EN UNEFREE WRITINGSOCIÉTÉ

Viv ak sa ou genyen an!

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Elle m’énerve. Je n’en peux plus. «Fanm telman engra». Comment a-t-elle pu me dire ça? Moi qui suis toujours si disponible, si disposé…   Si l’attention était richesse, elle pourrait acheter le monde et  moi je serais ruiné pour lui avoir tout donné.

Et ce soir, elle m’accueille avec une dispute de ce genre, après une longue semaine de travail au cours de laquelle j’avais emmagasinée de terribles frustrations engendrées par cette boite que je rêve de quitter. Je ne veux plus travailler comme ça, moi ! Je  veux être écrivain, c’est ce que j’aime faire. Toutes les autres filles me complimentent et me disent que j’ai de l’avenir. Mais elle, tout ce qu’elle fait, c’est commenter sur facebook pour leur rappeler que je suis son mec. Je me demande encore si j’ai de bonnes raisons d’être fier d’elle comme compagne !

Pourtant chaque jour, je lui assure qu’après avoir décroché la lune, je la déposerai à ses pieds. Dommage, ce n’est pas en la fréquentant que j’atteindrai cet objectif. Elle ne m’encourage pas, elle ne fait que se plaindre de tout et de rien. On dirait une princesse égarée sur la terre d’Haïti. Elle est calée dans l’art de m’énerver. Elle ne se tait jamais… pépie tout le temps.  Des fois, elle m’inflige des envies de violence. N’était-ce ma retenue, Dieu sait ce que je lui aurais balancé juste pour qu’elle la ferme.

J’ai épuisé mes économies pour refaire les sièges et réparer la climatisation de ma voiture d’occasion. Juste parce qu’elle manquait de confort pour son dos et que madame ne supportait plus la chaleur et la poussière des satanées rues de Port-au-Prince, qui de surcroit gâchaient son maquillage !  Je ne sais même pas pourquoi elle en porte. Ce «melting pot» de produits chimiques colorés lui donne l’air d’une pâte à modeler. J’ai en horreur les artifices de beauté qui me font douter  de sa présence physique. «Mwen di l sa depi le map filel». Des fois,  je me demande si je sors avec une bande dessinée ou une contrefaçon chinoise !  Ma seule satisfaction, c’est qu’elle soit passée au naturel, mais seulement  au niveau de ses cheveux. Je reste quand même déçu,  car on dirait que ce qu’elle n’utilise plus pour ses cheveux, elle le porte au visage.

Combien de fois pourtant, lui ai-je dit qu’elle est belle, que si la perfection est différente d’elle, je n’en veux point ? Lorsque je la regarde, cela augmente ma foi,  sa beauté prouve  que  Dieu  est le plus Grand des artistes. Elle est rayonnante. «Men fol fè makak ». Et ses vêtements ! Ses morceaux de tissus découpés dans tous les sens au nom d’une hérésie qu’on appelle la mode. Elle en achète chaque semaine et se plaint chaque mois de sa situation financière. Seule une créature bourrée d’œstrogènes peut être  aussi folle.

Ce soir, je m’en fous. Je me tire. Je vais m’éclater. «M gaye! Li met fonw lot!». Je démarre le moteur et je mets la radio. À peine branché sur cette station hip hop qu’une chanson de circonstance commença à remplir l’air: «Loyal» de Chris Brown.  Je secouais la tête en écoutant les premières paroles qui sonnaient comme un mantra, surtout celles-là: «Why give a girl your heart when she ’d rather have a purse (Pourquoi donner à une femme ton cœur alors qu’elle préférerait un sac à main)». Je devrais la dédier à cette névrosée qui souffre d’achat compulsif. Je ne la vois jamais en colère ou sur les nerfs lors de ses foutus shopping appauvrissants. Dire qu’il y a de ces habits qu’elle ne porte jamais !

J’étais déjà à Pétion-Ville et je cherchais un cabaret ou une boite avec de l’ambiance et des jolies «proies». Ma vitre étant baissée, la musique sortant des fenêtres m’a contraint à m’arrêter devant cette nouvelle boite. Le temps de me garer et j’étais déjà à l’intérieur. Et juste à ma gauche au bar, qui vois-je? Cette fille  aux rondeurs exotiques, rencontrée il y a un mois. Haute taille, brune, comme je les aime. On se parle tout le temps sur Whatsapp. Elle a l’air intéressée même si elle m’ignore des fois ou me bloque temporairement. «Li dwe gen twop moun  lap jere». En tout cas, ce soir, elle est là et semble être seule vu qu’elle vient juste de se payer un verre et de s’asseoir devant le comptoir. C’est un cadeau de la nature. «Se mwen li tap tann».

«Bonsoir Angie»! Elle se retourne et ne retient pas sa joie quand elle reconnait mon visage. Elle me saute au cou comme un enfant qui a vu le père Noel.

«Sa ou ap regle la, ou genleu poukont ou?» vérifiai-je.

C’est moi qui ai envie de sauter à son cou quand elle me confirme qu’elle est seule. Elle voulait se changer les idées et s’est rendue là sur un coup de tête. Elle semble vouloir parler comme pour se défouler de quelques problèmes, mais moi je ne veux pas de cela. C’est pour m’éloigner des miens que je suis là. Alors, je change subtilement le sujet en la regardant droit dans les yeux. Au fait, j’essaie de lui transmettre mes intentions pour elle ce soir, en espérant que mes yeux soient vraiment le miroir de mon âme. Je lui touche doucement la main pour compléter mon discours oculaire. Sa passivité me rassure. Ouais, nous y arrivons. Elle cesse la conversation, prenant des gorgées rapides de son verre avant de se mettre à bouger comme s’il s’agit d’une potion rythmée dont elle  venait de s’abreuver.

Une architecture corporelle épousant si bien les décibels… «M ta mode l ak dan ! », pensai-je. Le Dj joue du dancehall, mais moi j’entends la voix de la tentation. Je vais succomber.

La musique change. Du Kizomba! “Merci M. le DJ pour ta complicité”. On s’est juste regardé en signe d’invitation mutuelle. C’est comme si on nous avait appelé tous les deux sur la piste; sans réticence, main dans la main, nous répondons à l’appel. Les premiers pas me transportent. Sa peau est douce et elle sent bon. Quel délice! Ce ne sera pas une danse mais un diner, un vrai régal. Nos ceintures sont des instruments de percussion s’harmonisant à la perfection. Nous diminuons le rythme mais augmentons l’intensité en nous serrant toujours et encore plus étroitement comme si nous voulions fusionner. Si certains appellent cela «danser sur un carreau», je dirais, qu’elle et moi, évitions de faire un pas de trop. Adieu pudeur, décence, retenue. Pas de réserve. On se fout pas mal de qui est là ou de qui nous regarde. Moi, je la veux! Elle aussi. N’était-ce cet effet «fade» performé par le disc jockey pour changer de chanson, nos lèvres se seraient croisées.

Nous continuons à danser sur le tempo de cette nouvelle mélodie, une chanson compas qui change légèrement le rythme et nous contraint à nous séparer un peu. Elle garde le cadence et sourit en fredonnant les premières paroles de cette chanson qu’elle semble apprécier: «Triye» de Kreyol la. Dans la pénombre, je regarde lascivement ses lèvres quand, brusquement, les paroles qui en sortent me font l’effet d’une douche froide:

« Pa vin di mwen (Pa vin di mwen) ke ou ka leve ou kite,

Yon relasyon (yon relasyon) pou nenpot stupidite 

Pa vin di mwen ke li fasil pou rekomanse

San menm eseye jwenn mwayen pou sa mache»

C’est comme-ci la terre avait cessé de tourner pendant une dizaine de secondes. J’ai comme une crise d’absence. Ca défile comme un film d’horreur dans ma tête, le parcours que j’ai mis à «triye» pour la trouver, celle qui me parait vraiment être la bonne.  La rare «mennaj ki pat gen mennaj» que j’avais dénichée. Et là, après une dispute, en une seule soirée, je m’apprête à tout risquer…. «Epa kounya», me suis-je dis.

Je ne veux plus danser. J’empoigne fermement ma cavalière par le bras en lui faisant signe de s’arrêter afin de retourner à nos places initiales au bar. Elle semble déçue mais consent à quitter la piste. Je cherche la sortie des yeux quand elle me chuchote à l’oreille qu’elle doit se rendre aux toilettes. Elle n’avait pas fait trois pas que je me  sauvais comme un voleur. C’est avec fracas que je ferme la porte de la voiture en démarrant le moteur du même coup. Toc toc sur mon pare-brise «Patron»- Aargh! C’est cet escroc qui vient réclamer son dû pour avoir soi- disant surveillé ma voiture pendant que j’étais au bar. Je descends la vitre et lui tend le billet sorti de ma poche en y jetant un coup d’œil évasif. A deux carrefours plus loin, je me rends compte que c’est un billet de 1.000 gourdes que j’ai donné à ce voleur. Merde! «Ah Zafè»! Pas question d’y retourner. Je veux être loin de ce que je m’apprêtais à faire.

Ce n’était quand même pas élégant, cette façon de me défiler sans excuse. Je saisis donc mon téléphone pour lui envoyer un texto: «Je suis désolé, je devais partir. Urgence…». J’efface notre conversation et je ferme l’application. Dans le silence de mort de la voiture, je me mis à penser à ma chanson salvatrice et j’ai souri. Je m’arrête un moment au milieu de la rue  pour chercher Triye de Kreyol la sur youtube. Je branche mon téléphone sur la sono de la voiture et je reprends la route. La musique m’est si agréable que j’ai envie de lâcher le volant pour balancer mes mains au ciel. Ce sont des «paroles d’évangile» que claironne cette chanson. Cela réconforte mon âme:

 “Viv ak sa ou genyen an (He he, ak sa ou genyen an),

 Rete ak sa ou genyen an (He he)”

 

Puis en appuyant à fond sur l’accélérateur, je me suis mis à ricaner en pensant à cette fille que j’ai laissée au bar… «Si l sonw bon grenn, la jwenn met li (Rires)»!

En un tour de main, je me retrouve devant la porte de ma dulcinée que j’imagine dans les bras de Morphée. Je me demande que faire…. Devrais-je frapper à sa porte? La réveiller? Non, il ne vaut mieux pas. Je rebrousse chemin et rentre chez moi. Je ne vais pas l’appeler. Je crois que je vais lui écrire….Et demain, au lever du soleil, nous serons réconciliés.

Notre relation restera « Invictus »

Merci Kreyol la !!!!

« Si ou ak yon moun ki renmenw e ki chwazi respekte w

Pa pran defo l sou preteks ke ou ka jwenn pi bon pase l’»

Tijoe Zenny, Triye

 

Steeve Bazile

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Steeve Bazile
Je suis Steeve Bazile, entrepreneur, journaliste, mais avant tout amateur de littérature. J’ai trouvé en cette dernière, un trésor surpassant toute forme d’intelligence : le bon sens. Le mien étant régulièrement aiguisé, je m’arroge donc de dire, de débattre, d’opiner, de contester, de questionner tout ce que je crois comprendre. Un érudit, dites-vous! Mais non, je ne suis qu’un profane… Le profane avisé!

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