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Visa américain : Les politiciens haïtiens doivent se libérer du marchandage politique !

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Depuis la chute de la dictature sanguinaire des Duvalier, nombre de politiciens haïtiens dans les cercles du pouvoir et dans les franges de l’opposition ont reçu soit des menaces d’annulation ou la simple révocation de leurs visas américains. A titre d’exemple, le 21 décembre 2016, Le Nouvelliste mentionnait que le farouche opposant au régime Martelly, l’ex-sénateur Moise Jean-Charles, déclarait lui aussi que son visa américain avait été révoqué pour des raisons inconnues de la presse.

Il est également important de se rappeler que lors des élections de 2011, l’ambassade américaine avait révoqué ou menacé de révoquer les visas de plusieurs proches et alliés du feu président René Préval. Et tout récemment, Le National rapportait que des menaces de révocation de visas planaient sur plusieurs sénateurs lors du vote de la résolution sénatoriale en faveur de Guy Philippe, sénateur élu de la Grand’ Anse. Il est évident que le visa américain constitue un outil de marchandage diplomatique ou de chantage politique des Etats-Unis envers les politiciens haïtiens. Plusieurs de ces derniers recherchent comme beaucoup d’autres concitoyens l’opportunité d’effectuer chez le grand voisin du nord des visites personnelles, de famille ou de santé. D’autres y voient l’occasion d’obtenir refuge, asile, ou un exil volontaire loin des tumultes politiques s’il s’avère nécessaire. Cependant, il serait juste de se demander comment les politiciens patriotes, au nombre infiniment réduit soit-il, peuvent-ils faire face à un tel marchandage politique ?

La politique a été, est et restera toujours un rapport de force.

Tout empire travaille continuellement à maintenir son emprise en s’immisçant dans tous les interstices de la société, de la politique, du culturel, de la psychologie et même de l’imaginaire du pays qu’il vise à dominer. En Haïti, l’influence américaine pèse de tout son poids dans la politique interne du pays montrant souvent ouvertement son influence par l’octroi ou le refus du visa américain à nos politiciens en fonction de ses intérêts. Le visa représente l’élément-clé du rapport de force politique car il est objet de convoitise par les politiciens, en tant que le sésame nécessaire pour ouvrir l’accès à l’Amérique. Dans notre mentalité, faire de nos jours un petit tour aux Etats-Unis devient pour beaucoup d’entre nous aussi nécessaire et prestigieux que de voyager en France le siècle précédent. Certes, visiter les Etats-Unis ou tout autre pays est avantageux pour explorer le monde, se frotter à d’autres sociétés et cultures et, en soi n’a rien de mauvais. Cependant, le privilège de l’obtention du visa américain ou tout autre visa que ce soit, ne doit être obtenu en sacrifiant les intérêts de la nation ou le bien-être des citoyens. Obtenir ou renouveler le visa américain ne doit pas être non plus le fruit de compromissions, de servilité, de bassesses, d’indignité ou d’antipatriotisme. Et pour contrecarrer tout possible marchandage, les politiciens haïtiens qui veulent maintenir leur intégrité et se faire respecter ont une simple décision à prendre : être prêt à tout moment à perdre leurs visas américains ou s’attendre à un refus de renouvellement. Sans visas, ils ne mourront pas, cela est assuré ! Avec un tel état d’esprit, les politiciens défendant des idéaux démocratiques feront fi de cette pression politique pour agir, voter ou protester comme bon leur semble.

La résistance et la résilience d’un peuple se fortifient par le courage de ses politiques!

Les Etats-Unis comme tout autre pays émettant des visas d’entrée pour l’accès à leurs territoires ont le droit de discriminer et de choisir au peigne fin des candidats à l’immigration en fonction de leurs intérêts. Ces intérêts peuvent être différents et quelque fois opposés à ceux des soi-disant « pays amis d’Haïti » – terme souvent usité par la propagande internationale et retransmis bêtement par plusieurs de nos médias. En guise d’exemple, le Canada voulant peupler son vaste territoire face à une population vieillissante s’ouvre aux ressortissants haïtiens de préférence en quête d’études universitaires ou de jeunes professionnels et de surcroit francophones. Le Brésil, de son coté, à l’heure où s’établissait une demande croissante pour la construction de stades et autres infrastructures lors de la Coupe du Monde de Football et des Jeux Olympiques, acceptait sans grandes restrictions les ouvriers haïtiens.

Toute politique d’immigration est donc fonction d’intérêts. Et il demeure que l’obtention du visa est un privilège et non un droit. Ce privilège convoité par les politiciens haïtiens doit toujours être vu comme une simple courtoisie et non comme la bouée de sauvetage d’une nation en péril. C’est à peu près ainsi qu’avait commenté Moïse Jean-Charles après l’annonce de l’annulation de son visa. Il apparut ce jour-là sobre, sans état d’âme, « kè poze » comme il le fallait. D’autres politiciens se sont comportés de la même manière et cela est admirable car un changement de mentalité se développe.

Politique américaine de la carotte et du Big Stick (Gros Bâton)

La politique du visa américain n’est autre que l’une des formes modernes de la doctrine du “Big Stick” chère au président américain Theodore Roosevelt. Cette doctrine au début du XXe siècle visait à faire assumer aux Etats-Unis la place d’une véritable police internationale qu’elle continue à endosser de nos jours malgré la position contraire du Président Trump avant son élection. Si donc vous plaisez à l’Oncle Sam, il vous offrira la carotte des avantages diplomatiques ou économiques. Dans le cas contraire, il vous menacera de sanctions, vous coupera une aide financière cruciale ou vous bannira de son territoire. Haïti n’est pas l’unique pays à faire face à la diplomatie du visa américain. Celle-ci s’exécute dans plusieurs pays de la planète, particulièrement en Afrique. Proche de nous, en République Dominicaine par exemple, des sénateurs, des députés, des responsables gouvernementaux, des militaires et des policiers de haut rang ont été dépouillés de leurs visas américains très récemment. Les Etats-Unis se prévalent du droit légitime qu’ils ont d’annuler le visa d’individus impliqués dans des activités illicites, comme le crime organisé, le trafic des narcotiques, la corruption ou la violation des droits humains. Et pour cela nul ne peut leur en tenir rigueur.

Mais tenter par la politique du visa d’influencer un vote parlementaire, punir une personnalité politique qui manifeste devant leur ambassade, sanctionner un militant politique qui les critique ouvertement est faire preuve de marchandage ou même de goujaterie politique. C’est ce qu’avait tenté de faire récemment le sénateur américain Marco Rubio menaçant le gouvernement haïtien d’annulations de visas si le vote d’Haïti à l’OEA pour s’ingérer dans la politique interne du Venezuela ne se faisait à son goût. Face à l’arrogance d’une telle menace, le gouvernement Moise-Lafontant a su voter historiquement en fonction de sa volonté et de sa conscience politique en toute souveraineté et indépendance au risque d’avoir à payer les conséquences et répercussions dans un avenir proche. C’est faire preuve de bravoure et même de témérité tel que nous l’a enseigné Capois-la-Mort. Voilà l’exemple qui doit inspirer les politiciens haïtiens progressistes et nationalistes face à la diplomatie marchande du visa américain. Dans la diversité de leurs positions politiques, ils pourront reconquérir graduellement notre dignité et poser des actes courageux pour façonner dans le présent un avenir prometteur.

Patrick André

 

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Patrick André
Je suis Patrick André, l’exemple vivant d’un paradoxe en pleine mutation. Je vis en dehors d’Haïti mais chaque nuit Haïti vit passionnément dans mes rêves. Je concilie souvent science et spiritualité, allie traditions et avant-gardisme, fusionne le terroir à sa diaspora, visionne un avenir prometteur sur les chiffons de notre histoire. Des études accomplies en biologie, psychologie et sciences de l’infirmerie, je flirte intellectuellement avec la politique, la sociologie et la philosophie mais réprouve les préjugés de l’élitisme intellectuel. Comme la chenille qui devient papillon, je m’applique à me métamorphoser en bloggeur, journaliste freelance et écrivain à temps partiel pour voleter sur tous les sujets qui me chatouillent.

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