EN UNERECOMMENDEDSOCIÉTÉ

A Fontamara un père et son fils reculent la mer pour vendre des terrains

0

On n’entend pas les vagues. Elles semblent se contenir dans un mutisme intense et décevant. Néanmoins, à partir de la place de Fontamara 43, on peut contempler cette étendue bleue mimant une ligne droite interminable. C’est la mer qui longe le rivage de la route nationale numéro 2. Vu de plus près, il y a des immondices qui jonchent l’espace, comme pour assurer une frontière entre le sol et la mer. Des produits en styrofoam, des pneus, des marmites, de la boue, des crottes de porc et d’humains : tout se mélange dans la marée pour offrir un spectacle déconcertant.

Au milieu de ce tableau fantasque, un jeune homme élancé, de haute taille, fait des va-et-vient. Curieusement, il est très concentré et perdu entre les lignes d’un feuillant blanc. Il s’appelle Salomon. Il étudie des formules de statistiques dans cet espace, qui, autrefois, n’était qu’une vaste étendue d’eau. « Ils mettent tous ces détritus pour gagner de l’espace. Ils reculent la mer pour planter leurs maisons », nous confie Salomon.

Entre temps, deux adolescents attendent désespérément que la mer s’éclaircisse pour pouvoir remplir leurs gallons jaunes. Sans quoi, ils vont rater leur bain d’après-midi. Pour l’instant, ils trouvent la mer trop sale. Ce quartier que rien ne semble logiquement séparer, se divise en deux : Cité Josué et Cité Michel. Pour être précis, Michel est le père de Josué. Le père s’est procuré toute la partie gauche du domaine, et le fils celle de droite.

Selon Salomon, la mer longeait autrefois le long de la place. « Cité Michel et Cité Josué n’existaient pas, jusqu’à ce que Michel et Josué décident de pousser la mer », explique Salomon qui habite depuis toujours la zone. Seul Michel et son fils ont le droit de pousser la mer. Salomon n’arrive pas à expliquer d’où cette famille tire exactement sa légitimité en ce qui a trait à la possession de la côte et de la mer. « Probablement à cause de son ancienneté », bafouille-t-il. Selon lui, Michel est le premier à habiter la zone. Avant que son fils le rejoigne dans le métier, Michel était le seul à pouvoir pousser la mer.

A présent, Michel et Josué sont les deux à s’entendre avec les camionneurs qui transportent des ordures. Les déchets sont non seulement variés, mais ils viennent aussi de toute part. En échange d’un peu d’argent, les camionneurs emportent sur les rives de Fontamara 43, les débris de Martissant, de Portail Léogane, ainsi que les toutes les immondices qui restent après la pluie et les inondations. « On voit même les camions de l’Etat venir déposer ces saloperies. Les camions du SMCRS y défilent tour à tour », déclare Salomon, consterné. Après que les déchets soient déposés, on les laisse fusionner avec la terre pendant quelques jours. Ensuite, un tracteur ou un loader vient  les pousser vers la mer, jusqu’à aplatir le sentier et pousser ainsi la mer.

Selon Salomon, étudiant en deuxième année de génie civil, l’Etat haïtien est complice de ce grand désastre environnemental. « A chaque fois qu’on achète une parcelle de terre créée soit par Michel, soit par Josué, la mairie accorde une autorisation de construire moyennant paiement »,  précise-t-il. C’est ce que va confirmer plus tard, un jeune couple qui transporte des roches pour poursuivre la construction de leur logis.

Cadet Guilliot traine un chariot que sa femme remplit de pierres, vers la base d’une construction située à trente secondes de la mer. Cadet et sa femme sont obligés d’affermer une portion de terrain à Cité Josué, pour ensuite construire leur maison afin de se rapprocher de l’école de leur petite fille. A l’instar de Salomon, ils croient que les autorités se soucient surtout des bénéfices économiques qu’elles peuvent tirer des constructions. Car les habitants du quartier n’ont jamais reçu la visite d’un représentant de l’Etat, si ce n’est que pour les soutirer de l’argent.

A Cité Josué, plus de cinq constructions sont déclarées « chantier fermé », avec une peinture rouge sur le mur. C’est une décision de la mairie de Carrefour. Si en principe, Fontamara relève de la commune de Port-au-Prince, une bonne partie de la ville est sur la juridiction de la commune de Carrefour. Selon Salomon, la mairie laisse souvent les riverains construire sur les espaces artificiellement créés, pour venir ensuite réclamer de l’argent au moment de couler la dalle de béton.  Ainsi, les chantiers qui sont fermés le sont parce que leurs propriétaires n’ont pas encore versé une certaine somme  à la mairie.

Cadet Guillot et sa femme compte éviter ce genre d’écueil, en se mettant en règle avec la mairie. Vu que les constructions se font à un rythme exponentiel, Cadet espère avoir un grand nombre de voisins dans très peu de temps. Cadet et sa femme avouent qu’ils n’auront aucun problème à dormir la nuit, parce qu’ils feront de leur mieux pour oublier les risques d’un retour éventuel de la mer, ou d’un probable tsunami. Salomon pour sa part, pense que les habitants de Cité Michel et de Cité Josué  sont bien conscients des risques. Toutefois, à cause des contraintes économiques, ils n’ont pas d’autres choix que de se résigner.

Comme dans la plupart des autres ghettos, à Cité Josué et Cité Michel, il n’existe aucune école. Les gens se contentent de construire des logements ou des petits business. Dans ce quartier dépourvu de la moindre couverture végétale, il est possible d’affermer une maisonnette jusqu’à quinze mille gourdes. Selon Cadet, si l’on veut affermer une parcelle de terre, on va devoir payer au moins cinquante mille gourdes. Un véritable investissement dit-il.

Il faut souligner qu’à l’étranger également, on réalise des extensions en mer. Mais cela se fait généralement en conformité avec certaines normes de construction, sous le contrôle de l’Etat, le plus souvent à vocation touristique. Le grand chantier de Monaco en est un illustre exemple. Néanmoins, en Haïti ces constructions en  mer devaient inquiéter pour plusieurs raisons :

  1. Les espaces artificiels sont réalisés dans le plus grand mépris des normes scientifiques
  2. Le très possible retour de la mer
  3. L’impact négatif sur les fonds marins
  4. La réduction de la biodiversité à cause des déchets nocifs jetés en mer, etc.

Selon Salomon, dans une telle situation, c’est l’Etat qu’il faut pointer du doigt. A son avis, il faudrait l’expertise d’un topographe et d’un géographe avant d’entamer tout processus de construction. Cadet et sa femme ne comptent pas rester définitivement à Cité Josué. « Nous sommes en transit », déclare fièrement Cadet. D’ailleurs ils ont même commencé une construction à Merger. Au moment  de laisser Cité Josué, ils comptent affermer leur maison, afin de récupérer l’argent dépensé. Cité Josué, Cité Michel, un véritable investissement, soutient Salomon.

Commentaires

Patrick Michel
Patrick Erwin Michel a étudié les Sciences Juridiques à la Faculté de Droit et des Sciences Economiques (FDSE) de l’Université d’Etat d’Haïti. Il finalise actuellement son mémoire de sortie sur la pauvreté et les Droits humains. Il a également étudié l’art dramatique à l’Ecole Nationale des Arts (ENARTS), ainsi que le journalisme à l’ISNAC. Son champ d’intérêt inclue le Droit, la littérature, la sociologie et les arts.

    Quand les minorités confortent la domination

    Previous article

    Anriyan: Fòk gato a separe « parlementairement »

    Next article

    Comments

    Comments are closed.

    #ReteBranche : Pour ne rien rater, inscrivez-vous à la lettre Ayibopost