ÉCONOMIE

Perspective | Voilà pourquoi le billet vert se fait rare dans les banques

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La spéculation sur le dollar est un sérieux problème qui mine l’économie

La rareté du numéraire dans l’économie continue de mettre à mal le système financier en Haïti. La UNIBANK, la plus importante banque de l’écosystème en Haïti avec 54 succursales et environ 890 000 déposants, a fixé à 100 dollars américains le montant maximal de retrait dans une circulaire. Une décision qui suscite les grognes de la clientèle.

Daphney Valbrun compte parmi les nombreuses personnes affectées par cette situation. La jeune femme s’est plainte après qu’un agent de la succursale UNIBANK située à l’angle des rues Capois et Cameau à Port-au-Prince lui a indiqué que si elle voulait vraiment retirer 100 dollars américains de son compte d’épargne, elle devrait se conformer au taux en vigueur dans la succursale, soit 145 gourdes. Un taux, selon elle, nettement plus bas que celui formulé par la Banque de la République d’Haïti (BRH) comme cadre de référence. «C’est surréaliste», se désole Valbrun.

Le gouverneur de la BRH, Jean Baden Dubois, a affirmé dans le courant du mois d’avril 2022 une poignée de raisons qui, selon lui, expliquent la rareté des billets verts dans l’économie haïtienne. Entre autres, il cite la migration des Haïtiens vers des contrées étrangères notamment dans le cadre du programme «humanitarian parole», l’insécurité qui met à mal l’industrie du tourisme, etc.

La rareté du numéraire dans l’économie continue de mettre à mal le système financier en Haïti.

Au-delà des considérations susmentionnées, l’économiste, Enomy Germain, ne prend pas en faute les propos du titulaire de la Banque Centrale.

«Il y a aussi une question administrative derrière la rareté du dollar », rajoute cependant l’économiste.

La Banque Fédérale américaine (Federal Reserve) est l’institution qui permet aux devises américaines de rentrer en Haïti par l’importation, explique Germain. Jusque vers les années 2017-2018, des structures bancaires, comme la UNIBANK, la SOGEBANK, avaient la permission de la FED pour importer physiquement les dollars dont elles avaient besoin, d’après Germain.

La «Federal Reserve» a depuis constaté quelque chose de bizarre. Elle s’est rendu compte qu’une grande partie des dollars qui entre en Haïti par l’entremise de l’importation disparaît du système financier. De ce fait, elle s’est rabattue, selon l’économiste Germain, sur l’hypothèse du blanchiment pour expliquer cette réalité.

La UNIBANK a fixé à 100 dollars américains le montant maximal de retrait.

«Les dollars ne restent pas dans le système parce qu’ils transitent, passent la frontière pour atterrir en République Dominicaine, ou tout au moins ils sont thésaurisés — car chaque jour qui passe leur valeur s’accroît de plus en plus — faisant ainsi faux bon au système formel», selon Enomy Germain.

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Sur ces entrefaites, la Banque Fédérale américaine s’est résolue de ne laisser l’initiative qu’à la BRH d’importer des billets verts. Et par là même, elle a mis une restriction sur la quantité de dollars passible d’importation. «Seule la BRH est habilitée depuis à importer pour les banques privées. Et le plafond mis sur l’importation fait que la quantité de cash en devise américaine qui rentre dans le pays est loin d’être proportionnelle aux besoins réels du système, d’où une des causes, entre les autres précitées, qui expliquent cette rareté», précise Enomy Germain.

Le gouverneur de la BRH, Jean Baden Dubois, dans le cadre de la 13e édition du sommet international sur la finance du 25 au 27 avril 2023, a déclaré que le système financier haïtien se porte très bien, malgré la situation délétère. Cette déclaration n’a pas manqué de faire réagir des personnes qui regardent de près l’évolution des banques commerciales dans le pays.

Le gouverneur de la BRH, Jean Baden Dubois, a déclaré que le système financier haïtien se porte très bien, malgré la situation délétère.

Contacté par AyiboPost, Jean Medy Pierre Toussaint, gestionnaire, consultant indépendant en économie et spécialiste en microfinance, a pris ses distances par rapport aux propos du gouverneur.

Établissant une ligne de démarcation entre l’économie papier et l’économie réelle, Jean Medy Pierre Toussaint pense savoir pourquoi les banques haïtiennes se portent bien alors que l’économie réelle s’effondre. «C’est parce qu’elles ne sont devenues que de simples guichets d’achats et de vente de dollars», déplore-t-il.

Les deux ratios pris en compte généralement pour soupeser la santé des banques, le ROA (return on assets) qui est le retour sur actif et le ROE (return on equity) qui est le retour sur capitaux propres, des banques s’améliorent pratiquement depuis 2018. Le ROA en Haïti, d’après la dernière note relative à la politique monétaire de la BRH était de 10,75 contre 10,50 en octobre 2021, c’est-à-dire que le bénéfice des banques sur les actifs s’est amélioré, ainsi que le retour des banques sur les capitaux propres qui, d’octobre 2021 à octobre 2022, est passé de 22,95 % à 31,73 %. Le produit net bancaire en général va à la hausse. «Donc, si on prend les banques déconnectées à l’économie, elles se portent bien. Mais si tant est qu’on les juge selon la grille de leurs rôles dans l’économie, ce cas de figure ne tiendra pas debout », analyse l’économiste.

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La spéculation sur le dollar est un sérieux problème qui mine l’économie. «C’est l’une des raisons qui expliquent pourquoi des clients qui se rendent dans les banques n’arrivent pas à retirer leur argent en devise américaine », déclare Enomy Germain, par moment responsable de projets pour la BRH.

Les banques ont le vent en poupe, mais cette grande forme s’explique par les autres sources de revenus qu’elles ont en dehors de leurs activités originelles, comme le change qui ne rentre aucunement dans leurs fonctions de banque commerciale, conclut l’économiste Enomy Germain.

Par Junior Legrand


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Junior Legrand est journaliste à AyiboPost depuis avril 2023. Il a été rédacteur à Sibelle Haïti, un journal en ligne.

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