CULTUREDISCOVERING HAITIPOLITIQUESOCIÉTÉ

Protégée de Giorgio Armani, Stella Jean revendique son héritage haïtien

0

La star internationale de la mode « éthique », doublée d’une activiste passionnée pour la cause des noirs en Italie, se confie à Ayibopost

Stella Jean illumine la mode à Rome. Ses créations arborent la griffe prestigieuse italienne. Les textures qu’elle met en scène, la bigarrure et la richesse de ses couleurs, rappellent l’Afrique. Née en Italie, d’une mère haïtienne et d’un père italien, Jean est considérée comme la protégée du dandy de la mode, Giorgio Armani. Son travail établit un pont entre l’activisme, l’identité et la mode éthique.

Stella Jean et Giorgio Armani

« Plus de frontières, plus de barrières. Cela ne peut plus être acceptable ». Stella Jean faisait ces déclarations au New York Times en 2013, lors de son premier spectacle dans le building de Giorgio Armani, au Fashion Week de Milan. Jean n’anticipait très certainement pas l’élection de Donald Trump trois ans plus tard, mais dans la foulée de l’assassinat de Georges Floyd aux États-Unis, elle prend activement part au mouvement Black Lives Matter qui fait aussi des vagues en Italie.

« Je n’avais pas d’autre choix que de parler d’une situation que je connais trop bien », déclare Stella Jean, reconnue comme la première styliste italienne noire. « À 30 mètres de distance, les Italiens d’horizons et de couleurs de peau différente sont toujours traités de noms insultants et menacés. Il est inacceptable pour moi de fermer les yeux et de rejoindre le rang des indifférents, car c’est l’indifférence qui nous étouffe. »

Dans cette entrevue, la professionnelle de 41 ans, multiple fois primée, évoque l’influence de l’héritage haïtienne sur ses créations, son activisme et son engagement pour le multiculturalisme. 

Identité

Ma mère est haïtienne et l’histoire d’Haïti a été le leitmotiv de mon enfance et de mon adolescence. Une histoire importante, mais lourde qui n’a pas trouvé sa place dans mes livres d’histoire qui proviennent d’éditions scolaires imprimées en Italie et en France. À cette époque, les nouvelles et les informations n’étaient pas disponibles via des moteurs comme Google et, étant adolescente, j’étais sceptique et j’ai donc demandé à ma mère pourquoi une histoire si importante, qui avait changé l’histoire de l’humanité et qu’elle me répétait avec une grande fierté et l’émotion, n’était pas du tout rapportée dans mes livres d’histoire.

Pourquoi une histoire si importante, qui a changé l’histoire de l’humanité, n’était pas du tout rapportée dans mes livres d’histoire.

Sa réponse représente actuellement encore l’une des plus grandes leçons que j’ai apprises de ma vie : « Ne demandez jamais au chat l’histoire de la fuite de la souris ».

À partir de ce moment, restaurer l’histoire de la nation [haïtienne] connue et citée surtout pour de mauvaises raisons est devenu pour moi un devoir de gratitude envers un pays pour lequel je ressens une forme d’amour viscéral et mystique. J’ai décidé de raconter l’histoire d’Haïti à travers la joie et la beauté de sa culture qui sont des éléments qui permettent à mon interlocuteur de se rapprocher sans avoir peur inutilement. Haïti possède des éléments artistiques historiques et culturels fascinants, que je suis sûr que beaucoup découvriraient avec plaisir.

« Ne demandez jamais au chat l’histoire de la fuite de la souris ». Photo : FB / Stella Jean

Première styliste italienne noire

En réalité, il y a quelques années à peine, un journaliste m’a fait remarquer nonchalamment que j’étais le premier styliste italien noir, chose que je ne connaissais pas auparavant. Je pense et j’espère que les choses vont changer, qu’une ferme intention de prendre de vraies mesures pour la diversité et l’inclusion se concrétisera à la suite des nombreuses promesses concernant ces questions.

Actualité en Haïti

Oui, je suis constamment l’évolution de la situation en Haïti. Pour moi, il est toujours important de souligner la réalité de ceux qui se battent pour créer un environnement où il y a réellement des opportunités, qui font actuellement défaut.

Oui, je suis constamment l’évolution de la situation en Haïti.

L’une des figures qui influencent le plus mon travail et mes pensées est une femme que je considère comme une Haïtienne grandiose : Maryse Pénette-Kedar. Cette femme est une muse et un modèle exemplaire quant à ce que la détermination et l’amour inconditionnel peuvent apporter à votre patrie.

L’écrivaine nigériane de renommée internationale, Ngozi Chimamanda Adichie, arbore une création de Stella Jean pour une interview au Telegraph

Question raciale en Italie

En ce qui concerne la question raciale, en Italie, nous sommes constamment confrontés à un mur d’indifférence et de négationnisme.

Je me rends compte et je peux rationaliser l’extrême fatigue de mon pays en admettant qu’il y ait un problème de racisme ici. Mais cela ne justifie pas un déni constant.

Aujourd’hui, je lis de très bonnes suggestions et des conseils passionnés de mes compatriotes du secteur de la mode, orientés vers certains aspects de la situation critique qui se passe actuellement aux États-Unis.

Je pense que nous devrions commencer à nous attaquer à ce problème : l’indifférence d’origine locale.

Je pense qu’une partie de cette passion et de ce blâme devrait être utilisée pour cibler ce qui se passe en Italie, car nous avons également une situation critique en ce qui concerne l’intégration des minorités dans la société, incongruité avec laquelle elles sont traitées. Ce sont des choses qui se passent dans l’indifférence totale de certains intervenants et gardiens.

Je pense que nous devrions commencer à nous attaquer à ce problème : l’indifférence d’origine locale. Bien qu’il soit d’origine locale, ce n’est pas durable du tout.

Je pense que nous devrions commencer à nous attaquer à ce problème : l’indifférence d’origine locale. Photo: FB / Stella Jean

Si nous ne pouvons même pas commencer à l’admettre, nous ne le résoudrons jamais.

Black Lives Matter

[Je participe au mouvement] parce que je n’avais pas d’autre choix que de parler d’une situation que je connais trop bien. Parce qu’à 30 mètres de distance, les Italiens d’horizons et de couleurs de peau différente sont toujours traités de noms insultants et menacés. Parce qu’il est inacceptable pour moi de fermer les yeux et de rejoindre le rang des indifférents, car c’est l’indifférence qui nous étouffe.

La designer Stella Jean lors d’une manifestation Black Lives Matter à Rome le 7 juin. Photo: Fabio Frustaci / EPA

J’espère que tout cet intérêt et cette attention ne disparaîtront pas en période d’élections. J’espère qu’il y aura un changement systémique qui nous permettra de concentrer notre force ailleurs, car nous en avons besoin pour travailler dur et nous remettre ensemble, pour gérer les combats et gagner… une épidémie à la fois.

Multiculturalisme

Le multiculturalisme est vraiment attrayant lorsqu’il se présente sous la forme d’une source d’inspiration exotique et colorée. L’enthousiasme diminue considérablement lorsqu’il s’agit de se sentir concerné par les Noirs au-delà du multiculturalisme lui-même.

C’est malheureusement un problème inconfortable, mais je suis optimiste qu’un intérêt sain et constructif sera construit autour des cultures et des populations trop souvent stigmatisées.

La mode reflète son époque. Photo: FB / Stella Jean

Études de «sciences politiques» et parcours politique

Il est inévitable et puisque la mode reflète son époque, d’impliquer des sujets d’actualité dans mon travail. Plus précisément, je pense avoir concilié mon intérêt pour l’étude, la promotion et la préservation des cultures menacées à travers l’outil dont je dispose, donc la mode.

Je n’ai pas pris un chemin différent, j’ai utilisé des outils et méthodes non conventionnels et alternatifs. Mais mon objectif est resté le même, révéler l’incroyable beauté des invisibles.

Gens au grand cœur

J’ai eu la chance de rencontrer des gens avec un esprit illuminé qui ont manifesté un intérêt immédiat et authentique pour mon multiculturalisme. Ils m’ont permis de l’appliquer à la mode et de la communiquer à travers leur soutien fondamental — je fais référence à des gens comme Franca Sozzani et Giorgio Armani, dont le grand cœur et la prévoyance dépassent leur renommée.

L’économiste et op-ed columnist d’Ayibopost Emmanuela Douyon a participé à cette entrevue.

Widlore Mérancourt

Commentaires

Widlore Mérancourt
Éditeur en chef d'Ayibopost. Consultant média. Précédemment manager chez LoopHaïti et à HEINEKEN. Amateur de philosophie. Grand curieux des nouvelles façons d'exercer le journalisme sur internet. Grand curieux, tout simplement.

PODCAST: Le cri des planteurs de vétiver dans le sud

Previous article

Pourquoi le compas n’est pas la musique préférée des jeunes en Haïti ?

Next article

Comments

Comments are closed.

#ReteBranche : Pour ne rien rater, inscrivez-vous à la lettre Ayibopost