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Pourquoi de plus en plus de jeunes Haïtiens se convertissent au Vaudou ?

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Envie de protection, vengeance, besoin d’acceptation… les raisons évoquées sont nombreuses. Immersion

Il est près de six heures du soir, ce mercredi 21 octobre. Le service va commencer à Lakou Kanga 3 ile Savalouwe, situé à Delmas 31. Dans le temple, les fidèles se rassemblent. Ce soir, il n’y aura qu’une trentaine de participants, à cause de la pluie.

Quelques femmes, une majorité d’hommes, et des enfants. Une odeur presque insupportable monte de temps en temps. Elle vient d’un poulailler, situé à côté du lakou, tandis que de l’autre côté, se dresse une église protestante.

La cérémonie débute par un credo. Debout, les serviteurs déclarent leur foi. Quelque temps après, une voix entonne un chant. L’assistance reprend en chœur. Et bientôt, pieds nus autour du Poto mitan, ils esquissent quelques pas de danse, ils chantent, ils battent la cadence.

Les bouteilles d’alcool passent de mains en mains, mais on n’en boit pas. Il faut seulement les présenter, avec une chandelle, aux quatre coins cardinaux, et en jeter quelques gouttes par terre, après avoir fait le tour de la cour.

Parmi les serviteurs présents, il y a une dizaine de jeunes, visiblement dans la vingtaine. Donaleson François est l’un d’entre eux. Cet ancien étudiant de la faculté de droit et des sciences économiques est aujourd’hui vodouisant, alors que toute sa famille est adventiste. Il assure que de plus en plus de jeunes hommes et de femmes rejoignent les rangs des adeptes du vaudou. Ces conversions, fait-il remarquer, sont pour des raisons différentes, mais elles ne cessent pas.

Place du Baron du lakou

De plus en plus nombreux

Raymond Lerebours est hougan. Il est le responsable du Lakou 3 ile. Son parcours jusqu’au vaudou est atypique. L’homme est gestionnaire de profession. Il fait partie des premières promotions de l’Institut national d’administration, de gestion, et des hautes études internationales. Il partage l’observation de Donaleson François. « Ce ne sont pas seulement les universitaires qui s’intéressent de plus près au vaudou, dit-il. C’est un appel profond que peut ressentir tout Haïtien, qui vient de sa culture. »

Lui aussi, il s’est converti jeune. « Je viens d’une famille aisée, mes parents étaient très religieux, raconte-t-il. J’ai fait mes études à Saint-Louis de Gonzague, et j’ai même vécu pendant sept ans auprès de la congrégation. Mais je n’avais jamais eu une forte attirance pour le religieux. Les fêtes champêtres m’intéressaient, et je voulais comprendre ma culture. »

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Ronald Bresier est aussi un jeune vodouisant. Il est plus connu sous le nom de Mancini Ayizan, ayant ajouté le nom d’un Loa à son surnom d’enfance. Il a 23 ans, et il est adepte du vaudou depuis deux ans environ. Il y a quelques années, Mancini était musulman. Mais depuis qu’il a été en contact avec « la foi de ses ancêtres », il a abandonné l’Islam. Selon lui, sur les groupes Whatsapp auxquels il participe, les jeunes, surtout les universitaires, se montrent très intéressés à s’initier au vaudou.

Vue extérieure du temple du lakou 3 ile

A chacun ses raisons

Ces conversions au vaudou ne sont pas toutes motivées par les mêmes raisons. Mancini y est arrivé pour une raison pratique, voire banale. « Je vivais seul avec ma petite amie, dit-il. Et je me demandais comment je pourrais nous défendre, s’il nous arrivait quelque chose. Je n’ai pas d’armes. Il me fallait quelque chose pour me protéger. L’Islam ne m’offrait pas cela. »

Mais en même temps, il estime qu’il était à la recherche de lui-même. « Un jour, un musulman m’a dit que si pour moi l’Islam était une religion, pour les Arabes il était un mode de vie. C’était leur culture. Je me suis mis à penser que j’avais aussi ma propre culture, il me fallait l’explorer. »

De plus, tout ce qui a un côté mystérieux, voire mystique, l’intéresse de près. Le jeune homme faisait déjà partie d’une secte, à l’intérieur de l’Islam. Tout cela l’a conduit au mode de vie vaudou.

Mais selon Raymond Lerebours, la foi est une expérience. Elle peut ainsi être vécue de manière différente, à chaque fois, selon les gens. « Moi, je suis tombé dans le vaudou par hasard, explique le houngan. Je souffrais d’eczéma chronique. Mais les crises se rapprochaient de plus en plus. J’ai pu consulter les meilleurs dermatologues du pays, rien ne se passait. A l’époque j’étais responsable de la plantation de cannes du Rhum Barbancourt. L’un des ouvriers à qui j’ai parlé de mon problème, s’est proposé pour m’aider. Il m’a effectivement guéri. »

Mais Mancini Ayizan croit que la raison la plus courante qui pousse les jeunes à se convertir, c’est ce besoin de protection qu’ils ressentent. « De nos jours, beaucoup de jeunes sont dans des mouvements de résistance, et se lancent en politique. Il y en a qui deviennent entrepreneurs aussi. Ils veulent se protéger », croit-il.

Pour Donaleson François, chacun a ses raisons de devenir adepte. Mais il croit que la vengeance est une raison forte. « Certains pensent que le vaudou peut les aider à faire du mal à quelqu’un qui leur a fait du mal, dit-il. Ils préfèrent passer par ce moyen car attaquer directement la personne peut amener des suites judiciaires. »

Un refuge pour certains

Certains préjugés collent à la peau de bon nombre d’adeptes du vaudou. Beaucoup de personnes pensent que la majorité des vodouisants sont homosexuels. Donaleson François assure que des hommes sont venus le draguer quand ils ont su qu’il était vodouisant.

Pour Mancini, il est inacceptable que des gens jettent la responsabilité de leur homosexualité aux loas, qui les auraient gate dès la naissance. Mais en même temps, il admet que le vaudou est un espace de liberté, qui accepte tout le monde tel qu’il est, sans juger, et que cela peut attirer les minorités sexuelles.

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Le développement de l’Internet, les réseaux sociaux, ont participé à une libéralisation accélérée des mœurs. Beaucoup se sentent plus capables d’assumer qui ils sont, notamment en matière sexuelle. Comme ils sont rejetés par la société, en général, ils peuvent voir le vaudou comme un refuge.

Mais Donaleson François ne croit pas qu’une libéralisation ait attiré les gens vers le vaudou. « Notre société est très conservatrice, explique-t-il. Les gens différents cachent leur différence parce que cette société ne les acceptera pas ainsi. Donc, même si ailleurs les mœurs se libèrent, ce n’est pas le cas ici. La liberté que le vaudou offre est seulement intérieure, pour trouver son équilibre. »

Le regard d’autrui

Cette vague continue de jeunes qui arrivent dans le vaudou est paradoxale, si l’on tient compte de l’histoire de cette “religion”. Dans le pays, surtout après le Concordat de 1860 qui assurait à l’Église catholique la primauté en matière de croyance, le vaudou a longtemps été persécuté. Sous le président Fabre Geffrard, qui a signé le concordat, les hougans et mambos étaient jetés en prison. 

La lutte anti-vodou a connu des moments de grande violence, avec les campagnes anti-superstitieuses, appelées aussi campagnes “rejeté”. 1896, 1911 et 1939 sont trois années charnières de cette lutte que l’Eglise catholique menait contre les vodouisants. 

Beaucoup de “peristil” ont été vandalisés pendant ces campagnes. L’intolérance vis-a-vis des vodouisants se poursuit encore aujourd’hui, mais ce sont les protestants qui en sont les nouveaux instigateurs, d’après Erol Josué, directeur du Bureau national d’ethnologie, dans une entrevue accordée à AyiboPost en 2019.

Aujourd’hui Raymond Lerebours, hougan, est connu et accepté. Il est l’ami d’anciens présidents de la République, dont il était camarade de classe, d’anciens ministres, d’hommes et de femmes d’affaires influents. Il assure qu’il cultive encore de très bons rapports avec les Frères de l’instruction chrétienne, qui l’ont formé à Saint-Louis de Gonzague.

Mais, pour les nouveaux convertis, le chemin de l’acceptation n’est pas un long fleuve tranquille. « Nous sommes encore marginalisés, dit Mancini Ayizan. En plus d’être vodouisant, je porte des tresses. Cela fait de moi un homme doublement regardé de travers. Au début de ma conversion, certains de mes amis avaient peur de moi. Ils ne voulaient même pas manger avec moi. Mais avec le temps ils ont vu que j’étais le même, je n’avais pas changé. Nombre de mes amis se sont convertis aussi. »

Sa famille, sa mère surtout, avait très mal pris sa décision. « J’ai dû lui parler pendant longtemps, pour lui expliquer certaines réalités, surtout par rapport à sa religion. Elle a fini par me comprendre, heureusement. Mais maintenant cela ne me dérange plus que des gens me voient mal», explique-t-il.

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En même temps, Ronald Bresier comprend certains qui ont le vaudou en aversion. « Des gens utilisent les connaissances qu’ils reçoivent pour faire du mal, estime-t-il, bien que mal et bien sont relatifs. Mais le vaudou est comme une arme qui n’est pas responsable des intentions de celui qui la tient. »

Pour Donaleson François, la situation n’est pas très différente. « Il y a des personnes de mon entourage qui ne savent pas que je suis vodouisant, avoue-t-il. Je ne le leur ai pas dit. Ce sont des gens hyper religieux qui ne comprendraient pas. Quant à ceux qui me soupçonnent, comme je suis allé à l’université, ils croient de préférence que je suis franc-maçon. »

Un choix assumé

Mais les deux hommes estiment qu’ils ont fait un choix qui leur convenait. « Dans le vaudou, je vis des expériences très fortes, estime Ronald Bresier. Par rapport à ce qui m’a amené, j’estime que maintenant je sais ce qu’il faut faire pour me protéger et protéger les miens. »

François assure qu’il se connaît mieux maintenant, et qu’il porte un regard différent sur les choses. « Si quelqu’un sait observer, il peut comprendre beaucoup de choses avec le vaudou, assure-t-il. J’ai fini par découvrir que dans cette culture, il y a un tas d’autres. Dans le vaudou on trouve les traces de toutes les civilisations disparues, que ce soient les mayas, les Congo, les indiens. Certains de nos rituels qui perpétuent jusqu’à présent, viennent de ces peuples ».

Jameson Francisque

Photo couverture: Lunionsuite

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Jameson Francisque
Journaliste. Éditeur à AyiboPost. Juste un humain qui questionne ses origines, sa place, sa route et sa destination. Surtout sa destination.

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