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Ti Pat: Le chimè au coeur d’enfant

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C’était dans le cadre du travail que je rencontrai Ti Pat pour la première fois, il y a deux ans. J’avais vite compris que si je voulais travailler dans cette zone, je devais faire des alliances stratégiques. Je devais me lancer et comprendre cette dynamique qui faisait rage dans nos bidonvilles, zone de non-droit par excellence.

Ti Pat était un jeune qui ne devait pas avoir plus de vingt-deux ans. Il était un des leaders de Cité Militaire, banlieue périphérique de Delmas. Son nom évoquait aussi bien le respect que la terreur dans la communauté. Lorsqu’il vint à moi, ses mots furent simples: «Pa bò isit la, bèl ti pitit, moun pa rantre ni sòti konsa non», «Se nan site a wi ou ye la miss». J’avoue que la verve du type m’intimida, mais je décidai de me montrer brave.

 «Ou nan mal la, ou nan mal la nèt: naje pouw sòti ».

Je choisis de me comporter comme si je connaissais le «son lari a» et utilisai les rares expressions de base que je connaissais et que tout «bredjenn» qui se respecte devait employer afin de commencer les négociations. Il nous déclara qu’aussi longtemps que nous venions soulager les gens de la zone, il nous offrirait sa protection. Il voulut pousser l’audace pour recueillir une reconnaissance personnelle, mais je restai ferme. Il parut surpris, mais finit par nous gratifier d’un sourire de reddition. La «miss» était intraitable. Li pa nan afè moun pa.

Les jours qui suivirent resteraient à tout jamais gravés dans ma mémoire. Je ne connaissais rien à cette vie de cité, moi petite fille ayant toujours vécu dans une bulle opaque au loin de certaines réalités. Je parlais de la misère existant en Haïti quand il fallait relater les problèmes auxquels était confronté le pays, mais jamais je n’avais encore été témoin des scènes que je vis là-bas ou de celles que je voyais défiler au fond des yeux rougis par la dose quotidienne de ciment mélangé que reniflaient ces jeunes.

Il y avait deux zones phares: Simon et Pelé. De tout temps, il y avait toujours eu une rivalité entre les gens de ces deux blocs sans compter les attaques qu’ils subissaient de la commune la plus proche d’eux à savoir Cité Soleil. Les habitants de Simon n’étaient pas les bienvenus à Pelé et vice versa. Franchir la limite tacite était un appel au suicide, car dans la majorité des cas, c’était un corps inerte criblé de cartouches créoles que l’autre camp récupérait, courtoisie du camp adverse. C’était un mode de vie routinier, ébranlé régulièrement par les représailles des deux côtés et les pleurs des familles victimes. J’appris à connaitre Ti Pat petit à petit lors de mes visites de routine et de supervision de mon équipe déployée dans les environs. Il passait de temps en temps le matin dans la zone pour me saluer. C’était un garçon maigrichon, à la peau boutonneuse, signe flagrant d’une maladie sous-jacente. Il était toujours entouré de jeunes filles qui pour un rien commençaient à se battre pour lui, car la suprématie était toujours un thème constant à la cité. Il aimait plaisanter et les appelait amoureusement ses «matlòts». Il était vif et colérique, s’emportant pour un rien, mais repassant au rire comme s’il n’y avait jamais rien eu. Eut-il été scolarisé correctement, il aurait pu rivaliser avec n’importe quel aspirant politique, je pense (surtout ceux de ce pays). Sa description de la vie était celle des cyniques ayant connu en tout et pour tout le joug de la misère et de la discrimination agrémentées du poids des fausses promesses. Il me confia qu’il savait qu’il était de la génération de ceux qui étaient nés pour mourir jeunes. Il ne connaissait que la violence et savait pertinemment qu’elle était maintenue pour perpétrer la division entre ce qu’il appelait les «moun anwo» avec les «moun anba». Il fumait autant de clopes qu’il mangeait de marinades bien chaudes avec un air désabusé. Je lui confiai que je détestais cette dénomination discriminatoire qui faisait croire que les gens de la cité étaient des gens moins importants dans l’échelle humaine haïtienne, mais il m’invita à l’accepter, car selon lui, elle existait bel et bien. Il me rétorqua que c’était les gens comme moi, les poupées porcelaines jouant aux durs, qui refusaient d’accepter que ce pays avait créé un gouffre clair et net entre ses citoyens. Et d’une certaine façon, il en voulait plus à quelqu’un comme moi pour ma naïveté qui offrait une toile de couverture à ceux qui les exploitaient.

Il me montra le terrain vague où il avait élu domicile et qui hébergeait la population cible avec laquelle je travaillais. C’était la propriété d’un grand potentat en Haïti qui à lui seul aurait pu créer les conditions favorables pour changer la vie de plusieurs d’entre eux, mais il avait juste continué le cycle qui consiste à les monter les uns contre les autres tout en y tirant parti. Il venait régulièrement le payer pour s’assurer que son usine puisse continuer à fonctionner dans la zone sans embrouilles. Mais qu’avait-il construit dans la zone? Qu’avait-il apporté de meilleur à la communauté ? Rien… rien de rien! Les gens continuaient à mourir quotidiennement sous les balles de bandits armés qui prenaient en otage ce quartier devenu zone de non-droit.

Sa condition n’avait guère changé de façon intrinsèque. Il n’avait pas connu une enfance dorée: son père avait été criblé de balles par un gang de Simon et il était devenu un homme le même jour. Il avait tenu sa promesse de se venger en tuant à son tour, quelques années plus tard, cet homme dont il n’oublierait jamais le visage qui avait assassiné son père pour un deal de cargaison d’armes. Sa mère avait vite fait de le confier à sa tante paternelle pour s’enfuir et ne jamais revenir. Elle avait fini par mourir en donnant naissance à un enfant dont il ne sut jamais le sort. Sa tante avait trimé avec lui, mais il avait vite compris que c’était à lui de gagner le tcho tcho .

Au fil de nos conversations, il m’avoua n’avoir jamais tué quelqu’un d’autre dans sa vie. Il trainait avec d’autres jeunes comme lui qui le vénéraient parce que tant bien que mal, il s’était juré de protéger les siens. Quand je pris mon courage pour lui demander pourquoi il n’essayait pas de s’en sortir autrement, de se trouver un travail indépendant, il me demanda «pour faire quoi» ?

     –  Ouvè yon biznis. Vann ju glase, al mande yon djòb nan faktori yo, vann pap padap; répondis-je maladroitement consciente que la pensée semblait avoir plus de consistance dans ma tête que dans ma bouche.

Il pouffa de rire suivi de toute sa clique. Il n’y avait pas d’autres vies pour lui, me dit-il durement… C’était comme de demander à un poisson de marcher. Il n’avait rien connu d’autre et d’une certaine manière, il n’avait pas envie de connaitre la vie rangée de huit heures – cinq heures. Ça n’ajouterait rien à sa vie.

     –   M pap baw manti, la miss. M pa janm fè anyen ki mal. M achte yon zam pou 3 mil dola epi m bay yon ti kokorat jere li nan lari a. Lè li fe kòb, li jerem. Mwen mete yon moto fè taksi deyò a ak premye resèt li t fè a.

     –    Donk ou anpè lè ou konnen yon moun ap touye moun deyò a ak zam ou lwe li a ?

     –   Ah m pa konnen anyen nan saw ap di a la miss. M lwe misye afèm. Sal fè ak zam la pa konsènem.

Il éclata de rire en voyant ma mine consternée tout en inhalant une énième bouffée de cigarette. Je crois que c’était la première fois que je réalisai l’écart qu’il y avait entre Ti Pat et moi. Ce n’était pas ce que les gens remarquaient au prime abord, à savoir notre différence sociale. Je réalisai que nous étions différents au travers de son idéologie de froid calculateur. Il se fichait de qui pouvait être une victime aussi longtemps que son magot arrivait. Mais pouvais-je le blâmer quand la société ne lui avait jamais offert une opportunité ? Pouvais-je lui en vouloir quand mon premier réflexe était de m’enfuir et lui tourner le dos pour ne jamais me rappeler de cette fréquentation même si cela avait relevé du cadre professionnel et non d’un choix personnel ? Pouvais-je lui en vouloir quand, choyée bien tranquillement, je n’avais pas connu l’aversion et la discrimination de ce monde de non-droit ? Qui aurait-il été eut-il eu une opportunité ? Eut-il connu la chaleur d’un foyer où il n’aurait pas eu à grandir trop tôt en adulte responsable : qui serait-il devenu ?

Il répondit à ces questions à travers un simple geste quelques jours plus tard. Je m’étais décidée à passer la journée sur le terrain, mais lorsque nous arrivâmes dans la zone, tout paraissait assez calme… trop calme d’ailleurs. Et j’avais raison, car quelques minutes après, un de ses bras droits vint me transmettre un message. Ti Pat me demandait de quitter la zone avec mon équipe. Une jeune fille avait été violée et son petit ami exigeait réparation. Il allait y avoir des représailles. Ti Pat avait expressément demandé qu’on laisse la zone. Je ne me le fis pas répéter et nous nous empressâmes de tout remettre dans les voitures afin de partir. En prenant la route pour ressortir vers l’entrée de la City Bank, les coups de feu au loin retentirent et je fis une prière de bénédiction envers Ti Pat. Je n’avais aucune idée de ce qui se serait passé une fois bloqué dans la zone entre les deux camps rivaux.

Il nous fallut attendre deux jours pour avoir l’autorisation de retourner dans la zone. Je m’y rendis dans l’espoir de le remercier, mais la scène que je vis restera à tout jamais gravée dans ma mémoire. Je vis le corps inerte de Ti Pat brulé à vif qui pendait au bout d’une corde. Apparemment, l’affrontement avait viré au bain de sang. Il avait été criblé de balles pour être ensuite brulé. Pour tracer l’exemple clairement, ce qui restait de son corps inerte avait été pendu. Je fermai les yeux tandis qu’on nous relatait le récit de la fin de Ti Pat.

Sa mort, on en est tous responsables. Cette société qui n’offre rien comme alternative, les privilégiés qui préfèrent se taire et feindre de ne pas voir le gouffre vers lequel nous convergeons, cette classe « bourgeoise » qui perpétue continuellement le phénomène du ghetto en les munissant d’armes et en créant la division des classes, cette jeunesse dont je fais partie qui s’intéresse plus au prochain «programme» qu’à la bonne gestion gouvernementale. Je sais bien qu’il était un bandit, mais quel choix lui avions-nous laissé dans ce pays où tout le monde préférait vaquer à ses préoccupations, toujours content de ne pas être la victime, mais sans agir concrètement? Combien d’entre eux sont tombés sans que moi par exemple je ne m’en rende compte ou pire que cela: sans que cela ne m’importe guère? Combien de fois avions-nous soi-disant lancé des podyab rapidement oubliés dans les futilités de notre existence? Combien de fois avions-nous mangé le «manje bliye»,  car après tout, ce n’était pas le voisin ou un proche à nous… pas quelqu’un de notre niveau, pas une connaissance?

Je ne sais pas quoi dire de Ti Pat aujourd’hui, mais son souvenir est l’un de ceux qui ne me quittent pas. Ces épisodes ancrés dans ma mémoire me rappellent que j’ai une dette morale envers ceux qui vivent encore dans ces conditions inhumaines. Je ne suis pas sûre de toujours savoir si la direction vers laquelle je conduis ma vie de tous les jours est la meilleure orientation pour rembourser cette dette, mais je sais que je me dois d’apporter ma contribution, aussi minime soit-elle, afin d’éviter que d’autres Ti Pat ne tombent de la même manière.

J’ai souvent pensé que Ti Pat a été l’une de mes meilleures rencontres même si je n’ai pas su le comprendre au moment même. Peut-être est-ce lui la cause de mes insomnies quand je réfléchis à ce pays qui m’inspire à la fois un amour et une haine entrelacés.

C’est à ta mémoire Ti Pat que ces mots sont écrits, mais je travaille pour t’offrir un peu plus qu’une histoire relatée. J’oriente mes pas en silence, mais je sais que je dois aussi préparer ma voix… une voix ferme dénuée de fausses promesses qui fut ton lot et que d’autres comme toi vivent actuellement. Oui! En ton souvenir, je contribuerai à poser une pierre qui fera la différence et je raconterai ton histoire en espérant conscientiser ma génération.

Commentaires

Meg
I am just a girl in love with coffee crossing life with her ups and downs. I prefer to let people have their own idea about who I am. I am also a humanitarian worker and I love to discover new culture and new people. I want my writing to touch people and make an impact in their life.

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