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Voilà pourquoi l’Etat Islamique a « democratisé la terreur »

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Ce constat et cette analyse sont le fruit en grande partie de mes réflexions aux différentes assises du Comité contre le Terrorisme du Conseil de sécurité des Nations Unies, un organisme ad hoc créé par la résolution 1373(2001) à la suite des attentats du 11 septembre 2001.

D’abord, il est utile de préciser que le recul de l’Etat Islamique en Irak et en Syrie ces derniers mois est un fait incontestable. En Irak, il en résulte des actions coordonnées de la coalition internationale menée par les Etats-Unis, les Peshmerga kurdes, l’armée loyaliste irakienne et les milices chiites soutenues par la République Islamique d’Iran. En Syrie, ce recul est le fait des victoires de l’Armée loyaliste du Président Bachar El-Assad soutenue par ses alliés russes, iraniens, le Hezbollah libanais et des forces arabo-kurdes soutenues par les Etats-Unis. La perte de leur capitale auto-proclamée de Mossoul en Irak et les défaites aux alentours de Raqqa en Syrie ont porté un sérieux coup au prétendu Califat et à son Calife autoproclamé Abou Bakr Al-Bagdadi dont certaines informations (notamment russes) donnent pour mort.

La pression exercée sur le groupe Etat Islamique est de nature à ravir son grand rival Al-Qaïda.  La branche syriennes d’Al Qaïda, le Front al-Nosra devenue Jabhat Fatah al-Sham et sa branche africaine AQMI (Al-Qaïda au Maghreb Islamique) sont en lutte avec Daech  pour le leadership de « l’International Terrorisme » et pour l’attraction de nouvelles recrues jihadistes. Néanmoins, ces lourdes pertes ne signifient en rien la fin de l’Organisation terroriste qui, à travers des loups solitaires et d’autres actions plus coordonnées, a prouvé sa capacité de projection de la terreur dans les principales mégalopoles du monde, que ce soit à Bruxelles en Belgique, à Manchester et à Londres en Grande Bretagne, à Berlin en Allemagne, à Paris en France, à Istanbul en Turquie, à Ouagadougou au Burkina Faso, et plus récemment à Barcelone en Espagne…

L’Etat Islamique a réussi à « démocratiser la terreur » en la mettant à portée de n’importe car les moyens utilisés sont tellement simples et dérisoires. Point besoin d’avoir de grandes connaissances en chimie pour commettre un attentat meurtrier, un simple couteau-cuisine peut être utilisé. Point besoin d’avoir un diplôme de pilote de ligne pour pirater un avion, l’Etat islamique ne demande qu’un simple permis de conduire, se trouver une voiture et foncer dans une foule. Alors imaginez un instant le casse-tête que représente cette menace protéiforme aux services de sécurité internationaux? Quand dans certaines villes 2 personnes sur 5 possèdent une voiture, comment empêcher un attentat à la voiture-bélier ? Le terrorisme antérieur planifiait ses attentats à travers des cellules plus ou moins organisées nécessitant des compétences techniques et des moyens financiers et pouvaient donc être l’objet d’une surveillance méthodique des agences de renseignement. Mais l’apparition du phénomène du « loup solitaire », rend plus difficile la surveillance car le loup solitaire agit en dehors de tout réseau et de tout contrôle opérationnel d’une organisation terroriste. Ces criminels assoiffés de sang ont comme limite et repère que leur imagination sanguinaire. Aujourd’hui n’importe quel crétin en échec social peut faire des dégâts incommensurables avec ce nouveau modèle de terreur que certains experts surnomme « le terrorisme eBay» ou «terrorisme à bas prix ».

L’Etat Islamique à travers une utilisation professionnelle des réseaux sociaux a réussi ce qu’on appelle « le terrorisme 2.0 ou terrorisme Youtube » en profitant des failles de ces nouveaux médias qui proposent une communication instantanée et sans filtre. Ainsi, ce nouveau type de terrorisme utilise l’internet et les médias sociaux pour recruter et inciter des jeunes à commettre des actes barbare. Même si ces derniers temps, les Facebook, Twitter, Google, Périscope et co. ont fait des efforts dans la mise en place de logiciel de filtrage mais là encore le filet est beaucoup trop large pour attraper les poissons et les vermines.

L’Etat Islamique accorde une importance telle à sa communication qu’il a mis sur pied sa propre agence de presse, les vidéos sanguinaires de l’organisation ont été scénarisées comme des productions hollywoodiennes avec montage et cadrage professionnel. Daech a presque rendu « fun » le terrorisme aux yeux de certains jeunes jihadistes. Selon les données des Nations-Unies, au plus fort de son ascension Daech avait dans ses rangs plus de 25.000 combattants étrangers originaires de plus de 100 pays. De quoi avoir des relais dans l’éventualité d’un retour de ces combattants dans leur pays d’origine respectif.

L’Etat Islamique est également devenu une franchise avec des succursales au Yémen, en Afghanistan, en Libye avec une capacité d’action malfaisante croissante. L’Afrique sahélienne s’est construit une “réputation” dans le Jihad mondial avec des dépendances d’Al-Qaïda et de Daech comme AQMI, Chebabs, Ansar al-Charia, Ansar el-Dine, Al-Mourabitoun (ex- Mujao) et Boko Haram, passant des prises d’otages classiques à de véritables actions subversives que ce soit au Mali, en Lybie, au Niger, au Nigeria, au Cameroun, en Somalie, ou au Burkina Faso… Au Sahel, les enseignes terroristes se sont multipliées à un point tel que la France, avec le soutien de l’Organisation des Nations Unies, a été obligée d’instaurer le Groupe G5 Sahel (non encore opérationnel) en vue de répondre à la menace des différents groupuscules islamiques de la région.

La défaite de Daech en Irak et probablement en Syrie sera une agréable nouvelle. Abou Bakr Al Bagdhadi éliminé, on dira bon débarras. Mais, la lutte contre le terrorisme international sera longue et demandera une vigilance de tous les instants ainsi qu’une action coordonnée des politiques sécuritaires et des actions sociales à la source en vue d’arrêter le bain de sang.

Fernando ESTIME
Directeur de recherche à la L’Ouverture Institute for Diplomacy and Global Affairs,                                                                                                                  Spécialiste en Sécurité Internationale,
Professeur de Relations Internationales et d’Organisations Internationales,
Twitter: @fernandoestime

 

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Fernando Estimé
Présentateur de Sans Frontières sur la chaîne 22 Télévision Caraïbes et de Espace International sur le 94.1 FM Radio Espace, Fernando ESTIMÉ est licencié en Sciences Politiques de l’Institut National d’Administration, de Gestion et des Hautes Etudes Internationales. Il est aussi Spécialiste en Diplomatie Economique et Politique Commerciale. Depuis 2012, il est Directeur de recherche à la L’ouverture Institute for Diplomacy and Global Affairs (LIDGA). Monsieur ESTIMÉ a une formation en Sécurité internationale touchant à la Non-Prolifération et au Désarmement nucléaire de l’Instituto Matias Romero de Estudios Diplomaticos du SRE du Mexique. Monsieur ESTIMÉ travaille comme Consultant pour différentes institutions haïtiennes et étrangères en plus d'être Professeur de Relations internationales et d’Organisations internationales. Conseiller en Politique Etrangère, le Professeur ESTIMÉ a été Porte-parole du Ministère des Affaires Etrangères d’Haïti de novembre 2014 à octobre 2015. Jeune jovial et dynamique, il est l'un des plus importants experts du complexe relationnel dans le milieu médiatique haïtien et publie régulièrement des chroniques dans les colonnes des principaux journaux du pays. Grand orateur avec un sens de l'humour poussé, ses qualités de Maître de cérémonie ne sont plus à démontrer et ses conférences sont très prisées.

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