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Pourquoi certains réalisateurs abandonnent la production des vidéoclips en Haïti?

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Depuis plus d’une trentaine d’années maintenant, la production des vidéoclips ne cesse d’augmenter dans le pays. Derrière chaque proposition réussie, il y a un réalisateur

De nos jours, les boîtes de production haïtiennes négligent le secteur des vidéoclips au profit de la publicité qui offre une rentabilité relative. Les troubles sociaux et crises politiques, associés à une industrie musicale déjà clopin-clopant, ont eu raison de la vigueur affichée par le domaine, dans les années 2000.

Simultanément, le marché de la vidéo n’a jamais été aussi bourré de professionnels chevronnés et d’initiatives innovantes, lancées notamment par de jeunes talents de la photographie, la vidéographie et autres métiers corollaires du monde de l’audiovisuel.

Grâce aux évolutions de la technologie et la baisse des prix des équipements performants, les années 2000 ont vu un foisonnement d’entreprises acclamées comme Mage Entertainment ou Graphcity alors que des freelancers ou même des « compagnies virtuelles » font des offres à prix cassés aux artistes et entreprises.

Cette vivacité contraste avec la fin des années 1980 et le début des années 1990. Parmi les boîtes de production qui se partageaient le marché, l’on dénombrait : Tempo Vidéo avec Robert « Boby » Denis de Télémax, Imagine Haïti avec Richard Sénécal et Production Vidéo Service (PVS) avec Raynald Delerme, alias Baba. De ces vétérans, il ne reste que Richard Sénécal dans le secteur des vidéoclips.

« La production des vidéoclips n’a pas commencé de façon formelle », se rappelle Richard Sénécal. Au début, il s’agissait de groupes qui voulaient mettre en image certaines de leurs chansons. Sénécal s’impliquera dans la production d’un vidéoclip pour la première fois en 1987 avec Emeline Michel pour « La chanson de Jocelyne » réalisée par Patrick Barthelemy.

La pratique à l’époque voulait que des productions visuelles tournées par la Télévision nationale d’Haïti (TNH) soient ensuite sorties de leur contexte pour être utilisées comme vidéoclip. Par exemple, « Kè m pa sote » de Boukman Eksperyans (1990), désigné comme le premier clip carnavalesque du pays, était au départ une vidéo tournée par Sénécal pour illustrer une interview au sujet de cette meringue pour l’émission culturelle « Fashion », diffusée sur TNH.

D’autres personnages importants continuent d’opérer dans le milieu. Joe Doré a débuté dans les années 1997 avec la vidéo « Tout moun jwenn » du groupe « Black Leaders ». Il raconte avoir vraiment décidé de faire de la réalisation un métier, lorsqu’il tournait « Anne » pour « Brothers Posse ».

Une nouvelle génération des réalisateurs

La production de vidéoclips gagnera vraiment ses lettres de noblesse dans les années 2000. Frantz Alix en sait quelque chose puisqu’il a créé une des compagnies qui vont marquer la décennie. Alors qu’il était encore à l’école, Alix travaillait dans le graphique design. Et lorsqu’il devait faire des études supérieures, il s’est tourné vers l’architecture. C’est à partir de là qu’il fera la connaissance de Bradley Poisson et Stanley Figaro avec qui il lancera Graphcity au début du millénaire.

Présidée par Frantz Alix, Graphcity est restructurée quatre ans plus tard. Des clients intéressants embarquent dans le projet et Frantz Reginald Georges, un technicien talentueux, rejoint le département de cinématographie. Une année plus tard, Georges, gros fan de Steven Spielberg, quitte le bateau pour monter « Mage Entertainment », une autre compagnie très respectée.

Deux après la création de « Mage Entertainment », en 2007, la société de production audiovisuelle « Muska Group » entame son aventure. Aujourd’hui, « Muska » possède le plus gros studio de production en Haïti, avec trois grandes salles de tournage munies de fond vert du sol au plafond, mesurant entre quatre à cinq mètres, et un studio d’enregistrement.

Un autre fleuron du domaine prend naissance un an plus tard. « Lux Media & Marketing », une initiative d’Abdias Laguerre, sera basée aux États-Unis, avant son introduction au pays en 2012.

Une histoire évolutive

La multiplication des compagnies a engendré un saut qualitatif dans la production. Les vidéos ne sont que rarement « mal éclairées, sous-exposées ou surexposées », comme le décrit Frantz Reginald Georges.

Cependant, même si les clips d’aujourd’hui sont techniquement plus aboutis par rapport à ce qui se faisait il y a 20 ou 30 ans, ils sont « créativement médiocres » selon Richard Sénécal. Dans les faits, la nouvelle génération souffre d’un problème de formation relate Patrick Amazan, manager du groupe de rap Zatrap.

En réalité, les équipements ne suffisent pas pour restituer une expérience visuelle agréable. « Si je prends des anciens clips d’Emeline Michel ou de Master Dji dans les années 1990, ce sont des clips techniquement très bien faits pour l’époque », argumente Richard Sénécal.

À l’époque, les cinéastes montaient des vidéos sur des supports analogiques qui n’existent presque plus à présent, continue Sénécal. Ces équipements n’étaient pas écoulés à des prix abordables. En 1990, il fallait débourser 200 000 dollars américains pour acheter un banc de montage. Tandis que de nos jours, il suffit de 2 000 à 4 000 dollars américains pour acquérir un ordinateur.

La caméra qui a filmé le clip d’Emeline Michel, « Plezi Mizè », entre 1987-1988, coûtait entre 30 000 et 40 000 dollars américains. Aujourd’hui, les clips sont en général tournés avec des caméras qui valent entre 2 à 10 mille dollars américains.

Seulement, si la qualité de l’image s’est nettement améliorée grâce aux technologies, un hic subsiste : la problématique du bruit en Haïti. La pollution sonore est partout en ville. Et presque tous les professionnels de l’audiovisuel rapportent qu’il reste difficile d’enregistrer quoi que ce soit sans un bruit de fond qui gêne. Heureusement, pour les realisateurs de vidéoclips, leur bande de son est celui de la musique.

La rentabilité en baisse

L’autre hic constitue le nerf de la guerre : l’argent. Très tôt, Frantz Alix dit qu’il s’est rendu compte que la production des vidéoclips ne rapportait pas vraiment à Graphcity. C’est l’une des raisons qui l’ont poussé à quitter l’entreprise en tant que membre actif pour monter un autre projet.

Pour des raisons stratégiques, « Muska groupe » ne s’est jamais vraiment intéressés aux vidéoclips, explique Gilbert Mirambeau, un des responsables de la boîte.

Vers la fin des années 1990, le cinéaste Joe Doré exigeait 12 000 gourdes environ par clip. Aujourd’hui, les artistes peuvent payer jusqu’à 15 000 dollars américains pour une vidéo, estime le réalisateur Rudmarck Decimus. Le coût monte en période carnavalesque.

Ce montant suit cependant une courbe descendante ces dernières années. En 2018 « Zatrap » a déboursé 6 000 dollars américains pour la vidéo « Ann fè leta pwosè », rapporte Patrick Amazan.

De plus, à cause de la précarité dans laquelle la plupart des artistes haïtiens vivent, souvent, ils ont besoin des sponsors dans la réalisation de leurs vidéoclips. Ils se retrouvent alors à concéder à leurs exigences, même s’ils ne correspondent pas du tout au concept choisi. Amazan a malheureusement vécu cela sur la vidéo « Moun pa (Marenn ak parenn) » de « Zatrap ».

Cette situation résulte peut-être de la contraction du marché envahi aujourd’hui par d’autres réalisateurs qui offrent beaucoup pour moins. Par exemple, Rudmarck Decimus, fait presque tout par lui-même. Donc, il dépense peu et exige moins d’argent des clients. Lorsqu’il débutait, il faisait des vidéos à partir de 300 dollars américains. Maintenant qu’il s’est taillé une belle réputation, il n’acceptera pas moins de 3000 dollars américains.

À part l’instabilité politique et économique, il y a aussi la question des droits d’auteurs qui touche les réalisateurs et boites de production. À l’étranger, ils sont payés pour les vidéos diffusés sur les chaînes de télévision. Ils n’ont pas ce revenu en Haïti. Raison pour laquelle Gilbert Mirambeau conclut que réaliser des vidéoclips, des émissions de télévision, des films, des séries télévisées, ne vont jamais générer du profit, si les gens continuent de regarder la télévision gratuitement dans le pays.

Hervia Dorsinville

Photo couverture: Muska Group

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Hervia Dorsinville
Journaliste résolument féministe, Hervia Dorsinville est étudiante en communication sociale à la Faculté des Sciences humaines. À Ayibopost, elle écrit sur les sujets de société, la culture et la technologie. Passionnée de mangas, de comics, de films et des séries science-fiction, elle travaille sur son premier livre.

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