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Bénéficiaires du programme Biden: ces Haïtiens rentrent en Haïti

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La fin anticipée de ce programme en décembre 2024 et la révocation du statut légal des bénéficiaires par la nouvelle administration américaine en juin 2025, ont contraint des haïtiens à rentrer au pays, sous la menace d’expulsion

Lorsque Patrick Eliassaint, avocat et enseignant, atterrit sur le tarmac de l’aéroport du Cap-Haïtien en juillet 2025, après deux années passées aux États-Unis, il apprend que Lascahobas, sa ville de résidence, est en proie aux attaques de gangs armés, ayant poussé sa famille élargie à fuir.

Pour lui, pourtant, il n’y avait plus de retour possible.

Ses deux années passées en terres américaines, dans le cadre du programme Humanitarian Parole, ont été marquées par la précarité et une pression administrative constante.

La fin anticipée de ce programme en décembre 2024 et la révocation du statut légal des bénéficiaires par la nouvelle administration américaine en juin 2025, ont contraint des haïtiens à rentrer au pays, sous la menace d’expulsion.

Quatre d’entre eux, contactés par AyiboPost, évoquent des attentes déçues, une précarité économique ainsi que des difficultés d’adaptation qui les ont poussés à revenir en Haïti, malgré une crise persistante.

En laissant Haïti en septembre 2023, l’intention d’Eliassaint était de s’installer, de stabiliser sa situation économique, en attendant que sa femme et son fils obtiennent à leur tour une autorisation dans le cadre du même programme et le rejoignent.

Installé chez des proches à North Miami, Eliassaint obtient son permis de travail et entame des études en technologie et construction au Miami Dade College.

Mais le temps passe, sa femme et son fils n’ont toujours pas été autorisés dans le programme.

De son côté, Eliassaint commence à faire face au durcissement des discours anti-migratoires dès 2024.

La situation s’est détériorée en 2025, lorsque, autour de lui, nombre de ses compatriotes perdaient leur emploi. Les contrôles policiers visant à repérer des migrants étaient réguliers sur les lieux de travail.

Pour sécuriser son séjour, il avait déposé une demande de statut de protection temporaire (TPS), mais le processus stagne, sans délai de mise à jour.

Un nouveau coup de massue vient en juin 2025, après des décisions judiciaires et administratives ayant conduit à la fin du statut légal des bénéficiaires du programme Biden. Pour Eliassaint, le choc est immédiat : « J’ai eu l’impression que tout ce que j’avais construit pouvait s’effondrer d’un coup ».

Depuis 2024, il avait déjà quitté la Floride pour le New Jersey, abandonnant ses études pour s’adonner uniquement au travail.

Une réalité qui, estime-t-il, a encore rendu ses conditions plus fragiles. « Je me sentais devenir une machine à travailler, sans perspective claire, sans horizon ».

Déçu et inquiet pour l’avenir de son fils, Eliassaint est contraint de rentrer en Haïti en juillet 2025 et de s’installer à Saint-Marc avec sa famille.

Un nouveau coup de massue vient en juin 2025, après des décisions judiciaires et administratives ayant conduit à la fin du statut légal des bénéficiaires du programme Biden. Pour Eliassaint, le choc est immédiat : « J’ai eu l’impression que tout ce que j’avais construit pouvait s’effondrer d’un coup ».

S’il a pu reprendre ses activités d’enseignement pour soutenir ses proches, les conditions restent pour autant très précaires. Car depuis quelque temps, Saint-Marc est sous la menace constante des gangs.

« Je me suis demandé si je n’avais pas fait une erreur [en revenant en Haïti] », confie-t-il, même s’il dit aujourd’hui assumer cette décision.

Ces dernières années, confrontés à la crise sécuritaire et économique à laquelle fait face Haïti, des milliers d’Haïtiens ont quitté le pays pour s’installer ailleurs.

Le programme Humanitarian Parole CHNV (Cuba, Haïti, Nicaragua et Venezuela), mis en place par l’administration de Joe Biden en 2023, a offert une possibilité de séjour légal aux États-Unis à plus de 210 000 haïtiens désireux d’y travailler et ainsi aider leurs familles en Haïti.

Mais le retour de Donald Trump à la maison blanche a radicalement changé la donne.

Dès sa campagne électorale en 2024, il avait déjà menacé d’enclencher des déportations massives de migrants.

Début 2025, l’administration Trump a remplacé l’application CBP One par une nouvelle version baptisée CBP Home, permettant aux migrants sans statut légal de déclarer leur intention de quitter les États-Unis et proposant un stimulant financier de 1 000 dollars, porté à 3 000 dollars en décembre, selon les autorités américaines.

En décembre 2025, le Département américain de la Sécurité intérieure (DHS) indique que 1,9 million d’étrangers en situation irrégulière ont « volontairement »  quitté les États-Unis en utilisant cette démarche.

Le DHS précise également que plus de 600 000 migrants ont été déportés pour la même période.

Les tentatives d’AyiboPost pour obtenir auprès du DHS des statistiques sur le nombre d’Haïtiens ayant déjà utilisé cette plateforme pour déclarer leur volonté de quitter les États-Unis ou ayant déjà quitté le pays n’ont pas abouti avant la publication de l’article.

Joint par AyiboPost, l’avocat spécialisé en immigration basé aux États-Unis, Frandley Denis Julien, affirme connaître des migrants haïtiens — dont des bénéficiaires du programme Biden — qui ont déjà quitté le pays où envisagent de le faire.

Face à la menace de déportation, à la suspension de plusieurs autres programmes en faveur des migrants et aux incertitudes entourant le maintien du Statut de protection temporaire (TPS), dont bénéficient plus de 500 000 Haïtiens, la pression s’accentue.

« Je connais des bénéficiaires du programme Biden qui ont déjà acheté des propriétés aux États-Unis ou entamé, voire achevé, des études. Certains d’entre eux ont tout perdu en Haïti à cause de l’insécurité et n’ont nulle part où aller. » explique-t-il.

Selon Julien, le climat actuel au sein de la communauté haïtienne aux États-Unis rappelle « la psychose de peur qui avait suivi le séisme de 2010 en Haïti ».

***

Jean-Philippe Crepsac, 54 ans, entrepreneur et professionnel du cinéma, a quitté Haïti en décembre 2023 avec l’espoir — partagé par de nombreux bénéficiaires du programme Biden — d’accéder à une plus grande stabilité économique.

Quelques mois avant son départ, il a dû fermer son restaurant situé sur la route de Frères, en raison d’une baisse de fréquentation.

Un an plus tard, il était pourtant de retour à Port-au-Prince.

Sans famille sur place en Floride, il raconte une réalité qui l’a rapidement rattrapé. Ses maigres économies se sont vite envolées entre le loyer et les dépenses courantes.

Et ce, dans un contexte migratoire qu’il estime fragile.

En Haïti, parallèlement à son restaurant, Crepsac menait d’autres activités génératrices de revenus. Mais aux États-Unis, dit-il, la situation est tout autre : « Avec un statut irrégulier, c’est pratiquement impossible d’entreprendre ».

Aujourd’hui, il dit se retrouver contraint de vivre chez des proches depuis son retour en Haïti.

« Partir ne garantit pas toujours la réussite » estime Crepsac.

Selon Frandley Denis Julien, face aux incertitudes, certains migrants haïtiens aux États-Unis envisagent désormais le Chili ou le Canada, mais l’arrivée d’un président proche de la droite au Chili et le durcissement des politiques migratoires au Canada suscitent de nouvelles inquiétudes.

Face à cette réalité, certains migrants tentent leur chance en Amérique du Sud.

Ovsen Louissaint, 31 ans, explique à AyiboPost avoir quitté les États-Unis pour la Colombie en août 2025, après y être entré un an plus tôt comme bénéficiaire du programme Biden.

« Mentalement, je n’étais pas à l’aise. L’anxiété était permanente, surtout face au traitement réservé aux migrants haïtiens », confie-t-il à AyiboPost.

L’homme dit connaître quatre autres membres de sa famille, rentrés également sous le même programme, qui ont déjà quitté le pays.

Frandley Denis Julien critique l’attitude du gouvernement haïtien au regard de la situation des migrants.

En temps normal, dit-il, le gouvernement haïtien devrait être en train de négocier avec les autorités américaines sur le statut de ces personnes dans le contexte actuel, tout en préparant les dispositifs nécessaires pour accueillir celles qui seraient expulsées ou contraintes de rentrer au pays.

Parmi elles, poursuit l’avocat à AyiboPost, il y a des personnes qui ont déjà commis des crimes, mais aussi d’autres disposant de compétences utiles.

« Le gouvernement doit intervenir », estime-t-il. Mais pour l’instant, rien de tout cela n’est fait, regrette Frandley Denis Julien.

Par : Lucnise Duquereste et

Samuel Diackson Joseph a participé à ce reportage.

Couverture : Un homme assis, la tête baissée. Photo : Freepik

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Journaliste à AyiboPost depuis mars 2023, Duquereste est étudiante finissante en communication sociale à la Faculté des Sciences Humaines (FASCH).

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