SOCIÉTÉ

50 ans d’archives sur la santé mentale en Haïti incendiées par des gangs à Mars & Kline

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Des documents remontant aux années 1970 et 1980 ont été réduits en cendres, révèle à AyiboPost le psychiatre Max Weber Victor, proche de la direction

Des gangs armés ont vandalisé puis incendié près de 50 ans d’archives du seul centre psychiatrique public fonctionnel en Haïti, Mars & Kline.

Des documents remontant aux années 1970 et 1980 ont été réduits en cendres, révèle à AyiboPost le psychiatre Max Weber Victor, proche de la direction.

« Si on nous demande des données statistiques sur la santé mentale en Haïti d’avant 2024, par exemple le nombre de cas de personnes souffrant de schizophrénie, de troubles bipolaires ou de dépression [reçus par le centre], on ne peut pas les donner », confie le médecin.

En poste depuis seize ans, Victor se trouve contraint de reprendre à zéro le suivi de certains patients. Cette perte fragilise la recherche et la formation.

Médecins résidents et psychologues se retrouvent désormais confrontés à un manque critique de données et de littérature sur la psychiatrie en Haïti, selon le Dr Victor.

Cette perte intervient alors que l’institution, relocalisée à Delmas en octobre 2025, fonctionne désormais comme une simple clinique de consultation, sans clinique interne, ni laboratoire, ni pharmacie.

Faute d’espaces pour la prise en charge continue, des patients parfois agités sont renvoyés chez eux après consultation, selon des responsables et médecins du centre rencontrés par AyiboPost sur place le 30 mars 2026.

« On a demandé aux parents de garder leur malade chez eux en attendant. On reçoit seulement les clients agités », précise le psychiatre de carrière Dr Max Weber Victor.

Deux petites salles contiguës accueillent le personnel ainsi que les patients venus consulter.

« Nous assurons les consultations dans une petite pièce qui peine à contenir deux médecins », explique Joseph-Dimitri R. Thadal, psychiatre à Mars & Kline depuis douze ans.

Lorsqu’un patient fait une crise, les médecins se limitent à administrer un « cocktail » — un mélange de sédatifs — pour le calmer momentanément avant de le renvoyer chez lui.

Cette situation compromet gravement le processus de guérison, selon le médecin.

L’hospitalisation est pourtant cruciale lorsque les médicaments ne suffisent plus ou lorsque le patient refuse de les prendre.

D’après le psychiatre Thadal, certains patients, notamment ceux souffrant de troubles bipolaires en phase maniaque, peuvent devenir extrêmement violents.

En raison de ces problèmes d’infrastructures, le centre fonctionne seulement deux fois par semaine avec uniquement la clinique externe remise en service.

« On reçoit une poignée de malades parce qu’ils ne connaissent pas notre nouvelle adresse et nous ne disposons pas davantage d’espace », explique le spécialiste Max Weber Victor, précisant que seuls quatre médecins, dont deux psychologues, assurent les prises en charge.

Sur place, les spécialistes doivent composer avec un manque de matériel et de médicaments.

L’unique électroencéphalogramme du centre a été incendié par les gangs.

Cet appareil permet aux professionnels du labo de réaliser des examens concernant l’activité électrique au niveau du cerveau du patient.

Placée sous la direction du ministère de la Santé publique et de la Population, Mars & Kline est l’unique établissement public spécialisé dans la prise en charge psychiatrique depuis la fermeture du centre de Beudet, situé à Croix-des-Bouquets.

Mars & Kline, en collaboration avec la Faculté de médecine et de pharmacie de l’Université d’État d’Haïti, joue un rôle central dans la formation des psychiatres et psychologues cliniciens.

Le 29 février 2024, la majorité des employés de ce centre ont dû abandonner des patients hospitalisés à cause de la violence des gangs armés au centre-ville de Port-au-Prince.

À la suite de cet abandon, certains malades y étaient restés sans soins avant d’être ramenés chez eux par leurs familles.

Un reportage d’AyiboPost, publié en janvier 2025, a révélé les exactions subies par des malades mentaux errant dans les rues en Haïti, certains étant exécutés car assimilés à des membres de gangs.

Selon les responsables du centre, la relocalisation a pu être possible grâce à un partenariat entre le ministère et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

Rencontré par AyiboPost, le directeur du centre hospitalo-universitaire, Normil Franklin, n’a pas souhaité donner plus de détails sur ce partenariat.

Le MSPP n’a pas non plus répondu aux demandes de commentaires avant publication.

Avant la crise sécuritaire des dernières années, le centre psychiatrique Mars & Kline accueillait une trentaine de patients par jour et enregistrait une centaine d’hospitalisations.

Questionnés sur le nombre de patients que le centre pourrait accueillir aujourd’hui, ni le Dr Normil ni le Dr Victor ne souhaitent fournir de détails.

Sur le terrain, les familles doivent composer avec cette prise en charge limitée. Comme cette mère de cinq enfants dont le fils de 24 ans fait face à ce qu’elle considère comme une maladie « étrange » depuis deux mois.

« Il parle beaucoup, dit et fait des choses bizarres à la maison. Parfois, il saute et sort par les fenêtres pour rejoindre la rue », raconte-t-elle à AyiboPost, alors qu’elle l’emmène consulter.

Cet enfant dans le besoin ne pourra pas être hospitalisé à Mars & Kline au-delà de sa consultation.

Par : Wilder Sylvain

Pascal Nancy André a contribué à ce reportage

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