ART & LITERATURECULTURE

« Soleil à coudre », de Jean D’Amérique, un premier roman flamboyant et crépusculaire 

0

« Mon nom est un poème de fin du monde. »

Difficile de ne pas se transformer en laudateur enthousiaste lorsqu’on referme le premier roman de Jean D’Amérique, tout juste paru : ‘Soleil à coudre’. La tiédeur semble être une notion étrangère au poète des Côtes-de-fer (également directeur artistique du festival Transe Poétique). Son hommage à Régina Nicolas et à toutes les « petites fleurs du ghetto », ‘Touf flè nan pikan’, en 2015 (Prix René Philoctète) le démontrait déjà. Sa mélopée désespoir ‘Nul chemin dans la peau que saignante étreinte’ en 2017 (Prix de la Vocation) le confirmait.

Puis vint en 2020 un ‘Atelier du Silence’ fureur poétique dans lequel bandits officiels, officieux et internationaux se déchaînaient dans les flancs d’une île exsangue, sous les yeux indifférents d’un monde barricadé. La même année : ‘Cathédrale des Cochons’, monologue théâtral, entendait porter les cris des massacrés de La Saline au-delà des frontières haïtiennes (Prix Jean-Jacques Lerrant des Journées de Lyon des Auteurs de Théâtre), révéler au grand jour les complicités et les exactions impunies.

Alors lorsque le premier roman de Jean D’Amérique est paru la semaine dernière, une histoire d’amour contrarié entre deux jeunes filles dans la Cité de Dieu, on savait déjà que la flamboyance serait au rendez-vous; que les cœurs comme les mots seraient à vif. Et le désir d’attirer la lumière sur Ayiti intact.

« Papa enfile sa robe-colère pour nous remuer, nous travailler l’esprit. Bref rappel de la fonction de sa bouche, mitrailleuse à l’affût du moindre créneau. Sang ouvert au feu, il tempête, vogue dans son orage, se livre corps entier à une violence rhapsodie, gueule comme si on ne l’avait jamais égueulé, même dans son enfance. Si l’enfance, comme il croit, est l’âge du silence, il n’a pas eu d’enfance à proprement parler. La plus lointaine branche de son histoire qui nous parvienne, c’est son alliance avec la rue. Et, comme dit l’Ange du Métal, on n’est plus un enfant quand seule la rue nous berce. »

Tête Fêlée ne peut guère compter sur l’appui de Fleur d’Orange, sa mère, pour apaiser la tempête domestique. Si, « cercueil de tendresse, Papa ne se sent traversé par la vie que quand il cogne », sa « mère retient ses mots, pour ne pas replonger sa bouche dans la source amère. Le silence, puis la violence. Non : la violence, puis le silence. Fleur d’Orange a peur de briser la glace, elle fait semblant de ne rien voir, défie sa charge émotionnelle en tordant le linge qui chante désormais plus fort au bout de ses mains. Elle a la chance d’être un peu éloignée, sinon elle s’écroulerait sous les muscles du bourreau. Du bourreau que sa bouche ne sait pas nommer. »

Elle filera ensuite, cette mère prostituée, finir la bouteille de rhum en rêvant d’ailleurs ou alors elle rejoindra à travers les rues de Port-au-Prince l’un de ses trois réguliers qui lui permettent d’échapper au trottoir : Divine la radine, experte de l’escroquerie dans les bureaux publics, le Seigneur des Entrecuisses (pas besoin d’expliciter) ou le Politicien dont le cul est fabriqué pour toutes les chaises (qui a exilé femme et fille à Montréal « pour ne pas les tacher de sa boue politique »).

Dans le taudis que les trois partagent sur ce bout de terre insalubre arraché aux puissants, la jeune Tête Fêlée devra se faire toute petite pour trouver une place d’où écrire une lettre qu’elle ne finira pas. Silence, sa camarade de classe, sa lune, dont le regard la transperce, « ciel d’un bleu rare » dans les yeux, est la destinataire de cette lettre inachevée d’une insolente sensualité.

« Tu seras… Tu seras seule. Tu seras seule dans la nuit. Tu seras seule dans la grande nuit. »  Prophétie obscure de Papa qui la hante.

Papa n’est pas son père (rien dans ce monde sans logique n’est simple) mais le beau-père de Tête Fêlée. Le sien est parti, « selon la légende de la bouche qui donne et de l’oreille qui reçoit » danser avec Baron Samedi le jour de son expulsion dans ces abysses ensoleillées. Papa est le bras droit de l’Ange du Métal, le chef du gang qui règne (et protège des intrusions : rien dans ce monde sans logique est simple, on l’a déjà dit) sur le quartier. « Ce dernier est le chef le plus pesé qu’on aura connu, sa légende brûle toutes les langues de notre quartier, et sa réputation va même au-delà. Point besoin de vous dire s’il faut se plier à son autorité. » Elle joue les petites mains quand elle quitte l’école ou les appâts pour les kidnappings et autres briganderies sanglantes qui garantissent gourdes et survie.

« Est-ce à ça que ressemble la nuit ? » Silence, seul éclat entre les lignes obscures d’une vie sans horizon.

« Dans la foulée, je brise les voix de ma raison […] Deux coups. Un pour l’hiver qu’abrite son visage, un autre pour les nuits dont regorge son cerveau. Deux coups qui font leur feu sans faute. Deux coups où luit ma vengeance […] De luxuriantes flaques jouent leur géométrie sur la vitre. La mare prend le large sur le sol. Je vois les voiles bleus de mon enfance se déchirer dans le bassin rouge. »

Un pédophile en moins. Un premier meurtre.

« Une fois l’acte achevé, j’espérais jeter le crime dans les sentiers de l’oubli. Et pourtant vite je remonte les collines de mon enfance, où flotte l’étendard de ma patrie ratée. Est-ce ici la nuit ? Tu seras… »

Cette vengeance de rue sera celle qui achèvera de déstabiliser la vie des personnages de cette fable crépusculaire mais sublime, véritable plongée réaliste dans le grand maelström de la misère, loin des « gouvernements et candidats au pouvoir (qui) donnent des armes et quelques rations de riz pour asseoir leurs desseins malhonnêtes déguisés en démocratie » aux jeunes gens des quartiers précaires comme Cité de Dieu.

« Par manque de caresses, nos corps s’adonnent au langage des décombres. Nos pas s’effacent dans les contrées de la vie, laissant la poussière se conjuguer. À l’appel du quotidien, point de mots pour dire les péripéties de la quête de survie. Entre le besoin de conquérir une parcelle de vie, de voir advenir un lendemain meilleur et l’envahissement de la crasse, le mur des inégalités sociales dressé devant nous, entre l’espoir de vivre autrement et la marge qu’on nous impose d’habiter, l’éternel cycle du mépris, il y a forcément un besoin de mourir. Nous sommes des êtres en agonie, comme des yeux sous l’emprise d’un orage de poussière.

  Ici, tout est gloire pour le rien, alléluia pour la merde… »

Premier roman et coup de maître, langue experte qui mène l’oreille aux bordures de la jouissance, les mots poignards déchirent l’avenir et l’innocence des enfants et le rythme déchaîné du phrasé colle le nez du lecteur européen sur une réalité qu’il se refusait alors à imaginer. Lecteur européen toujours prêt à s’extasier devant les talents de « la nation des écrivains » mais jamais vraiment à aller regarder derrière le rideau, au-delà du réalisme merveilleux qu’il trouve si joli.

Jean D’Amérique n’esthétise pas ici le malheur et l’injustice : il les dénonce – crûment – les canonne – sauvagement – en restituant le souffle de l’insécurité chaque jour dans la nuque, la main du désespoir qui enserre le cou jusqu’à la syncope chaque matin, transformant sa rage et sa maîtrise du Verbe en armes pour déciller et porter la voix des sacrifiés, à qui il rend dignité et complexité. Une fable grandiose, rouge, féroce et érotique, emplie de désir, de vie, malgré la purulence des cadavres alentour : l’histoire d’amour de Tête Fêlée et de Silence est de celles qui changent le regard et qu’on n’oublie jamais.

« Je connais ton regard, c’est la mer qui veille sur le printemps, j’y vois le large chaque fois que je le croise et je sens s’embraser nos élans, à faire tomber les hautes murailles qui nous écartent. » Une détonation, au loin, de retentir.

— ‘Soleil à coudre’, de Jean D’Amérique, ed. Actes Sud —

Frédéric L’Helgoualch

Photo de couverture: Marie Monfils

Commentaires

Frédéric L’Helgoualch
Frédéric L’Helgoualch vit à Paris. Il écrit des critiques littéraires et a découvert la riche histoire et la foisonnante littérature d’Haïti à partir d’un livre de Makenzy Orcel, ‘Maître Minuit’. Depuis il tire le fil sans fin des œuvres haïtiennes. Il a publié un recueil de nouvelles, ‘Deci-Delà, puisque rien ne se passe comme prévu’ et un ebook érotique photos-textes, ‘Pierre Guerot & I’ avec Pierre Guerot.

Que disent les chansons haïtiennes des femmes ?

Article Precedent

Bajou Kase du 9 mars | Comprendre le duel entre Joseph Jouthe et Renald Luberice

Article Suivant

Comments

Comments are closed.

#ReteBranche : Pour ne rien rater, inscrivez-vous à la lettre Ayibopost