SOCIÉTÉ

Carrefour : un demi-million d’habitants et « zéro » place publique

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En 207 ans d’existence, Carrefour est passée du statut de zone de villégiature bourgeois à une des plus importantes communes du département de l’Ouest. Pourtant, elle n’a même pas une place publique

En 2015, la commune de Carrefour comptait plus d’un demi-million d’habitants. À cause d’une expansion urbaine effrénée et sans organisation, elle est devenue une banlieue-dortoir pour les gens de classes sociales diverses travaillant notamment au Centre-ville.

Dans les années 1980-1990, cette localité attirait les gens venant de la péninsule sud ou de la capitale qui ne pouvaient pas rester vivre à Port-au-Prince. Et la capitale de son côté se développait rapidement de manière anarchique.

Cette multiplication de constructions à une vitesse débridée n’est pas allée de pair avec un plan d’urbanisation et d’aménagement de Carrefour. Les centaines de milliers d’habitants de la zone n’ont même pas une place publique pour se rencontrer et socialiser.

Or, ces espaces offrent aux jeunes la possibilité de faire leurs premières expériences sans le regard des parents. Ils permettent à une personne qui vit une situation difficile à la maison, de trouver un autre endroit où se réfugier durant la journée.

Avec une densité de population de 3 096 par km2, la nécessité d’une place publique est plus qu’évidente à Carrefour, estime Rose-May Guignard, une urbaniste au Comité interministériel d’aménagement du territoire (CIAT).  

Une réalité généralisée

Les espaces publics sont traités en parent pauvre en Haïti, et cela fait du mal au pays, dit Guignard. Elle observe qu’avec le temps, «on s’est amusé à couper dans les espaces réservés pour les places publiques. Parfois, c’est à cause des opportunités qu’elles offrent, comme la place Saint-Anne au centre ville, qui a été découpée en deux pour faire le Lycée Toussaint Louverture». Le prochain endroit, que l’on va attaquer, élabore la spécialiste, «c’est le Champ-de-Mars. Parce que le Champ-de-Mars est [estimé] trop libre et trop grand. Pourtant, il est si petit.»

Ce constat de Guignard ne porte pas uniquement sur la place Saint-Anne. Elle rapporte que la place Saint-Pierre au fil des années a perdu de sa surface par rapport au tracé original. L’endroit qu’on lui avait réservé est deux fois plus grand que ce qu’il en est aujourd’hui. Et c’est pareil pour la place Boyer et le marché de Pétion-Ville.

Or, ce qui rend une ville comme Barcelone aussi attrayante, c’est qu’elle a 50 % d’espaces publics. 35 % sont des rues et trottoirs, tandis que 15 % sont des places publiques et autres espaces verts, explique Guignard.

Une urbanisation effrénée

En comparant les cartes de Carrefour datant de 1948 et de 1962, l’urbaniste Guignard dit se rendre compte que beaucoup de gens habitaient le long de la rivière Froide. En 1942, les routes de Lamentin, Arcachon et Thor étaient en pointillé, catalogué « trail », parce qu’elles étaient des chemins piétons. Mais en 1962, il y a une armature avec des routes qui vont dans tous les sens qui émergent — sans quadrillage.

Pour Guignard, c’est une indication disant qu’il n’y a pas eu de vrai plan de lotissement pour les grandes parcelles qui ont été vendues entre 1950 et 1960. Cela montre aussi une explosion « urbaine », en 10 ans. L’urbaniste vient même à se demander si le développement de Carrefour dans les années 1960 n’est pas similaire à celui de Canaan, aujourd’hui.

Les problèmes liés au développement des espaces géographiques et sociaux en Haïti ne datent pas d’hier, signale Guignard. Dix ans après la promulgation de la loi Borno, on parlait de Turgeau qui se développait dans un désordre complet, sans respect pour la loi et sans plans dans un article de Pereira Blanchet, « Haïti problème du logement ». Ce texte est sorti dans la Revue de L’Association des Ingénieurs et Architectes en 1947.

Ce désastre urbain et écologique a commencé à prendre forme sous Duvalier père, expose Michel Soukar qui a vécu également à Carrefour. Il raconte : « Duvalier a fait comprendre au peuple haïtien que 22 était son chiffre mystique. Devant le palais national, chaque 22 du mois, il rassemblait 10 à 20000 personnes sous le soleil, pour l’acclamer alors qu’il parlait de loin, depuis un balcon, d’une voix nasillarde comme un “Papa gédé’. C’était une vraie traite des Nègres, parce que c’était sous la pression des macoutes et des militaires qu’ils montaient dans les camions. Et les gens n’étaient pas ramenés chez eux.»

Les individus qui faisaient partie du cabinet ministériel des gouvernements de Préval et Aristide auraient beaucoup à témoigner, d’après Michel Soukar. «Sous Réné Préval (1996-2001), Yves André Wainwright, qui était son ministre de l’environnement, m’avait fait savoir qu’il avait dit au [président] : “Nou paka kite moun yo bati nan mòn nan konsa sinon nou p ap gen kapital ankò’ Et [le président] aurait répondu : “Epa w pa vle pèp la gen kay !” »

Jacques Beauvil, un ancien député de Carrefour, se lamente également de la gestion de cet espace par les autorités qui en avaient la responsabilité. Pour lui, «les personnes qui dirigeaient Carrefour avant n’avaient aucune vision. Ils étaient plus intéressés à vendre et voler des terrains. Donc, aujourd’hui, il est très difficile de trouver un espace pour faire une place publique. Pour ce faire, il faudrait prendre des décisions très impopulaires et trouver un important bailleur de fonds pour payer les dédommagements.» 

À présent, l’historien déplore l’anarchie totale. Pour lui « [Carrefour] n’est pas une ville, mais un endroit où des gens ont décidé d’habiter. Juste une route où les gens ont décidé de bâtir, des deux côtés.»

Un havre bourgeois en milieu paysan

Au début, Carrefour était un poste militaire, dans l’arrondissement de Port-au-Prince. Il fut fondé le premier mai 1813, par Alexandre Pétion qui y habitait. Ses plans originaux ont été tracés par l’arpenteur Louis Rigaud. Pétion n’a pas fait de Carrefour une ville, mais un quartier. C’est le décret du 26 décembre 1982 qui l’a élevée au rang des communes.

Ces lieux publics, où les gens pouvaient se réunir, se détendre, s’amuser et discuter, c’étaient les plages et le bord de la rivière Froide. La verdure de la zone a toujours été son plus bel atour. Rose-May Guignard a trois générations de sa famille qui y ont habité. Elle témoigne, nostalgique : «J’ai entendu des histoires de la bouche de mes grands-parents et même mes parents, sur les excursions pour se baigner à la rivière Froide pendant l’été». 

Carrefour n’est pas très connue pour son histoire. Le président Florvil Hyppolite habitait la zone appelée « Dèyè basen », explique Jacques Beauvil. À l’époque, l’endroit avait le nom de « Basen makak » parce que Hyppolite y avait un petit singe qu’il gardait comme animal de compagnie.

Pendant l’affaire Luders avec les Allemands, en 1897, la commune a connu l’occupation, raconte l’ancien député. Elle a aussi un passé littéraire et artistique glorieux, avec « Lavi nan bouk » de Papa Pyè ou les pièces de Languichat.

Économiquement, Carrefour abritait jadis de nombreuses usines de sucre, de tabac, de tissus, de chocolat, et même de balle de base-ball.

À l’époque, les gens qui allaient dans le sud y passaient à cheval. Puis, les bourgeois principalement ont commencé par bâtir leurs maisons de villégiature, des deux côtés de la route. Cette petite banlieue rassemblait l’élite intellectuelle et économique d’Haïti. Des familles bourgeoises comme les Canez étaient sur la route des rails. La famille de Louis Borno habitait à Bizoton.

Petrocaribe, une possibilité ratée pour Carrefour 

Selon Guignard, les propriétaires à Carrefour (et partout ailleurs dans le pays) ont refusé, pour la plupart, de respecter les normes comme céder une partie de leur terrain pour y faire passer une route.

De même, la loi exigeant la réservation d’une portion de terrains pour l’érection d’un espace public, qui sera soit une place ou un terrain de jeu, n’a pas été respectée lors des lotissements de la zone.

De plus, Guignard fait comprendre que les lois sur l’urbanisme en Haïti sont pauvres et ne correspondent pas toujours à la réalité. Par exemple, l’une des premières lois qui ont été adoptées en Haïti sur cette question est sortie en 1937, pendant la présidence de Louis Borno. Il s’agissait presque d’un copier-coller de la première loi d’urbanisme français, fait en 1919, à Paris.

Contrairement au député, l’urbaniste pense qu’il y a des espaces disponibles à Carrefour. Pour cela, le CIAT avait fait un plan d’aménagement pour le bord de mer en accompagnement à la remise à niveau de la route des rails. C’est un projet qui a été porté par le ministère des finances à travers l’Unité technique d’exécution financé par la BID. La commune de Carrefour, le MTPTC, ME et le MICT, ont travaillé sur ce projet.

«Les ministères ont approuvé ce plan, avec quelques modifications. [Ils ont exigé des] ronds-points dans les carrefours de Mariani et de Bizoton, rapport Guignard. Mais le MTPTC a préféré faire une structure extrêmement lourde à la place. Et à mon avis, elle n’est pas appropriée pour le volume de trafic de cette zone. Et là, je parle du viaduc de Bizoton [initié avec les fonds de Petrocaribe, mais jamais terminé].»

Innover en réaménageant l’espace

L’urbaniste encourage la création de villes avec des espaces publics qui prennent en compte les conditions sociopolitiques du pays. L’aspect environnemental est très important aussi. C’est possible de construire des villes de façon à diminuer la chaleur. Il faudrait prendre le temps d’innover pour corriger les erreurs commises au moins depuis 1947, avec des lotissements mal planifiés.

Jacques Beauvil rejoint l’urbaniste Guignard pour dire que la société civile a aussi son rôle à jouer dans le développement et l’embellissement d’une ville. Il n’incombe pas uniquement à l’État de bâtir des musées, bibliothèques, hôpitaux, écoles, salles de cinéma et/ou de théâtre, centres sportifs, et autres.

Hervia Dorsinville

La place Sainte Anne se trouve au centre ville et non à Pétion-Ville comme l’affirmait une première version de cet article. 29.05.2020 9:40

Commentaires

Hervia Dorsinville
Journaliste résolument féministe, Hervia Dorsinville est étudiante en communication sociale à la Faculté des Sciences humaines. À Ayibopost, elle écrit sur les sujets de société, la culture et la technologie. Passionnée de mangas, de comics, de films et des séries science-fiction, elle travaille sur son premier livre.

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