ÉCONOMIEEN UNEPOLITIQUE

Subventionner les importateurs de riz c’est tuer les producteurs locaux à petit feu

0

Pour calmer les esprits surchauffés depuis le 7 février, le gouvernement de Jean-Henry Céant a annoncé la réduction du prix du riz sur le marché national. Si cette mesure semble adresser l’une des revendications de la population, ses conséquences sont potentiellement désastreuses pour la production nationale.

 

Après l’adresse à la Nation du chef de l’État, le jeudi 14 février 2019, c’était au tour du Premier ministre Céant de prendre la parole. Annoncé « dans les prochaines heures », le discours a été finalement lu par le chef du gouvernement le samedi 16 février soit deux jours après.

Dans le train de mesures annoncées, la 9e retient l’attention : la réduction du prix du riz sur le marché local. Si elle a le mérite d’agir sur l’une des revendications populaires, une telle mesure, selon certains témoigne de l’incompréhension des enjeux par le gouvernement.

Ce n’est pas la première fois que l’État haïtien a recours à une mesure similaire. Le 8 février 2019, dans une tentative de casser l’élan des manifestations de rues, Jovenel Moïse s’était entretenu avec des producteurs et des importateurs de cette denrée afin de parvenir à en baisser le prix. Quelques mois plus tôt, lors de l’installation de l’actuel Premier ministre, le président de la République avait lui-même annoncé l’importation de 12 000 tonnes de riz. La caravane du changement, projet phare du président Moïse axé sur la production nationale, n’a manifestement pas apporté les résultats espérés.

Sous la présidence de Michel J. Martelly, le Premier ministre, Laurent Salvador Lamothe avait passé un accord avec le Vietnam pour l’importation de riz, dans l’espoir d’en diminuer le prix sur le marché. Sans nul doute, depuis plusieurs décennies, les gouvernements tendent à privilégier ce levier dans leur politique d’apaisement social.

 

Protéger la production nationale ou la détruire ?

Le Premier ministre Céant a annoncé que le prix de la marmite de riz (approximativement 1 livre) allait diminuer, passant de 50 gourdes à 35 gourdes. Il faut noter que la livre de riz, dans le panier de la ménagère, coûtait déjà entre 60 à 65 gourdes. Compte tenu de cette différence, le prix final sur le marché sera supérieur aux 35 gourdes déclarées.

Cette diminution censée agir sur la situation de pauvreté de la population sera inefficace, de l’avis de l’économiste Etzer Émile : « Comment croire qu’une quelconque mesure relative à la réduction des prix du riz pourra faire baisser la vie chère qui est généralisée, et qui touche tous les produits du panier de la ménagère ? », s’interroge-t-il.

De plus, pour parvenir à cette baisse de prix, le gouvernement annonce qu’il va temporairement renoncer à collecter des taxes sur l’importation de cette céréale. 60 000 tonnes métriques de riz, pour 4 importateurs, à raison de 15 000 tonnes par importateur, ne seront pas taxées par l’Administration générale des douanes. Les petits importateurs ne sont pas concernés par cette exonération. Paradoxalement, dans le même discours, le Premier ministre a affirmé que conjointement avec le président de la République, il comptait abolir les monopoles et protéger la production nationale. L’importation massive de riz, politique soutenue depuis plusieurs années, ne peut en aucune façon favoriser la production locale.

 

D’où vient le riz que nous consommons ?

Le riz, importé et produit localement, représente le premier aliment que consomment les Haïtiens. Tout ajustement du prix de cette denrée touche directement le quotidien d’une grande majorité de la population.

Dans un rapport daté du 26 octobre 2018, le département d’État américain de l’agriculture estimait que les importations de riz du pays de juin 2018 à juillet 2019 seraient stables, autour de 500 000 tonnes métriques. La production nationale, pour la même période, était projetée à environ 80 000 tonnes, soit 6 fois moins que les importations. Chaque année, Haïti dépense plus de 200,000,000 de dollars américains en riz, ce qui fait de cette filière l’une des plus lucratives du pays.

Le marché du riz est très concentré. Les principales marques de riz importé distribuées dans le pays sont : Mega, Tchako, Bull et Bongu. Elles sont distribuées respectivement par Caribbean Grain Company, Tchako S.A., Riceco S.A. et Cristo S.A. Ces grands groupes sont aussi très présents dans d’autres secteurs comme les électroménagers, la télécommunication, le pétrole, etc.

 

Ajustements structurels et importations

Le riz n’a pas toujours été un aliment principal dans la consommation des ménages haïtiens. La production locale de riz, avant les années 1980, suffisait à satisfaire la demande. Quand Haïti a commencé à adopter les mesures d’ajustement structurel du FMI, les importations ont pris le dessus. Ces mesures, en effet, préconisaient la libéralisation de l’économie, passant entre autres par la réduction des droits de douane. Il faut noter que le riz importé est en compétition non seulement avec le riz national, mais aussi avec les autres produits de notre agriculture. Cela a conduit à la faillite de milliers de petits producteurs haïtiens.

Le rapport “Qui nourrit les Haïtiens ?” du Mouvement Paysan Papaye (MPP), en partenariat avec l’ONG Action Contre la Faim, mentionne qu’en 2016 sur les 13,3 milliards de gourdes déclarées en douane dans la filière du riz importé, l’État haïtien percevait 2,3 milliards en taxes.

Lors de sa conférence de presse, ce 20 février 2019, pour annoncer les mécanismes de réduction des prix, le ministre des Finances, Jean Ronald Décembre n’a pas précisé quel serait le manque à gagner de la mesure prise pour favoriser les importations. Mais, si on considère que les importations de produits alimentaires n’ont pas diminué ces dernières années, on comprend que l’État renonce à une somme considérable.

Ainsi, l’abolition – même temporaire – des taxes à l’importation sur le riz est un contresens si l’on se réfère aux vœux du gouvernement. Cette mesure contribue à consolider des monopoles, ceux-là mêmes que Jean-Henry Céant a assuré vouloir casser, dans l’espoir de mettre fin à la crise.

Jameson Francisque

Commentaires

Jameson Francisque
Linguiste. Journaliste. Passionné de technologie. Je m'intéresse à la politique et à l'économie. Ah, j'écris aussi un peu de poésie, histoire de faire passer la vie.

Gérer la crise de « L’hôpital général » en temps de crise politique

Previous article

Les mesures annoncées par l’administration Moïse-Céant ne porteront pas fruit

Next article

Comments

Comments are closed.

#ReteBranche : Pour ne rien rater, inscrivez-vous à la lettre Ayibopost