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Ces foutus missionnaires

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La question du vaudou en Haïti demeure complexe. Cette religion laisse cette curieuse impression d’être indomptable. Elle est victime de l’excès de liberté dont elle jouit, notamment de son refus d’institutionnaliser et uniformiser ses rites. D’où une surprenante diversité des rites d’une zone à une autre, d’un lakou à un autre, qui rend le vaudou encore plus énigmatique.

Dès qu’on n’arrive pas à comprendre ou cerner une chose, il est naturel de s’en méfier. Bien que plusieurs facteurs sociaux internes et externes influent sur cette méfiance par rapport au vaudou, il est aussi évident que la culture du secret cultivé autour de cette religion la rend très occulte. Et, puisque le vaudou ne s’ouvre pas au monde et ne cherche pas à s’imposer, il a laissé le champ a d’autres entités, souvent compétitrices, de créer et raconter à sa place son histoire, et de faire son branding. Ainsi, le vaudou a été rattaché à la sorcellerie et à la magie noire plus qu’autre chose.

Néanmoins, il existe depuis longtemps une liaison adultérine entre l’Église catholique haïtienne et le vaudou. Le syncrétisme haïtien est une pratique répandue et acceptée. Par exemple, qui ne sait pas que la Vierge Marie est représentée par Erzulie dans le Panthéon vaudou, ou que les Saints catholiques ont eux aussi leurs homologues respectifs? Outre cet ingénieux mariage de ces deux mondes qui s’opposent, une certaine tolérance s’était donc établie au fil du temps entre les deux grandes forces religieuses du pays. L’Église catholique semblait avoir accepté que le vaudou et la culture haïtienne sont deux éléments presque indissociables et sa décision d’accepter le tambour dans ses lieux de culte fut l’une de ses grandes concessions par rapport à la question. À cause de cette apparente trêve entre le vaudou et l’Église catholique, le respect de la culture haïtienne qui elle, est intimement liée au vaudou, paraissait en sécurité.

Mais au cours des 30 dernières années, le canevas social haïtien a énormément changé. Sur le plan économique, nous nous sommes affaiblis et nous sommes devenus de plus en plus dépendants de l’international. La libéralisation des marchés et l’importation massive ont tué notre production nationale. La paysannerie haïtienne, espace traditionnel de conservation et de transmission de notre culture, a été la première victime. Bien vite, le paysan qui dépendait de l’agriculture s’est retrouvé avec des terres sans vraie valeur marchande parce que cette activité était devenue presque exclusivement de subsistance.

Tout comme le riz, le lait… presque tout se fait importer aujourd’hui. Suivant cette tendance à accepter tout ce qui vient d’ailleurs, les religions prosélytes, notamment celles du Sud des États-Unis, se sont elles aussi fait le devoir d’exporter et vendre leur produit sur le marché haïtien. Les evangelicals s’imposent un peu partout sur le territoire haïtien. Dans les grandes villes, ils détrônent l’Église catholique qui semble mourir à petit feu. Dans le monde rural, ils s’investissent corps et âme pour gagner du terrain. Leur méthode est simple : ils visent les personnalités fortes de la zone qu’ils achètent avec des promesses de voyage; ils  bâtissent des églises et construisent des écoles sans vrais professeurs, aux communautés souvent démunies. Au fur et à mesure, ces missionnaires apprennent aux membres de la congrégation qu’ils ont mis sur pied, à haïr leurs frères et sœurs qui visitent encore le péristyle. Ils les incitent à tout faire pour convertir les plus récalcitrants et à les pousser à accepter leur manière à eux de glorifier le Christ. Dans ce processus, plusieurs valeurs intrinsèques haïtiennes, comme le respect de la nature sont détruites. On se souviendra, entre autres, de la campagne assidue et vicieuse menée par ces missionnaires contre les mapou qu’ils avaient qualifiés d’arbres maléfiques. Cette campagne avait provoqué l’abattage de plusieurs de ces arbres qui déjà étaient en voie d’extinction.

Mais par-dessus tout, ils ont inoculé aux Haïtiens qu’ils ont réussi à convertir dans les zones rurales, une aversion du tambour. Oui, le tambour! À priori, celle-ci pourrait sembler anodine et inoffensive, mais au fond elle attaque l’un des piliers culturels haïtiens : notre musique. La musique reste l’expression culturelle la plus importante chez nous. Nous sommes un peuple extraordinairement artistique et notre musique a toujours tourné autour du tambour. Ces églises et leurs missionnaires ne sont pas seulement en mission religieuse, ils sont aussi en mission de déculturation haïtienne. Et ceci, il faut le combattre.

J’ai récemment visité la ville d’Abricots dans la Grande Anse. J’ai été émerveillé par la générosité de la nature, sa superbe plage, son coucher de soleil… Mais rien n’a eu d’aussi grand impact sur moi que la nouvelle que cette année les rara confrontaient de grandes difficultés à performer à cause de la récente conversion des tambourineurs de la zone. À ce qu’il parait, ces missionnaires ont décrété que jouer au tambour était une initiative satanique qu’il fallait éliminer  à tout prix dans la zone.

Que vous soyez chrétiens, catholiques, musulmans, bouddhistes, en Haïti, les Haïtiens se font en général le devoir de bien vous accueillir. J’ai la conviction que nous sommes un peuple naturellement tolérant. Mais quand notre tolérance va jusqu’à accepter le rejet et le souillage de notre culture sur nos propres terres, il faut s’indigner et se défendre. Le tambour et les rara vont au-delà du vaudou; ils représentent des symboles culturels qui nous définissent en tant que peuple. Apprenons à dire « non » à ces foutus missionnaires et expliquons-leur que le respect de notre culture est une condition sine qua non pour notre mieux-être qui leur tient à tant cœur.

 

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Image : Five Prime

Commentaires

Jétry Dumont
Directeur Général | Co-fondateur | J'aime me considérer rationnel et mesuré avec une vision semi-ouverte du monde. J'ai un baccalauréat en finance. Je m'intéresse au Barça, à la politique, à l'entrepreneuriat et à la philosophie.

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