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« Qu’importe si nos rêves peinent à fleurir » lu par Lyonel Trouillot

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Cette chronique se veut une modeste contribution à cette vaste opération de support combien nécessaire à la reconnaissance de la vitalité de la littérature haïtienne dans nos deux langues, avec une attention particulière à celle qui se produit en Haïti, moins répertoriée et valorisée par la critique que celle qui se publie à l’étranger

La littérature haïtienne vit. Elle n’est pas dominée aujourd’hui par une école, une tendance. Variété de styles, de thèmes, de genres. Un plus grand nombre de femmes produisant dans tous les genres. De « nouvelles » écritures théâtrales. Une poussée de la fiction en créole. Et la force d’une poésie en créole dénonciatrice et révoltée. Cette vie n’est pas suivie de manière systématique par des recensions critiques. Les livres passent, et les lecteurs en ratent qui sont de qualité. Les lecteurs pas assez informés, et la littérature non accompagnée dans l’une de ses fonctions : mettre en discussion des idées et des formes dans leur relation avec le réel.

Cette chronique se veut une modeste contribution à cette vaste opération de support combien nécessaire à la reconnaissance de la vitalité de la littérature haïtienne dans nos deux langues, avec une attention particulière à celle qui se produit en Haïti, moins répertoriée et valorisée par la critique que celle qui se publie à l’étranger.

Ce n’est pas un hasard si nous avons choisi de l’inaugurer avec le recueil de Jephté Estiverne, prix Amaranthe 2024, mais publié en 2025.

Quoi que nous pensions des prix – on sait que la qualité littéraire n’est pas toujours ici comme ailleurs la logique qui prévaut dans leur attribution -, il est bon de visiter les œuvres primées. De nombreux prix – quelques-uns fictifs ou irréguliers – ont été créés en Haïti ces dernières années. Toute société crée ses propres instances de légitimation, de valorisation et de reconnaissance. Lire les œuvres primées, c’est lire aussi ce que « l’establishment » littéraire haïtien, peut-être en (re)constitution dans sa dominante et ses variétés, valorise.

Et bien sûr, l’œuvre elle-même. Déjà, une confiance dans la poésie. « Omettre de s’en remettre au poème – C’est rassembler ses pas – sous la version absente de son cri ». Sous une métrique et une imagerie modernes, le vieil adage romantique de la dimension performative du dit. Performance à la fois salutaire et dérisoire. Car, à la lecture des poèmes, on peut relire le titre qu’on avait lu au départ comme une proposition de vérité désormais comme une antiphrase. Combien vrai « qu’importe peu si nos rêves peinent à fleurir », les transcrire c’est leur donner vie. Mais combien faux, car le dit du rêve dit aussi son absence, son non avènement. Dire je t’aime ne fait pas naître l’amour, puisque « tout je t’aime finit flaque de sang ».

Il y a dans ce recueil comme une lutte entre un désespoir se refusant à s’avouer tel et un zeste d’espérance. Les vers les plus forts de l’ensemble sont peut-être ceux qui révèlent cette tension : « je raconte en vaincu – ma nuit demeurant jour-poème ». Ou encore « les miroirs du poème me fixent – et me voilà trahir – le côté cinglant de la plaie ». La plaie : l’absence d’une figure aimée, de figures parties ou forcées de partir. On pense à Supervielle : « Comment faire un retour avec tant de départs ? ». La plaie encore : Port-au-Prince (Carrefour-Feuilles) ravagé. Fuite. Quartiers changés en charniers. » Bruit de pas annonçaient hécatombe… Ratures sanglantes… Torche des nuits de sang… »

La thématique est diffuse. Passage à des émois et référents de petite touche en petite touche. Comme ponctuations d’un trop-plein qui ne laisse guère le temps de s’attarder sur un point particulier : l’absence, la mort, la mémoire, l’intime, la réalité sociale, le lieu déshabité, les corps désirants et meurtris…

De beaux vers qu’on retiendra. Loin de cette tendance chez quelques jeunes poètes haïtiens de langue française, de « poétiser » (répétition de ce qui a été déjà poésie sans enjeu éthique). Un souffle. Dans le voisinage avec celui d’un Jean d’Amérique, avec moins de colère et de fulgurance. Peut-être parce qu’un pessimisme assumé (démenti par quelques éclats) ne pousse pas le nerf jusqu’à la rage. Le prologue se termine par cette phrase : « Au pays du poème, le jour est le visage constant des cauchemars de nuit ». Pour un texte encore plus fort et plus beau, il n’y manque peut-être que l’adverbe « rageusement ».

QU’IMPORTE SI NOS RÊVES PEINENT A FLEURIR, Jephté Estiverne, poésie, C3 éditions, 2025 (Prix Amaranthe 2024)

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Poète, romancier, critique littéraire et scénariste, Lyonel Trouillot a étudié le droit.

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