L’armée d’Haïti a assassiné la fillette de Petit-Goâve en 1990. Sa famille revient sur ce drame aujourd’hui historique
Les forces armées d’Haïti assassinent Roseline Vaval, onze ans, le 5 mars 1990 devant sa maison, rue Dessalines, à Petit-Goâve, lors d’un épisode de répression violente de manifestations contre le pouvoir du général Prosper Avril.
Avril a saisi la présidence en 1988 après un coup d’État contre le général Henry Namphy.
L’ancienne élève de Notre-Dame de la Sagesse succombe à ses blessures dans les bras de sa mère, Marie Carmelle. Elle a été atteinte d’un projectile en pleine poitrine.
Trois membres de la famille de Vaval, ainsi qu’un ancien maire de Petit-Goâve présents sur les lieux et contactés par AyiboPost, racontent ce drame, qui allait précipiter la chute de Prosper Avril.
« De teint clair, respectueuse et d’un calme remarquable », Roseline Vaval était une fillette aimée de tous, déclare Frantz Frontenelle, ancien élève du lycée Faustin Soulouque et l’un des initiateurs du mouvement anti-Avril à Petit-Goâve.
L’homme connaissait la fillette pour avoir été président de la chorale de l’église Notre-Dame de l’Assomption de Petit-Goâve, dont Roseline Vaval était membre.
L’ancienne élève de Notre-Dame de la Sagesse succombe à ses blessures dans les bras de sa mère, Marie Carmelle. Elle a été atteinte d’un projectile en pleine poitrine.
Côté maternel, Roseline Vaval était l’aînée d’une fratrie de quatre enfants : Willem Vaval (décédé), Gladymir Vaval et Valérie Vaval.
Son père, Oscar Vaval, avait une dizaine d’autres enfants avec d’autres femmes, selon Cathy Vaval, la petite sœur de la victime jointe par AyiboPost. Cathy avait un an lors de l’incident.
Reprenant les paroles de leur père, décédé en août 2022, elle décrit sa défunte sœur comme une élève studieuse et très disciplinée, « qui serait morte avec un livre d’histoire en mains ».
L’événement tragique a lieu dans le contexte d’une série de manifestations populaires dans le pays contre le général putschiste Prosper Avril. Jugé illégitime, son pouvoir était fortement contesté par la population et une partie de la classe politique dès son accession en 1988.
Les protestataires lui reprochaient d’avoir instauré un régime militaire autoritaire, responsable de nombreux actes de torture et de répression contre ses opposants, y compris des prisonniers politiques.
Avril était un ancien membre influent du régime dictatorial de Jean-Claude Duvalier. Il a dirigé le service de sécurité du dictateur jusqu’à sa chute en 1986.
La mort de Roseline Vaval a suscité une vive émotion et déclenché une vague d’indignation à l’échelle nationale.
Pour Frontenelle, « il s’agissait d’un événement d’une ampleur inédite, qui a profondément bouleversé le pays, notamment les opposants au pouvoir en place ».
Selon lui, l’assassinat de la jeune fille a ravivé la dynamique de mobilisation et contribué à relancer la contestation visant à renverser le président Avril dans les jours qui ont suivi.
À Petit-Goâve, des écoliers, notamment des élèves du lycée Faustin Soulouque, sont descendus dans les rues pour dénoncer l’assassinat, selon Delor Desgranges, ex-maire adjoint de la commune (2015-2019) et témoin de l’époque.

Le Lycée Roseline Vaval à Petit-Goâve, le 19 mars 2026. Photo : Amy Jean Louis

Le Lycée Roseline Vaval à Petit-Goâve, le 19 mars 2026. Photo : Amy Jean Louis
Des milliers de personnes ont participé aux funérailles, à l’issue desquelles des manifestations ont éclaté.
Ces mouvements de contestation se sont également intensifiés dans d’autres villes du pays, notamment Jacmel, Les Cayes, Gonaïves et Port-au-Prince.
Dans le quartier de Bel-Air, à Port-au-Prince, une cérémonie en mémoire de Roseline Vaval s’est transformée en une nouvelle vague de manifestations populaires.
Le 10 mars 1990, soit cinq jours après l’assassinat de Roseline Vaval, le général Prosper Avril, sous pression populaire et à l’appel de l’assemblée de concertation — une coalition informelle regroupant partis politiques, organisations de la société civile et figures publiques —, a dû démissionner et s’exiler.
« Le départ du président était une victoire pour les protestataires », rapporte l’ex-maire Desgranges, qui se dit engagé dans un travail de devoir de mémoire au niveau de la commune de Petit-Goâve autour de l’assassinat.
En mai 2001, à Pétion-Ville, le général Prosper Avril est arrêté en vertu d’un mandat d’arrêt émis contre lui depuis 1996.
« L’aggravation des violations des droits fondamentaux commises lorsque le général Avril était au pouvoir, de son coup d’État de 1988 à son départ en mars 1990, ne peut être ignorée », a écrit Amnesty International dans un bulletin publié le 6 juin 2001, saluant son arrestation.
L’organisation avait souligné que Prosper Avril avait été arrêté pour agression, torture et arrestation de six militants haïtiens en 1989 et 1990.
Ces six hommes se sont vus accorder des dommages et intérêts au terme d’une action civile intentée en 1994.
Selon Amnesty International, un tribunal de district des États-Unis a statué que Prosper Avril était « personnellement responsable de l’interrogatoire et des actes de torture auxquels ils avaient été soumis ».
À sa sortie du pénitencier national, le 15 avril 2002, le général Prosper Avril a de nouveau été arrêté.
Dans le cadre de ce nouveau mandat, selon Radio Télé Métropole, citant des sources policières de l’époque, il a été appréhendé pour sa participation présumée au massacre d’une dizaine de paysans à Piatre, une localité située non loin de Saint-Marc, en mars 1990, le jour même de son exil.
En avril 2002, Thomas Eddy Dupiton, qui avait été l’avocat des paysans victimes à Piatre, a nié toute participation de Prosper Avril dans ce dossier. Avril a été relâché en 2004.
Aucune procédure judiciaire aboutie n’a permis de trancher sa culpabilité ni de prononcer une condamnation définitive concernant les différentes accusations portées contre lui.
Après l’assassinat, des initiatives ont été prises par l’État, des personnalités ainsi que des organisations de la société civile de la commune pour honorer la mémoire de Roseline Vaval.
En 1996, l’État haïtien dote la commune d’un lycée portant son nom, logé dans le quartier de Vialet, première section communale.
Joint au téléphone par AyiboPost, l’actuel directeur dudit lycée, Roland Boutoute, précise que cette institution scolaire logeait autrefois à l’école nationale de Vialet avant d’être relogée dans un nouveau bâtiment en janvier 2021.
Le nouveau bâtiment est construit sur une superficie de 10 000 mètres carrés, avec dix-huit salles de classe, selon les précisions d’un communiqué du bureau de communication du ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle publié le 12 janvier 2021, consulté par AyiboPost.
Sous l’initiative du cartel de la mairie de la ville, dont Delor Desgranges était membre, en 2017, une ruelle au niveau du quartier de La Hatte a été rebaptisée au nom de Roseline Vaval.
Selon l’ancien maire, cette décision a été prise dans le but d’honorer la mémoire de la fillette.
D’autres initiatives ont été prises par d’autres personnalités de la ville.
Par exemple, en juillet 2018, le Dr Fred Jasmin, directeur médical de l’hôpital Notre-Dame, a érigé un buste représentant Roseline Vaval devant l’établissement de l’ancienne école de la victime.

Un buste de Roseline Vaval à l’intérieur du Lycée Roseline Vaval en 2024. 19 mars 2026. Photo : Amy Jean Louis
En 2023, la présence du général Avril comme invité d’honneur à la 29e édition du festival Livres en folie du journal Le Nouvelliste, la plus grande foire annuelle du livre en Haïti, a été fortement contestée.
Des dizaines d’auteurs haïtiens estimaient que sa présence déshonorerait l’événement en raison de son passé de putschiste et de dictateur.
AyiboPost n’a pas pu s’enquérir de l’existence d’une enquête relative au dossier, 36 ans après les faits.
Le dossier est aujourd’hui au point mort, selon la sœur de Roseline Vaval, Cathy Vaval.
Par : Wilder Sylvain
Couverture |Un buste de Roseline Vaval à l’intérieur du Lycée Roseline Vaval en 2024. 19 mars 2026. Photo : Amy Jean Louis
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