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 La Question de Couleur en Haïti : Société, religion et Culture ou l’Afrique face à l’Occident

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Je me souviens encore de cette époque où le mot « Africain » en Haïti était perçu comme une sorte d’injure. De façon péjorative, cela servait à désigner toute personne odieuse ayant une forte concentration de mélanine. Preuve qu’à travers nos préjugés de couleurs, « l’Africanicité » revenait toujours au centre des agitations. Le raisonnement des ségrégationnistes invétérés obéirait à une logique autant simple que superficielle : qui dit Afrique dit berceau de la race noire ; qui dit aussi Afrique sous-entend pauvreté, laideur, et anthropophagie. À cet effet, le nègre serait partout misérable, affreux, voire cannibale ; surtout dans le milieu haïtien, quand à la base de l’épineuse question de couleur se trouvera greffer la brûlante question des classes sociales.

Lorsque l’on voit des petites gens faire appel à des produits cosmétiques pour blanchir leur épiderme, c’est que pour la majorité des cas, ils ont eu à subir cette discrimination qui tend à homogénéiser l’élite socio-économique avec les personnalités de teint clair (fils et filles des colons français, d’Allemands, d’Anglais, d’Américains, de Polonais, d’Italiens…, des migrants juifs, arabes « syriens et libanais en particulier ») ; cette discrimination qui rattache la beauté à une affaire de couleur ou qui renvoie tout bonnement l’image-norme somatique (Cf Hoetink) à la description physique de l’Homme caucasique.

Cette situation persiste et continue de gagner en gravité. Un ancien camarade — que j’ai connu en Secondaire — s’adonnait non seulement à « dépigmenter » sa peau mais aussi à défriser ses cheveux. Il ira jusqu’à rejeter sans crainte son vrai nom pour adopter définitivement un autre similaire à ceux des grandes familles. Passant de C. Godson à C. Fouchard. Ce dédoublement traduit une honte que le personnage a dû éprouver envers son identité et son ascendance. Son saut fantasmatique d’une classe sociale à une autre doit être considéré avec soins, ceci dit sans émotion aucune, sans pulsions. Ceci nous indique que la discrimination possède une énorme capacité de pousser des gens à rejeter leur nature et à trahir leur origine. Hommes et femmes, ils sont nombreux ces « Michael Jackson » à l’haïtienne. Jeunes et vieux, ils sont aussi nombreux ces sangs mêlés qui, misant sur la formule « Apparence + Bluff = Résistance » (Doc Filah, Magic Click), tentent de se faire passer pour des éléments de la bourgeoisie. La tactique est efficace ! Marchant à chaque fois presque, sa puissance réside dans le support que lui apporte l’emploi de la langue française ou anglaise.

– Elle est à applaudir quand l’on verra que des policiers au carnaval s’abstiennent très souvent de « bastonner » des individus aux cheveux souples et à la peau brune raffinée ; que dans la vie courante ils réfléchissent au moins trois (3) fois avant de mettre en contravention ou d’arrêter pour un délit mineur quelqu’un présentant ce type de morphologie.

Elle prend toute une connotation quand l’on constatera que même dans les boîtes de nuit (Club, Cabaret, Café, Maison Close, etc.) les « grimelles » — qu’elles soient dominicaines de sang ou pures haïtiennes — sont les plus abordées et, donc les plus exigeantes en matière de prix.

En voici un autre fait qui corrobore mon jugement sur le sujet : Le 28 août 2015, alors que je me retrouvais dans la paroisse « Divine Miséricorde » à Péguy-Ville pour une raison spécifique, un garçon âgé de six (6) ans à peu près (de souche bourgeoise) ressentit de la gêne à s’asseoir auprès de moi avant de chuchoter à sa grand-mère que j’étais noir… L’action fut si indigne par rapport au lieu que la grand-mère jugea nécessaire de m’adresser la parole, elle imputa d’un seul coup la faute à l’École du petit… À m’engager dans la conversation, elle me laissa entendre que cette École était fréquentée que par des élèves répondants à des caractéristiques plus ou moins caucasiennes.

Par ailleurs, s’il est une obligation pour la communauté intellectuelle de fustiger l’emploi malsain du Noirisme par François Duvalier, s’il faut admettre que celui-ci a détourné à des fins politiques le mouvement Indigénisme que prônait Normil Sylvain et consorts, l’on ne devrait pas s’arrêter uniquement à ces faits. Sinon ce serait adhérer à la réflexion de René Dépestre, qui traîne derrière elle une grande justesse (À lire Le 20ième Siècle Haïtien du Dr Eddy Arnold Jean, Édition 2002), donc de condamner [NDR : dans le sens de remettre en question] à nouveau la Négritude de Jean Price-Mars dans Ainsi Parla l’Oncle, sans pour autant chercher à comprendre la motivation profonde de ces individus noirs qui veulent à tout prix se métamorphoser en homme blanc. Qu’est-ce-qui explique une telle félonie à l’égard de la Race ?

À force de trop vouloir cerner la question par la lumière de l’Histoire et de l’Anthropo-sociologie, il se trouve qu’il y a un aspect assez intéressant que nous avions négligé et, que dans cette approche nous devrions pointer du doigt. C’est celui de « l’Imagerie Religieuse ». Nous attesterons que la doctrine judéo-chrétienne pendant longtemps a apporté une grande contribution dans le fondement du problème. Outre cette histoire absurde de Cham, fils de Noé, ancêtre des peuples noirs…, une certaine représentation sacro-sainte projette que l’archange Saint-Michel avec sa chevelure luisante est de pigmentation blanche et que le démon à ses pieds, quant à lui a des traits négroïdes. Ce dogme est si profond que même dans nos rêves cauchemardesques le Diable nous apparaît noir, alors que dans nos visions merveilleuses les créatures célestes seront blanches d’éclats. Demandez à une âme innocente éveillée (Un quelconque enfant entre 5 à 10 ans, psychologiquement normal) de dessiner puis de colorier Jésus, ensuite Satan (ou vice versa), vous m’en donnerez des nouvelles !

Notre conception des choses [erronée ou stéréotypée qu’elle puisse être] nous suscite à associer tout ce qui est terrifiant, tout ce qui est mal au noir. Elle nous incite à faire de cette couleur un attribut de la masse ignorante, de l’immoralité, de la méchanceté et de la sorcellerie. Ainsi se pose une équation : Qui est noir est laid, qui est laid est du peuple, qui est du peuple est de la bassesse à tous les niveaux. D’où cette justification d’ordre religieux et éthique du besoin pressant de s’éclaircir ou, à défaut d’améliorer sa « race ». Un homme noir marié à une femme de teint clair donnera sûrement lieu à ce genre d’interrogation : Est-ce réellement un acte d’amour ou s’intéresse-t-il à purifier sa descendance ? Manœuvre politicienne ou pas, un doute pareil s’insinuait au sujet des couples « Jean-Claude Duvalier/Michelle Bennett — Jean-Bertrand Aristide/Mildred Trouillot ».

Ce qui cependant rendra la problématique encore plus complexe à saisir est sans doute le phénomène du syncrétisme. Le vodou par son essence africaine est un culte voué à l’invocation des esprits ancestraux et non à la vénération des images. Lesdits esprits qui, selon la hiérarchie ontologique, constituent des hypostases de Dieu (Le Grand-Maître Olohoum), se trouveront incarner en empruntant passagèrement l’enveloppe d’un corps humain (soit d’un initié, d’un pratiquant ou d’un potentiel serviteur). Maintenant – en excluant le différents types de Vodou pratiqué au Brésil, à la Jamaïque, à Cuba, en République Dominicaine, à Trinidad, à la Nouvelle-Orléans, etc., qui eux aussi subissent le poids du Syncrétisme – comment expliquer en profondeur que nous autres haïtiens ont pu voir un Ogou Feray à travers St-Jacques le Majeur, une des Erzulie à travers la Vierge Marie, un Legba à travers St-Pierre, et autres ? Des Loas noirs représentés par des Saints blancs ! N’est-ce pas oser imaginer l’inimaginable ? Hypocrisie de nos ancêtres esclaves face à la foi religieuse de leurs maîtres (Espagnols puis Français), n’est-ce pas propulser l’ironie à son comble ? Le paradoxe gagnera en complications avec le rattachement de Notre Dame du Perpétuel Secours (La Vierge Noire dans les œuvres artistiques) à Erzulie Dantor (la plus méchante dans ses punitions par rapport à Fréda) ; et pire, quand toutes les déïtés grossières, brutales, violentes et criminelles, dont : Bakalou Baka, Krabinay, Don Petro, Petro Je Rouj, Ti Jean Pye Fen, Marinette Pye Chèch/ou Bwa Chèch, Erzulie Cœur Noir, Mèt Kalfou, Baron Samedi, Baron Kriminel, Baron Pikan, Lenglesou Basen San, Simbi Makaya, les Taureaux, en gros : toute la légion du Congo Savanne y compris « Les Gardes » et le panthéon récent des Créoles se verront tous par leur comportement associés à des nègres. Par là on ne doit surtout pas insinuer une tentative de dissociation par la coloration de l’enviable et du rejetable. Tel n’est pas tout à fait le cas ! On saura de préférence remarquer que la racine africaine du Vodou (Le Rada/Guinen), à vocation purement morale, se trouve donc à cent pour cent synchronisé avec la foi catholique romaine (qui prend en compte la Vénération canonique), voire même avec la Mythologie Gréco-Romaine  et que, son extrême déviation vers le fétichisme et la magie (Le Congo, le Zandor, le Pétro « variation typiquement haïtienne »/Makaya, Bizango et Pwen) tend par le profilage à plus se rapprocher de l’Afrique barbare que de l’Occident civilisé. Quelle malchance pour cette région du monde chevauchant l’Equateur ! Boukman Eksperyans aura beau chanté : « Ginen pa Bizango » que souillées resteront les valeurs traditionnelles de l’Afrique.

Les chrétiens protestants soutiendront que les Loas sont des anges déchus, et que les anges peuvent être de toutes les couleurs. Cet argument prendra toute son autorité lorsque quelques vodouisants-profanes témoigneront que Mami Wata ou Mama-Wata, une pure négresse à la beauté magnifique — qu’ils confondent d’ailleurs avec Simbi Andezo (maître des eaux douces) — dans leur réelle perception serait une femme très brune aux cheveux longs, mi-poisson ; donc une sirène plutôt comparable à celles de la cinématographie hollywoodienne. D’où le caractère plausible de la  thèse… Sauf qu’en revanche, les Saints indexés plus haut n’ont rien d’angélique. N’ayant aucun rapport avec cette rébellion céleste que nous raconte la Bible, ce ne sont que des figures humaines qui dans le passé ont eu une histoire certes mystérieuse, mais humaine.

Une probable similitude entre la religion africaine et celle occidentale ne saurait aussi justifier en rien cet état des choses, vu que Boukman Dutty déjà dans son sermon à Bois-Caïman avait eu la clairvoyance de dissocier le Dieu chrétien du Dieu vodouisant, ceci jusqu’à même  trancher sur cette affaire des images étant à la base du Syncrétisme : « Le Dieu qui a créé la terre, qui a créé le soleil qui nous donne la lumière. Le Dieu qui détient les océans, qui assure le rugissement du tonnerre. Dieu qui a des oreilles pour entendre ; toi qui es caché dans les nuages, qui nous montre d’où nous sommes, tu vois que le blanc nous a fait souffrir. Le dieu de l’homme blanc lui demande de commettre des crimes. Mais le Dieu à l’intérieur de nous veut que nous fassions le bien. Notre Dieu, qui est si bon, si juste, nous ordonne de nous venger de nos torts. C’est lui qui dirigera nos armes et nous apportera la victoire. C’est lui qui va nous aider. Nous devrions tous rejeter l’image du dieu de l’homme blanc qui est si impitoyable. Écoutez la voix de la liberté qui chante dans tous nos cœurs. » proclama-t-il.

[Rejeter l’image du dieu blanc…]. Par cette phrase, l’on peut aisément déduire que c’est plutôt dans un désir — encore vif — de ressembler aux Occidentaux, et non par contraintes, que nous avons accepté de jouer « sur la rivière du temps » au jeu du syncrétisme, au point de nous perdre  tellement que l’on se retrouve brouillé et qu’on ne peut plus rebrousser chemin. Face à cet imbroglio où le Noir se trouve confondu au Blanc, à ce melting-pot chaotique regroupant un amalgame de classe, de race, de religion et de culture, même un Césaire, un Senghor, un Gontran Damas ou un Fanon auraient eu des grandes difficultés à ne pas recourir à une démarche biaisée d’avance.

À cet effet, un cas d’espèce sera présenté en vue de confirmer notre profond attachement pour l’Occident Chrétien-Raciste-et Matérielle :

  • Un publiciste voulant promouvoir un produit à l’échelle nationale préféra se référer à un scénario rappelant l’aventure des Cowboys. Il n’a pas eu ce sens de discernement qui voudrait que ces hommes à la gâchette facile et passionné du Rodéo n’aient jamais existé dans notre pays ; que de race blanche ou métissés, à quelques rares fois ils furent des personnages propres à un passé des États-Unis, et du nouveau Mexique.

Quelques chanteurs véhiculeront le message que nous autres haïtiens sommes du Congo, du Togo, du Dahomey, du Guinée… Que nous sommes des Yorubas, des Bantous, des Zoulous, etc. Une façon de spécifier que nous sommes réellement des Noirs, de nous inciter à renouer avec nos origines africaines et, de prouver combien nous en sommes fiers, affirmeront plus d’uns. Mais n’est-ce pas ce même vocable de Congo que l’on utilise pour décrire un personnage au look reprochable, peu éclairé, manquant de savoir-vivre et de bonne manière ? N’est-ce pas aussi que le mot Sousou tire sa genèse du nom d’une tribu guinéenne extrêmement détestable à l’époque coloniale ? En première année à l’Université Notre Dame d’Haïti, en 2009, j’entendais un professeur, docteur en Économie utilisé le mot Zoulou pour relater la laideur d’un ancien président de la République. Ce professeur bien entendu n’était ni bel homme, ni blanc, ni mulâtre. Au-delà de notre apparence biologique comparable au pétrole brut, se cache un bonhomme de neige qui reflète notre psyché. Outre sociétale, la crise est véritablement identitaire.

Et la politique culturelle de nos gouvernements étant si faible, la classe moyenne étant privée de sa conscience, la classe possédante étant endogame, la laïcité préconisée par notre Constitution étant caduque dans la pratique, l’Éducation Nationale n’étant point uniforme, la solution à notre problématique tardera longuement à venir.

Si seulement la Civilisation de l’Afrique subsaharienne à l’instar de celle Gréco-Romaine était enseignée dans nos Écoles. Si seulement De l’Égalité des Races Humaines d’Anténor Firmin était rendu classique. Si seulement l’on savait qu’il y a des aborigènes australiens, des népalais, des chinois, des vietnamiens, et d’autres ethnies de différentes contrées de l’Asie du Sud-Est qui naturellement sont noirs ; que c’est le climat qui, en d’autres termes, définit la pigmentation et non une malédiction divine. Dommage !

Au fond nous ne voulons pas être noirs alors que stricto sensu nous ne pouvons pas être blancs. Par conséquent, nous sommes devenus « Noir et Blanc », des copies sales et illisibles.

Ricardo Germain

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