SOCIÉTÉ

Près d’un millier d’ouvriers dénoncent Andy Apaid pour non-paiement

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Cette décision est annoncée près de cinq mois après que le gouvernement canadien a sanctionné l’homme d’affaires et ancien fournisseur du département de la Défense des États-Unis, André « Andy » Apaid, en juin 2023, pour « violations graves des droits de la personne »

Près d’un millier d’ouvriers de l’usine Premium Apparel S.A., appartenant à l’homme d’affaires André « Andy » Apaid, réclament des dédommagement après la fermeture « soudaine » de l’usine en 2023, à la suite de l’arrêt de son contrat avec l’entreprise canadienne Gildan.

Ce litige, en attente d’une décision de la Direction du travail, laisse ces salariés sans garantie de paiement, selon des syndicalistes, des ouvriers et des avocats impliqués dans le dossier, contactés par AyiboPost.

L’usine textile de sous-traitance Premium Apparel S.A. a fermé ses portes de manière « inattendue » le 3 novembre 2023, affirment les syndicalistes.

Si les raisons de cette fermeture ne sont pas totalement élucidées, celle-ci intervient après la rupture d’un contrat entre l’usine et Gildan, l’un des fabricants de vêtements canadiens les mieux côtés.

Cette décision est annoncée près de cinq mois après que le gouvernement canadien a sanctionné l’homme d’affaires et ancien fournisseur du département de la Défense des États-Unis, André « Andy » Apaid, en juin 2023, pour « violations graves des droits de la personne ».

L’usine textile de sous-traitance Premium Apparel S.A. a fermé ses portes de manière « inattendue » le 3 novembre 2023, affirment les syndicalistes.

Une source au sein de Better Work Haïti, un programme de l’Organisation internationale du travail (OIT) visant l’amélioration des conditions de travail dans l’industrie textile haïtienne, confirme que ces sanctions constituent « l’une des principales raisons » ayant poussé Gildan à mettre fin à sa collaboration avec Apaid.

Dès l’annonce des sanctions canadiennes en juin 2023, l’entreprise Gildan a informé Better Work Haïti — qui travaille avec les différents acteurs du secteur textile haïtien — ainsi que Premium Apparel S.A., de sa décision de suspendre son contrat, en précisant le délai d’application, relate une source au fait des procédures.

Dans une réponse par courriel transmise à AyiboPost, Better Work a précisé que l’entreprise « Gildan a versé l’intégralité des indemnités de départ [congés, congés de maternité et boni] non couvertes par Premium Apparel ».

Le contractant canadien a pris cette initiative alors que la direction de Premium Apparel affirmait « ne pas avoir d’argent », selon la source de Better Work informée du dossier.

Cette opération a été réalisée après validation par le ministère des Affaires sociales et du Travail (MAST), Better Work, les syndicats, le département du Travail des États-Unis (USDOL) et d’autres institutions concernées.

Le courriel communiqué par Better Work à AyiboPost affirme que « chaque salarié éligible a perçu l’indemnité qui lui était due, conformément à ces calculs validés ».

Mais les employés contestent les méthodes de calcul et certains disent n’avoir reçu aucune compensation.

Selon Henry Délice, syndicaliste du regroupement Entè Sendikal Premye Me Batay Ouvriye, 930 ouvriers de l’usine ont effectivement reçu des prestations légales, mais de nombreuses irrégularités persistent.

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Parmi ceux qui ont été payés, certains ont reçu des montants incomplets ; des travailleurs de niveau supérieur de l’usine, ainsi qu’un ouvrier, n’ont pas reçu leurs prestations légales, affirme Délice.

En Haïti, les articles 490 et 491 du Code du travail prévoient qu’en cas de fermeture d’une entreprise et de non-garantie des salaires et assimilés des travailleurs, le tribunal du travail, sur requête de la Direction du travail, peut rendre une ordonnance empêchant l’enlèvement des meubles et des biens immobiliers de ladite entreprise jusqu’à la résolution de la situation.

Premium Apparel S.A. a été contactée par AyiboPost par courrier électronique. L’entreprise n’a pas répondu aux demandes de commentaires.

Le Règlement sur les mesures économiques spéciales du Canada visant Haïti (en réponse à la violence des gangs et de leurs soutiens) impose un gel des avoirs à toute personne inscrite sur la liste officielle des sanctions.

Il est interdit à toute personne au Canada et à tout Canadien à l’étranger d’effectuer des opérations sur les biens d’une personne inscrite ; de conclure ou de faciliter des transactions liées à ces opérations ; de fournir des services financiers ou connexes pour ces opérations ; de mettre des marchandises à la disposition d’une personne inscrite (ou agissant pour son compte) ou de lui fournir des services financiers ou connexes.

« Comme Gildan est une entreprise canadienne, elle ne pouvait pas continuer à travailler avec une organisation figurant sur une liste de sanctions. Elle n’avait donc pas le choix », poursuit la source de Better Work Haïti à propos de la suspension du contrat de Gildan.

Télémaque Pierre, membre du Sendika Ouvriye Tekstil ak Abiman (SOTA), estime que « la fermeture de l’entreprise est intervenue parce qu’Apaid violait constamment les droits des travailleurs ».

Le syndicaliste évoque l’existence d’avertissements de la part de Gildan concernant une éventuelle rupture du contrat en raison du non-respect de ses termes, notamment des retards de livraison, ainsi que des manquements au respect des droits et de la dignité des travailleurs.

Bien qu’aucune menace formelle n’ait été adressée, la source au sein de Better Work Haïti indique qu’il existait des « préoccupations » liées à des critères de tolérance zéro figurant dans les codes de conduite de certaines marques, notamment en matière de cotisations à l’Office national d’assurance-vieillesse (ONA) et à l’Office d’assurance accidents du travail, maladie et maternité (OFATMA), de conditions de travail et de liberté syndicale.

Avant la publication de cet article, AyiboPost a contacté le fabricant canadien de vêtements Gildan. Celui-ci n’a pas répondu aux demandes de commentaires.

Une source au sein de Better Work Haïti, un programme de l’Organisation internationale du travail (OIT) visant l’amélioration des conditions de travail dans l’industrie textile haïtienne, confirme que ces sanctions constituent « l’une des principales raisons » ayant poussé Gildan à mettre fin à sa collaboration avec Apaid.

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Bety Pierre, 38 ans, habitait à Solino depuis 2019, mais a dû fuir en octobre 2024 pour se réfugier à Bon-Repos, dans la commune de la Croix-des-Bouquets, une commune sous le contrôle du violent gang « 400 Mawozo ».

Ses sept années passées en tant qu’ouvrière à l’usine Premium Apparel S.A. ont été marquées par de nombreux soubresauts. « J’ai été licenciée une première fois, sans préavis, puis réintégrée jusqu’à la fermeture de l’usine en 2023 », indique Pierre à AyiboPost.

Depuis la fermeture de l’usine, elle s’est jointe aux ouvriers qui protestent. Elle affirme qu’un responsable leur avait indiqué qu’ils recevraient leur « paiement » huit jours plus tard. Mais, « concrètement, rien n’a encore été fait ».

Pour Pierre, la fermeture de l’usine survient au pire moment. C’est, dit-elle, « le pire moment de ma vie, car je ne faisais rien d’autre que ce travail ».

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Better Work Haïti mentionne l’existence d’arriérés de cotisations sociales de longue date de Premium Apparel, notamment « des cotisations de retraite non versées à l’Office national d’assurance-vieillesse (ONA) ».

Si le montant total de ces cotisations reste inconnu à ce jour, une enquête d’AyiboPost publiée en 2023 a confirmé des pratiques similaires chez divers employeurs du secteur de la sous-traitance, y compris Premium Apparel S.A., consistant à retenir les prélèvements effectués sur les salaires des travailleurs sans les reverser à l’État, en violation de la loi.

Lors de la fermeture de l’usine en 2023, « un ensemble de prélèvements sociaux effectués sur les travailleurs n’ont pas été déposés, soit à l’ONA, soit à l’OFATMA », accuse également Télémaque Pierre, licencié en 2018 alors qu’il exigeait, selon ses dires, des preuves du paiement de ces cotisations.
Il s’en est suivi cette même année une vague de licenciements, amorcée dès 2012, ainsi que des réductions de personnel.

Au total, une cinquantaine d’ouvriers, dont des syndicalistes, ont été licenciés en 2018, mais seuls une trentaine ont ensuite été réintégrés, précise Pierre. Âgée de 35 ans, Carolis Marc Dala est couturière à l’usine Premium Apparel, où elle ajoutait des encolures à des T-shirts depuis 2015, du lundi au samedi. Mère de quatre enfants, elle décrit une expérience peu mémorable à l’usine. « Je ne voulais pas rester sans rien faire, explique-t-elle. Je me suis donc lancée dans cette activité, même si elle ne répondait pas à mes besoins. »

Depuis la fermeture de l’usine, elle affirme être sans activité et dépendre entièrement des revenus de son mari pour nourrir sa famille.

Un dédommagement de 15 000 gourdes lui avait été promis, sans suite, soutient-elle. « Si j’avais reçu cet argent, je l’aurais investi dans un petit commerce. »

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Après la fermeture de Premium Apparel, les ouvriers ont entrepris une série de démarches auprès des autorités étatiques, restées jusqu’ici infructueuses. « Dans ce dossier, nous avons informé par Lettre la directrice du travail, Guerline Jean-Louis, mais elle n’a rien fait », explique l’avocat Evel Fanfan, défenseur légal des ouvriers licenciés.

Cette correspondance, émise en novembre 2023, exigeait le contrôle de l’ensemble des prestations légales dues aux ouvriers (préavis, boni, congés payés, arriérés, derniers salaires, congés de maternité, accidents, maladies), ainsi que l’inventaire des biens meubles de l’entreprise Premium Apparel S.A.
Le cabinet Fanfan a également exhorté la Direction du travail à appliquer les dispositions prévues par les articles 490 et 491 du Code du travail.

Cette correspondance, renouvelée jusqu’à quatre reprises sans succès, a été suivie d’une sommation adressée à l’ex-directrice du travail, Guerline Jean-Louis, pour « abus et excès de pouvoir », indique l’avocat Fanfan, sans résultat non plus.

Cela a conduit, par la suite, à la saisine du tribunal correctionnel dans le cadre de ce dossier, explique Me Evel Fanfan.

Le dossier a été réintroduit à la Direction du travail en janvier 2026. Il attend toujours son acheminement vers le tribunal du travail.

Lire aussi : Le dossier d’enquête accablant contre Nenel Cassy

Pour Me Evel Fanfan, « l’État haïtien, censé garantir les droits des travailleurs, apparaît comme le principal violateur de ces droits ».

AyiboPost a contacté la Direction du travail par l’intermédiaire du ministère des Affaires sociales et du travail. Une mise à jour sera publiée en cas de réponse.

Pour l’heure, les ouvriers de Premium Apparel, « dont les droits étaient systématiquement violés », selon le juriste Fanfan, attendent leurs prestations légales et leur dédommagement, conformément à l’article 49 du Code du travail.

Une situation qui pousse l’avocat à envisager de porter le dossier devant des instances internationales « afin que ces violations ne restent pas impunies », dit-il.

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Le syndicaliste Henry Délice, ancien ouvrier de Premium Apparel, décrit six années « difficiles » passées au sein de l’usine.

« Même quand vous êtes un professionnel, on vous traite comme un esclave », dénonce Délice, actif dans le secteur depuis 2008.

Il évoque des situations où des opérateurs de machines à coudre ne peuvent ni se déplacer pour satisfaire des besoins physiologiques, ni rentrer chez eux tant qu’ils n’ont pas atteint le quota de vêtements exigé, même lorsque cela ne dépend pas directement d’eux.

« Quand nous demandons des comptes aux patrons, on nous licencie », relate-t-il, tout en dénonçant l’absence d’accompagnement de l’État lors des mouvements de revendication.

Pour Me Evel Fanfan, « l’État haïtien, censé garantir les droits des travailleurs, apparaît comme le principal violateur de ces droits ».

Licencié en 2022, il affirme avoir été renvoyé alors qu’il réclamait la prise en charge des frais funéraires d’une collègue tuée par des tirs de bandits sur le site de l’usine.

« Lors de mon licenciement, je n’ai perçu ni mes prestations légales ni des dommages et intérêts », soutient Délice.

Des évaluations de Better Work Haïti réalisées en novembre 2022 à l’usine Premium Apparel révèlent plusieurs violations des normes du travail, tant nationales qu’internationales, mettant en cause le respect des droits fondamentaux des ouvriers.

S’y ajoute l’absence de preuves des fiches de paie transmises à l’OFATMA pour le paiement des congés de maternité et de maladie.

Si des cotisations destinées à l’ONA ont été versées, le rapport souligne qu’elles l’ont été avec retard.

L’entreprise Premium Apparel, qui employait plus de deux mille salariés autour de 2016, a vu son effectif commencer à décliner dès 2017, pour atteindre environ un millier de salariés à sa fermeture en 2023.

En Haïti, le secteur du textile, qui représente 90 % des exportations nationales, fait face à des défis économiques majeurs, notamment la baisse de la demande et l’intensification de la concurrence mondiale. À cela s’ajoutent les fermetures d’usines et les pertes d’emplois.

En 2022, sur environ un milliard de dollars d’exportations vers les États-Unis — un marché clé pour Haïti —, 836 millions provenaient du secteur textile et de l’habillement, selon le Bureau des textiles et de l’habillement du département du Commerce des États-Unis (OTEXA).

Dans l’ensemble, les exportations du textile haïtien vers le marché américain ont connu une baisse drastique au cours de la dernière décennie.

Selon les données du bureau américain, citées par Better Work Haïti, les exportations annuelles de 2024 étaient inférieures à 600 millions de dollars, contre 824 millions en 2023, soit une baisse de 28 % des recettes à l’exportation.

Le nombre d’emplois dans cette industrie a également diminué.

En mars 2024, 35 419 personnes travaillaient dans le secteur textile haïtien. En mai, ce chiffre est passé à 33 857, selon les données de Better Work Haïti. La baisse s’est poursuivie en juin avec 32 293 emplois, soit une perte de 3 126 emplois en moins de trois mois. En novembre de la même année, le nombre de travailleurs du secteur est tombé à 26 500.

Ces pertes de revenus et suppressions d’emplois affectent les communautés qui dépendent des usines.

Le contexte sociopolitique instable du pays, ainsi que le contrôle des gangs sur une grande partie de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, ont contraint les usines à interrompre, voire à cesser leurs activités.

Au début de l’année 2024, Better Work Haïti avait recensé 29 usines. En décembre 2024, seules 22 étaient encore opérationnelles, les autres ayant cessé définitivement leurs activités.

La fermeture des ports maritimes et le retrait des vols américains vers le principal aéroport du pays, en avril et en novembre 2024, ont affecté l’acheminement des matières premières et des produits finis.

Le 12 janvier 2026, la Chambre des représentants du Congrès américain a adopté une résolution prolongeant ce programme (HELP Extension Act) de trois années supplémentaires. Le texte a été transmis au Sénat américain pour adoption finale, avant d’être soumis au président Donald Trump, qui devra le signer pour qu’il entre en vigueur.

Par : Jérôme Wendy Norestyl

Couverture | Une ouvrière assise de dos, s’affaire à une machine à coudre dans une usine de confection. Photo : Better Work Haïti

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Éditeur à AyiboPost, Jérôme Wendy Norestyl fait des études en linguistique. Il est fasciné par l’univers multimédia, la photographie et le journalisme.

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