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Après des millions dépensés, le programme d’études en ligne du MENFP n’arrive pas à décoller

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Une initiative louable, mal exécutée ?

Presque trois mois après son implémentation en Haïti, le programme d’éducation à distance du gouvernement peine à atterrir.

Selon ses responsables, une petite trentaine de capsules vidéo ont pu être produites. Un chiffre insignifiant quand on considère les centaines de cours dispensés dans l’ensemble du système éducatif, du préscolaire au secondaire jusqu’à l’Ecole normale d’instituteurs (ENI).

La plateforme n’a pas non plus attiré des visiteurs dans un pays où parents, élèves et professeurs sont aux prises avec le manque d’accès à l’électricité, la cherté des matériels informatiques et une couverture internet lente, onéreuse et aléatoire d’environ 20 %.

Dans un système éducatif qui compte des millions d’élèves, la Plateforme de Ressources et d’Apprentissage via les TIC (PRATIC) a attiré uniquement 83 000 visiteurs depuis son lancement en mars 2020 jusqu’au lundi 8 juin dernier, selon le responsable de l’Unité de Technologie éducative, du Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP), Ralphson Pierre. Des observateurs avisés doutent de la véracité des chiffres communiqués par le ministère. « Je serais étonné s’ils reçoivent 10,000 visites », dit l’un d’entre eux.

Face au manque d’avancement concret de ce projet annoncé en grande pompe par l’administration actuelle, les critiques fusent. PRATIC est « une simple stratégie de propagande apte à aider les autorités gouvernementales à vider les fonds publics », dénonce Georges Wilbert Franck de l’Union Nationale des Normaliens et Éducateurs haïtiens (UNNOEH).

Selon Ralphson Pierre, la mise en place technique seulement a coûté environ trois millions de gourdes à l’État haïtien. Ce chiffre ne prend pas en compte les autres dépenses, comme la production des contenus.

Problème de production de contenus

Pour justifier le manque d’entrain de l’initiative, le MENDP évoque un problème de ressources humaines. L’institution peine à trouver des professeurs « assez formés pour pouvoir se tenir devant une caméra et enregistrer un cours pendant 15 minutes », rapporte son responsable de communication Miloudy Vincent.

« À cause de la nouveauté du système pour les professeurs, pour 15 minutes de cours, on peut passer plus de quatre heures à enregistrer et à reprendre de temps en temps pour corriger des failles, souligne Vincent.

Le MENFP est disposé à payer le professeur participant à ce programme pour chaque 20 capsules, rapporte Ralphson Pierre. Une source bien informée au sein de ce ministère confie que le montant pour une vingtaine de vidéos varie entre 80 000 à 100 000 gourdes. Ce coût ne prend pas en compte l’enregistrement et le montage des vidéos.

Cependant, la difficulté de production des vidéos n’est que la surface d’un problème plus profond.

Des difficultés structurelles

Irvika François est spécialiste en formation à distance. Elle a travaillé pendant un certain temps pour l’Unité de technologie du MENFP. Avec « l’Association civique et citoyenne », Ayiti Nou Vle a (ANVA), François a lancé pendant la pandémie du nouveau coronavirus, la plateforme d’éducation en ligne Lekòl Lakay.

Après deux semaines passées à publier des vidéos, « Lekòl lakay » est déjà à l’arrêt, temporairement. D’une part, cette décision prend racine dans les tâtonnements du MENFP sur la question des nouvelles compétences minimales, selon Irvika François. Cependant, la quantité de visites reçues sur YouTube pour les cours réalisés à partir du programme du MENFP suggère des difficultés plus profondes.

« Les parents n’ont pas vraiment visité les vidéos publiés sur la chaine YouTube de ‘Lekòl lakay’ » témoigne Irvika François. À partir de cette expérience, la cheffe pédagogique du projet déduit que « les parents haïtiens n’ont pas l’habitude de cliquer sur des liens » comme les a proposés « Lekòl Lakay ».

« Manque de réalisme »

Plusieurs facteurs pénalisent celles et ceux qui veulent s’adonner aux études en ligne en Haïti. Après le manque d’éducation à l’utilisation des outils technologiques, Irvika François note la qualité et le cout de l’internet et le manque d’électricité.

« Il n’est pas raisonnable de penser à l’utilisation de la formation en ligne dans un pays où l’électricité, l’internet et les matériels nécessaires restent un luxe pour certains », analyse le responsable syndical Georges Wilbert Franck.

L’échec de PRATIC lancée par le MENFP prouve « le manque de réalisme des autorités », selon le professeur Georges Wilbert Franck.

Malgré les difficultés des initiatives lancées jusqu’à date, l’éducation à distance reste « une bonne alternative pour le pays », aux dires de Ralphson Pierre qui invite les critiques à ne pas confondre une plateforme de Ressources — comme Pratic — et les plateformes de formation à distance ou de formation en ligne qui supposent notamment un accompagnement soutenu de professeurs encadreurs.

Admettant le bien-fondé de certaines critiques, le responsable de PRATIC dit avoir besoin du temps pour améliorer l’initiative. À long terme, il espère en faire une plateforme d’apprentissage où l’interaction avec les enseignants, les évaluations et le suivi du parcours seront possibles.

Cette nouvelle monture de PRATIC aidera à accrocher les écoliers à l’apprentissage pendant les périodes de crises politiques, sanitaires ou de catastrophes naturelles, selon Ralphson Pierre.

Le professeur Georges Wilbert Franck croit, lui aussi, nécessaire que le système éducatif haïtien arrive à ce niveau. Selon le coordonnateur général de l’UNNOEH, pareilles plateformes aideront à mieux gérer la scolarité des enfants dans un pays souvent secoué par des troubles politiques.

Samuel Celiné

Cet article a été mis à jour pour corriger une erreur glissée dans le titre. Il s’agit plutôt du MENFP et non le MSPP. 18.06.2020 12:47

Cet article a été mis à jour avec des précisions d’ANVA  18.06.2020 16:00

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Samuel Celiné
Poète dans l'âme, journaliste par amour et travailleur social par besoin, Samuel Celiné est journaliste à Ayibopost. Il s'intéresse aux enquêtes journalistiques.

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