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Que se passe-t-il quand un pasteur raconte qu’il s’est trompé de doctrine pendant une décennie ?

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« Depuis que j’ai entendu que le pasteur a changé de doctrine, je ne me suis plus intéressée à son église, dit Blondine Louis. Tu ne peux pas baptiser toutes ces personnes et déclarer que tu étais dans l’erreur. Et notre baptême dans tout cela, il ne signifie rien ? », s’interroge-t-elle

À Portail Léogâne dans une rue que les riverains appellent « Route rail », parce que jadis des trains y passaient, se trouve l’église pentecôtiste Source de la grâce que le pasteur Moïse Vaval dirige. Cet édifice se démarque de toutes les constructions de la zone. Il s’impose par son style architectural et sa grande barrière derrière laquelle siègent deux agents de sécurité.

La route qui mène vers le temple n’est plus un chemin de fer, mais elle regorge de fer que des hommes portant des lunettes noires façonnent. Malgré les éclats discordants des fers soudés et des récepteurs émettant divers programmes dans certains lieux de ce quartier précaire, l’on arrive à entendre les sons provenant de l’Église Source de la Grâce. Le samedi 5 septembre 2020, le pasteur Moïse Vaval prêche le sabbat.

Les fidèles sont alignés en deux rangées au rez-de-chaussée de l’établissement qui dispose aussi des balcons. La chaire, endroit où généralement ceux qui mènent le culte s’assoient, reste vide. Les gens qui mènent le service restent en bas, près de l’assemblée. Ils ne ratent aucune occasion de parler du sabbat. L’exposé du jour amène à faire croire à l’assistance que le culte du dimanche est une transgression à la loi de Dieu.

« Nous ne cherchons pas à nous identifier à une religion, dit l’homme de Dieu. Les religions humaines, baptistes, adventistes, nazaréennes, témoins de Jéhovah… sont là pour nous diviser »

Quand vient le tour du pasteur Vaval de prononcer son sermon, il continue sur la même lancée. « Dieu ne change pas. Il ne peut pas dire le sabbat un jour et le culte du dimanche un autre jour », clame le pasteur.

En général, ce sont les adventistes du 7e jour qui observent le sabbat. Mais le pasteur Vaval et ses fidèles ne se voient pas dans cette dénomination. « Nous ne cherchons pas à nous identifier à une religion, dit l’homme de Dieu. Les religions humaines, baptistes, adventistes, nazaréennes, témoins de Jéhovah… sont là pour nous diviser, pour nous garder dans l’ignorance, pour nous éloigner de la parole de Dieu », dit le pasteur qui explique qu’il cherche à s’identifier au peuple de Dieu.

Un autre membre de l’église a plus tard renforcé les propos du pasteur. « Nous observons le sabbat parce que c’est ce que prescrit la parole de Dieu. Mais nous ne sommes pas adventistes », ajoute-t-il.

Pourtant, cinq ans de cela, le même pasteur et la même église tenaient un discours tout à fait différent de ce qu’ils véhiculent aujourd’hui.

Les vérités cachées

Moïse Vaval a fait des études en comptabilité et gestion, mais il s’intéressait aussi à la théologie. Après avoir travaillé dans plusieurs institutions en Haïti et à l’étranger, l’homme a fondé l’église Source de la Grâce en 2002. L’église tenait son culte tous les dimanches.

Entretemps, le pasteur entamait des études en théologie sans savoir si tout allait basculer plus tard. « Quand j’ai découvert la vérité, j’ai été offusqué parce que j’étais en maîtrise en théologie », dit l’homme d’un air pensif.

La vérité, le pasteur l’a découvert en 2016 lors d’une visite en Israël. Moïse Vaval vivait à New York à l’époque. Il laissait la gestion du temple Source de la Grâce à d’autres leaders religieux en Haïti.

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Lors de son voyage, Vaval s’est rendu compte qu’il n’était pas dans le vrai chemin. Le péché du leader a été de n’avoir jamais observé le sabbat alors que Dieu lui-même a travaillé pendant six jours et s’est reposé le septième jour. »

Moïse Vaval souligne avoir découvert lors de son voyage en 2016, les fêtes bibliques notamment la Pentecôte et la pâque que l’Église rejette pour en adopter d’autres qui sont païennes par exemple la Noël et la fête des Mères.

Au cours de la même année, le pasteur a commencé la rédaction d’un ouvrage titré Les vérités cachées aux fidèles. Le texte d’une centaine de pages consacre un chapitre entier au sabbat.

Après cette épiphanie, Moïse Vaval a d’abord prêché le sabbat à sa famille, sa femme et ses trois enfants. Au début, le pasteur explique qu’il était difficile pour ses enfants d’emboiter le pas. Mais ils l’ont finalement suivi « parce qu’ils aiment Dieu ».

Un pari difficile

De retour en Haïti en 2018, Moïse Vaval a essayé d’enseigner aux membres de son assemblée une nouvelle doctrine. « Quand j’ai découvert ces vérités, en homme responsable, j’ai fait tout ce qui était dans l’ordre possible des choses pour attirer l’attention des gens. Naturellement, c’était difficile et je le savais. Mais avec de la sagesse, je n’allais pas vite, je savais qu’il fallait prendre le temps. À ce propos, j’ai organisé plusieurs retraites », dit l’homme qui pense avoir commis une grosse erreur en tenant des cultes le dimanche.

Si le pasteur Vaval dit s’être trompé, il a conséquemment induit d’autres personnes en erreur, et ce, pendant plus de dix ans.

Blondine Louis, un ancien membre de l’église avoue qu’elle est très déçue de la décision du pasteur. Quelques années plus tôt, cette femme a été baptisée à l’église du leader comme une âme qui avait été perdue et voilà qu’elle découvre avoir transgressé la loi de Dieu en se rendant à l’église le dimanche. « Depuis que j’ai entendu que le pasteur a changé de doctrine, je ne me suis plus intéressée à son église. Tu ne peux pas baptiser toutes ces personnes et déclarer que tu étais dans l’erreur. Et notre baptême dans tout cela, il ne signifie rien ? », s’interroge-t-elle sur un ton remonté.

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Moïse Vaval qui est aujourd’hui docteur en Théologie rapporte que des pasteurs qui n’étaient pas du même avis que lui ont tenté de diviser l’église. « Ils ont essayé de prendre nos assemblées pour les envoyer ailleurs. Ils ont réussi en partie, mais Dieu est fidèle. Certains fidèles sont restés. Je savais que les difficultés allaient venir. D’ailleurs Jésus-Christ lui-même a été abandonné par beaucoup de gens. »

Moïse Vaval déclare que ces pasteurs font courir plusieurs rumeurs à son sujet. Ils racontent que « j’ai reçu de l’argent pour faire cette prédication. Certains disent que je suis fou, que je suis devenu adventiste, musulman. D’autres ont même dit que j’ai le SIDA. En tout cas, jusqu’à présent, je n’ai jamais été testé positif au VIH-SIDA », déclare le théologien en souriant.

Des incompréhensions 

Le pasteur Marc-Romyr Antoine qui évolue aux États-Unis ne comprend pas qu’un leader religieux puisse changer de doctrine du jour au lendemain. D’ailleurs, il pense que les chrétiens peuvent adorer leur Dieu au jour où ils seront disponibles. « Dieu ne fixe pas un jour pour l’adorer. Aux États-Unis par exemple, il y a des croyants pentecôtistes qui vont à l’église le samedi parce que le dimanche ils vont travailler. »

Ce n’est pas la première fois que des pasteurs pentecôtistes décident d’observer le sabbat et de demander à leurs fidèles d’en faire pareil. Quand cela arrive, les véritables perdants sont les fidèles qui acceptent de suivre ce leader religieux, déclare le pasteur Etzer Paul qui dirige une église méthodiste. « Parce qu’ils suivent un homme, le pasteur, et non le Christ. Ce pasteur qui a fondé sa foi sur une base erronée a induit ses fidèles en erreur. Pour ceux qui décident de le suivre, ils n’ont aucune conviction. Ils peuvent se demander où le pasteur va encore les emmener quand il aura trouvé une autre vérité. »

Laura Louis

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Laura Louis
Laura Louis est journaliste à Ayibopost depuis 2018. Elle a été lauréate du Prix du Jeune Journaliste en Haïti en 2019. Actuellement, elle est étudiante finissante en Service social à La Faculté des Sciences Humaines de l'Université d'État d'Haïti.

Ce lycée porte le nom de Jean Jacques Dessalines. Il attend sa reconstruction depuis onze ans.

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