents, nous nous sommes tous précipités, accompagnés de mes grand-mères, pour présenter nos condoléances à sa famille et lui donner le soutien dont il avait besoin. Sorel est devenu un membre de notre famille. Pas juste de ma famille nucléaire, mais de ma famille tout entière. Tout le monde le connait, le respecte et tout le monde valorise son opinion. Sa branche d’expertise s’étend à l’infini. Il est  mécanicien, peintre, agent de sécurité, « doktè fèy », plombier, électricien, conseiller de la famille pour ne citer que cela. Mais, pour mes sœurs et moi il est bien plus que ça. Sorel est ce deuxième père qui, avec mes parents, nous a façonnées et qui a fait de nous les jeunes dames que nous sommes aujourd’hui.

Commentaires

Nathalie Darbouze
I am a lover of culture, art, new experiences, amazing food, great conversations and did I say chocolate and cheese? I have this ability to laugh at myself and it is the very thing that keeps me sane. A good way to describe me would be "A curious student of life".

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