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Opinion | «Twa wòch dife » : sécurité, économie, éducation pour une nouvelle Haïti

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Au lieu de l’arôme de la soupe joumou, ils sont confrontés à l’odeur des maisons et des corps brûlés.

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J’ai célébré le 1er janvier avec la traditionnelle «soupe joumou», commémorant la fête de l’indépendance et des ancêtres. Cette journée me rappelle toujours de bons souvenirs de ma jeunesse : rester éveillé toute la nuit à jouer avec des amis, rendre visite à ma famille et partager une soupe joumou avec les voisins. Ce fut une journée remplie d’espoir et de possibilités.

Pourtant, aujourd’hui, de nombreux jeunes haïtiens sont privés de la possibilité de vivre et de créer leurs propres expériences qui leur sont chères. Au lieu de l’arôme de la soupe joumou, ils sont confrontés à l’odeur des maisons et des corps brûlés. Alors qu’ils naviguent dans les guerres de gangs, seuls quelques chanceux survivent, bien qu’ils soient sans abri, affamés et terrifiés. Pour eux, 2024 ne s’est pas levé avec de l’espoir, mais avec l’incertitude de ce que le lendemain leur apporterait et s’ils échapperont à l’enfer sur terre.

Haïti se trouve à la croisée des chemins, son avenir étant en jeu de manière précaire. Nous, peuple haïtien, sommes confrontés à une dure réalité : une violence paralysante, une économie stagnante et un système éducatif dysfonctionnel. Pourtant, au milieu de ce sombre paysage, l’espoir vacille. Notre résilience, notre ingéniosité et notre esprit inébranlable offrent le potentiel d’un changement transformateur. Ce n’est pas le moment de se lamenter sur le passé. L’heure est à l’action collective, pour jeter les bases d’une nouvelle Haïti, brique par brique.

Pourtant, aujourd’hui, de nombreux jeunes haïtiens sont privés de la possibilité de vivre et de créer leurs propres expériences qui leur sont chères.

C’est pourquoi je continue de collaborer avec d’autres organisations dans le cadre de la Kowalisyon Dyalòg Ayisyen, qui a élaboré un Manifeste qui fournit un cadre pour engager la société civile sur la valeur fondamentale de l’inclusion. Le manifeste du dialogue est un engagement de la société civile pour parvenir à une Haïti démocratique et prospère.

En effet, deux siècles se sont écoulés depuis que nos ancêtres ont renversé le colonialisme français, et 37 ans depuis la chute du régime des Duvalier. La Constitution de 1987 promettait un nouveau départ, mais aujourd’hui, notre société est fragmentée, notre économie est en ruine et nos politiques sont profondément divisées. Nous sommes devenus tellement à l’aise de blâmer les autres que cela est devenu instinctif. Nous disons que leur stratégie est de diviser pour régner. Pourtant, nous nous laissons diviser, mais nous ne pouvons pas ignorer l’histoire. Ce sont des mains haïtiennes qui ont enfoncé le poignard dans le dos de Dessalines. Nous ne pouvons pas détourner notre visage de notre réalité. Ce sont les mains des Haïtiens qui sont utilisés pour kidnapper, brûler, piller, mutiler et assassiner sans discernement des hommes, des femmes, des enfants et des personnes âgées innocents.

Nous pouvons blâmer la communauté internationale, mais les crises actuelles sont le résultat de divisions internes et de notre manque de vision combinés à plus de deux siècles d’exploitation par les élites intellectuelles, économiques et politiques haïtiennes. Nous avons marginalisé et déshumanisé une partie importante de notre population. Notre vocabulaire de l’oppression a évolué et est passé des termes désobligeants de « Bosal » et « Kongo » à « Nèg mòn » et « Nèg andeyò », et plus récemment à l’insulte de « Kokorat ». Malgré les étiquettes changeantes, les visages cachés derrière ces termes restent constants et invisibles. Pourtant, paradoxalement, ces élites regardent aujourd’hui avec peur les vidéos de ces mêmes « Kokorats » distribuant des enveloppes remplies d’argent à la population tels des seigneurs féodaux. Nos voix se réduisent à des murmures de « Kòmandan », « Patwon » et « Chef » alors que nous implorons le passage ou la libération d’un être cher.

Nous disons que leur stratégie est de diviser pour régner. Pourtant, nous nous laissons diviser, mais nous ne pouvons pas ignorer l’histoire. Ce sont des mains haïtiennes qui ont enfoncé le poignard dans le dos de Dessalines. Nous ne pouvons pas détourner notre visage de notre réalité.

Se libérer de ce cycle de désespoir nécessite une profonde prise de conscience. Nous devons reconnaître notre complicité historique dans l’élaboration de cette triste réalité et nous engager en faveur d’une vision transformatrice : une nation bâtie sur l’inclusion et la justice. Même si les acteurs internationaux nous ont donné le marteau, ce sont nos mains, et non les leurs, qui le manient. Nous sommes les charpentiers de l’agence qui doit choisir entre construire, brique par brique, une nouvelle Haïti ou perpétuer le cycle de destruction.

Twa Wòch Dife : Les Trois Piliers

Enfant, je me souviens avoir rendu visite à mon grand-père au « Morne à Chandelle », une section communale de Gressier dans le département de l’Ouest d’Haïti. Je me souviens du « Twa Wòch Dife », le poêle à trois pierres que les femmes utilisaient pour cuisiner. Ce modèle est central dans chaque cuisine de campagne. J’ai appris que le placement soigneux de chaque pierre était essentiel à l’équilibre. De même, je considère trois piliers fondamentaux – la sécurité, l’économie et l’éducation – comme cruciaux pour la stabilité d’Haïti. De plus, la participation civique est le bois de chauffage qui alimente la transformation sociale.

Pour qu’Haïti parvienne à la stabilité, je crois qu’il faudra se concentrer stratégiquement sur ces « wòch (rochers) ». La sécurité est fondamentale, sans laquelle la peur et la violence prévalent. Une économie robuste offre des opportunités et des ressources, et un système éducatif adaptable prépare les générations futures à réussir.

Sécurité : le fondement de la démocratie

La sécurité est la première chose, essentielle à une démocratie prospère. Ce n’est que dans un environnement sûr que les citoyens peuvent participer pleinement aux activités politiques et économiques. Dans mon précédent article dans Ayibopost, une stratégie en cinq points pour une sécurité durable, j’ai proposé quelques tactiques pour résoudre la crise des gangs. Ils comprennent:

  1. Renforcement des unités d’élite : Renforcer la Police nationale haïtienne (PNH) et les forces spéciales de l’armée pour qu’elles prennent la tête de la lutte contre les gangs.
  2. Police de proximité avec le soutien international : les agents réguliers de la PNH, en partenariat avec les forces internationales, assurent à la fois une police de proximité efficace et une réduction de la corruption.
  3. Nationalisation de la sécurité privée : les quelque 75 000 personnes travaillant pour des entreprises privées peuvent être réglementées et intégrées dans des efforts de sécurité légitimes.

Je crois fermement que les Haïtiens doivent mener le combat pour sécuriser leur pays. Le contexte et les calculs montrent également clairement qu’Haïti a besoin d’un soutien international. À ce titre, je soutiens le contingent kenyan approuvé par l’ONU. Les Kenyans, comme les Brésiliens auparavant, n’ont pas la responsabilité de résoudre les désaccords politiques en Haïti. La tâche d’édification de la nation repose sur nos épaules. Nous avons déjà échoué dans cette tâche, accusant les interventions au lieu de regarder en interne. Cette fois, nous devons réussir. Nous le devons à nous-mêmes et aux générations futures.

Si l’application de la loi joue un rôle essentiel, la sécurité va au-delà du renforcement de la police. Nous devons investir dans un système judiciaire professionnel, responsable et équitable pour briser le cycle de l’impunité. La véritable sécurité exige également d’instaurer la confiance avec les communautés et de lutter contre l’exclusion qui est à l’origine de la violence.

Économie : favoriser une prospérité équitable

Le deuxième « wòch » est une économie prospère, favorisant une prospérité équitable pour tous les Haïtiens. Cela nécessite un engagement collectif à démanteler les barrières bureaucratiques que nous avons érigées. Ces barrières servent deux objectifs insidieux : enrichir les fonctionnaires grâce à la corruption et éloigner les concurrents. Ils étouffent l’esprit d’entreprise et entravent la création de nouvelles entreprises, entravant ainsi la croissance économique et les opportunités.

Notre imaginaire collectif est captivé par le « Kanal ». Imaginons si nous appliquions ce même principe à divers secteurs au-delà de l’agriculture : l’industrie manufacturière, la production d’énergie, la construction et le tourisme. Imaginez les champs prospères, les usines bourdonnantes et les marchés animés présentant les créations locales. Cette Haïti dynamique, propulsée par notre ingéniosité et notre esprit, est à notre portée.

Toutefois, ce moteur de progrès nécessite comme fondement un système judiciaire solide et équitable. Nous devons éliminer les obstacles internes, tant physiques que sociétaux, qui entravent le développement. Les infrastructures en sont un excellent exemple. Pendant des années, les systèmes de péage formels, essentiels à la réparation et à la construction des routes, ont été abandonnés en raison de l’aversion profondément ancrée de la population à l’égard des impôts. Si un tel système avait été mis en place, ils auraient probablement protesté. Ironiquement, les gangs ont démontré le caractère pratique de tels systèmes en percevant des « péages » sur leurs territoires. Cette réalité gênante recèle une leçon précieuse : l’ingéniosité interne, associée à une gouvernance responsable, peut ouvrir la voie à des solutions innovantes.

Éducation : former les futurs leaders

Le troisième « wòch » n’est pas simplement l’éducation, mais un système robuste et réactif qui forme les futurs dirigeants ici même, sur le sol haïtien. Les familles haïtiennes, animées par leur croyance inébranlable dans le pouvoir transformateur de l’éducation, sacrifient tout pour envoyer leurs enfants à l’école, même de l’autre côté de la frontière avec la République dominicaine. Cet exode révèle avec acuité les lacunes honteuses de notre système éducatif. Des dizaines de milliers d’étudiants haïtiens supportent non seulement des frais de scolarité élevés, mais aussi le fardeau écrasant du logement, de la nourriture et du transport dans un pays étranger, en plus d’être confrontés aux abus, à la discrimination et aux indignités.

Pourtant, les parents d’Haïti et de la diaspora transfèrent chaque année des centaines de millions de dollars américains vers la République dominicaine. Il ne s’agit pas seulement d’une ponction sur les familles individuelles ; c’est une occasion manquée pour Haïti. La perte n’est pas seulement financière ; ce sont les médecins qui pourraient soigner les patients en Haïti, les ingénieurs qui pourraient construire nos infrastructures et les entrepreneurs qui pourraient diriger notre économie.

Actuellement, 80 % de nos écoles sont privées. Nous devons inverser le scénario et rendre 80 % publics. Cela nécessite des solutions innovantes, et une possibilité réside dans les partenariats public-privé. Je propose un modèle dans lequel le gouvernement investit ses ressources limitées dans la construction d’infrastructures scolaires. Les parents en Haïti continueraient à payer les frais de scolarité, tandis que les associations locales de la diaspora serviraient de ponts aux parents à l’étranger pour financer les salaires des enseignants et l’équipement scolaire pendant un certain nombre d’années. Ces écoles seraient gouvernées par un conseil composé de parents, de dirigeants communautaires, de représentants de la diaspora et d’élus locaux, favorisant ainsi la transparence et l’appropriation communautaire. Ils feraient également preuve de bonne gouvernance auprès des étudiants et des adultes.

Participation civique : le « Chabon » de la démocratie

L’engagement civique est la chaleur essentielle, le « chabon » qui alimente le feu d’une démocratie dynamique. Dans la construction d’un nouvel Haïti, chaque citoyen doit devenir un chauffeur, s’occuper de ce chabon et le nourrir avec une participation active. Même si je comprends la désillusion que beaucoup ressentent à l’égard de la démocratie, son potentiel promis de changement positif reste intact. C’est pourquoi je propose de renforcer notre tissu démocratique en rendant la participation électorale obligatoire. Cette suggestion fait écho à une recommandation de la Commission bipartite américaine sur la pratique de la citoyenneté démocratique, présentée dans son rapport « La voie à suivre : Réinvention essentielle de la démocratie constitutionnelle américaine ». Nous ne pouvons pas nous arrêter au vote, qui n’est que la première étincelle. Pour véritablement attiser les flammes d’une citoyenneté active, nous devons envisager de mettre en place un service national obligatoire pour la citoyenneté. Ce service aurait trois objectifs essentiels :

1- Niveler l’éducation de base des jeunes.
2- Offrir un programme pour les perfectionner dans les métiers clés.
3- Offrir une option de programme de réintégration et de réadaptation pour ceux qui quittent les gangs.

Le service national peut favoriser le sens du devoir civique, doter les individus de compétences précieuses et créer des opportunités pour ceux qui cherchent à s’éloigner de la violence.

Construire ensemble, une femme à la fois

Haïti se trouve à un moment déterminant. Nos défis sont immenses, mais notre potentiel de changement l’est tout autant. Nous pouvons jeter les bases d’une nouvelle Haïti, une brique à la fois. Notre concentration sur la sécurité, l’économie et l’éducation – équilibrées et interconnectées – peut déclencher une action transformatrice. Il est temps d’aller au-delà des idéaux, de participer activement à la reconstruction et d’adopter « L’Union Fait la Force » comme devise et appel à l’action.

Alors que nous commençons une nouvelle année, je vous invite, concitoyens, défenseurs et militants, et en particulier les membres de la Kowalisyon Dyalòg Ayisyen, à engager la diaspora haïtienne dans cet effort collectif. Laissons de côté les différences et écrivons ensemble un nouveau chapitre de l’histoire d’Haïti. Il est temps de construire l’Haïti dont nous rêvons, pierre par pierre, plein d’espoir, pour parvenir à l’équilibre, à l’équité et à la justice.

Par Johnny Celestin

Image de Couverture : | © Jean Feguens Regala/AyiboPost


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Johnny Celestin is a political analyst, community advocate, and founding member of Defend Haiti's Democracy. He is the Chairman of Konbit for Haiti and an active board member of various Civil Society Organizations (CSOs) in Haiti and the U.S., including the Center for Haitian Leadership and Excellence (CLE); Sustainable Organic Integrated Livelihoods (SOIL); Defend Haiti’s Democracy (DHD); the Haiti Policy House; Forum Haïtien Pour la Paix et le Développement Durable (FOHPDD); Peace Dialogue and Acceptance, Reconciliation and National Healing. He is a Deputy Director at the NY City Mayor's Office of Minority and Women-owned Business Enterprise (M/WBE).

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