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Perspective | La force seule ne suffira pas à déloger les gangs en Haïti

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Les gangs haïtiens font partie intégrante du tissu politique et économique du pays. Derrière chaque gang se trouvent des systèmes d’appui : flux financiers, soutiens politiques, intérêts économiques et intermédiaires du trafic qui permettent à la violence de perdurer et de se régénérer

Haïti a un besoin urgent de sécurité. Pour des millions d’Haïtiens, la vie quotidienne est une négociation permanente avec des groupes criminels, où se déplacer, travailler et accéder aux services de base comportent des risques mortels.

En 2025, près de 6 000 personnes ont été tuées en Haïti, tandis que Port-au-Prince a dépassé le taux de 140 homicides pour 100 000 habitants, parmi les plus élevés au monde. Les groupes criminels contrôlent et gouvernent, dans certains endroits depuis cinq ans, des portions entières de la capitale et des provinces centrales, ainsi que des axes de transport et des infrastructures stratégiques, régulant les déplacements, prélevant une extorsion systématique et organisant les trafics, d’armes et de drogues, en particulier.

La Force de Répression des Gangs (FRG) répond à cette urgence.

Mandatée par le Conseil de sécurité des Nations unies en septembre 2025, la FRG transforme la précédente mission multinationale de soutien à la sécurité, dirigée par le Kenya, en une force militaire (non-onusienne) qui doit compter jusqu’à 5 500 militaires, pour une période initiale de 12 mois. Son arrivée en Haïti vient de commencer, avec un premier contingent du Tchad. Le mandat de la FRG porte sur des opérations de lutte contre les gangs, tout en sécurisant les infrastructures clés de la capitale et en contribuant à créer les conditions de la stabilisation.

Cependant, quand bien même la FRG parvienne à rétablir un semblant de sécurité à Port-au-Prince, cela ne suffira pas à résoudre la crise haïtienne. Les gangs haïtiens ne sont ni des révolutionnaires ni des insurgés. Ils ne cherchent pas à renverser l’État ni à s’y substituer, et ne sont pas extérieurs au tissu politique et économique du pays. Ils en font partie intégrante.

Comme le souligne un récent rapport de la Global Initiative (GI-TOC), les groupes criminels haïtiens fonctionnent à la fois comme des patrons et des intermédiaires violents, opérant au sein de réseaux qui relient acteurs politiques, intérêts économiques et marchés licites et illicites. La crise haïtienne est alimentée par des flux financiers illicites, des trafics d’armes et de drogue, et des réseaux de patronage qui protègent et instrumentalisent les groupes criminels.

L’influence des gangs et leurs capacités de gouvernance dépassent largement le contrôle territorial. Elles reposent sur leur capacité à arbitrer l’accès aux ressources, aux populations et aux marchés économiques. C’est pourquoi le défi n’est pas seulement de les faire reculer sur le terrain, mais de les désimbriquer du tissu politique et économique dont ils sont issus, et dans lequel ils s’inscrivent. Les arrestations et les opérations ciblées peuvent affaiblir certains groupes, mais tant que les structures qui soutiennent cette gouvernance criminelle demeurent intactes, le système se reconstituera.

Les approches actuelles, nationales comme internationales, ne prennent pas pleinement en compte cette réalité. En se concentrant principalement sur les groupes armés comme cibles opérationnelles, la FRG peut parvenir à traiter les manifestations les plus visibles de la crise, tout en laissant intactes les structures qui la sous-tendent. Derrière chaque gang se trouvent des systèmes d’appui : flux financiers, soutiens politiques, intérêts économiques et intermédiaires du trafic qui permettent à la violence de perdurer et de se régénérer.

Ces acteurs, centraux au système, restent largement épargnés par le champ judiciaire haïtien et international, jouissant d’une relative tranquillité en dépit des multiples régimes de sanctions internationales mis en place depuis 2023.

Les lacunes judiciaires, et l’incapacité, ou le manque de volonté visant à démanteler les réseaux politico-criminels sont des constantes des dernières vingt années d’engagements internationaux en Haïti. Les succès tactiques des précédentes missions onusiennes, MINUSTAH et MINUJUSTH, ont affaibli provisoirement les groupes criminels mais les réseaux qui les soutiennent ont perduré, se sont adaptés et se sont reconstitués.

À cet angle mort judiciaire s’ajoutent des choix opérationnels récents qui soulèvent de sérieuses préoccupations en matière de droits humains. Tandis que les offensives de la police haïtienne, menées intensivement depuis fin décembre 2025, sont parvenues à stopper l’expansion des gangs à Port-au-Prince et à reprendre certaines portions de territoire, le recours massif aux frappes de drones, menées sans mécanisme de supervision par la Police nationale d’Haïti en coopération avec Vectus Global, une société militaire privée dirigée par l’ancien fondateur de Blackwater, Erik Prince, suscite des inquiétudes. Les frappes sont menées dans des zones urbaines densément peuplées, loin des principes de distinction, de proportionnalité et de responsabilité. Selon une enquête de Human Rights Watch publiée en mars 2026, au moins 1 243 personnes ont été tuées et 738 blessées entre mars 2025 et janvier 2026 du fait de ces frappes, dont au moins 43 adultes non-membres de gangs, et 17 enfants. Les rapports des Nations unies sur les droits humains mettent également en évidence la part des pertes civiles durant les opérations de police au sol (au moins 13% du total de morts durant le dernier trimestre 2025).

Ces chiffres, qui sont très largement sous-estimés en raison des difficultés de recensement, témoignent de schémas d’usage de la force qui ne font pas suffisamment de distinction entre civils et porteurs d’armes. Dans ce contexte, si le rétablissement de la sécurité est impératif, le déploiement de troupes militaires, s’il n’est pas suffisamment encadré et supervisé par des mécanismes de protection des droits de l’homme, risque d’alimenter les cycles de violence, d’éroder la confiance dans les institutions étatiques et de brouiller la frontière entre maintien de l’ordre et abus. Les derniers scandales sexuels liés à la MSS, révélés par AyiboPost à partir d’une enquête onusienne, en sont une illustration criante.

Plus fondamentalement, la force ne peut se substituer à la gouvernance. Même lorsque les groupes armés sont repoussés, l’absence d’autorité étatique effective crée les conditions de leur retour. La violence peut diminuer dans une zone, pour se déplacer ailleurs ou se reconfigurer autour de nouveaux acteurs criminels. L’objectif doit donc aller au-delà de la stabilisation. Il doit viser à transformer le système qui produit la violence, ce qui implique un changement urgent de paradigme.

Pour être efficace, la FRG doit être accompagnée d’outils judiciaires, nationaux et internationaux, capables de cibler les réseaux d’appui aux gangs. Cela suppose de poursuivre non seulement les chefs criminels, mais aussi leurs soutiens politiques et économiques. Ce n’est qu’en s’attaquant à cet écosystème de collusion qu’Haïti pourra s’extraire d’un ordre politique façonné par des relations politico-criminelles profondément enracinées. Les enquêtes financières doivent être lancées, afin de perturber les flux illicites, les mécanismes de blanchiment et les circuits économiques qui soutiennent les acteurs armés. Compte tenu du caractère transnational de ces réseaux, cela exige également une coopération internationale soutenue.

Ensuite, le système judiciaire haïtien doit être renforcé pour traiter la corruption et la collusion à haut niveau. Cela implique un appui à des capacités d’enquête et de poursuite spécialisées, capables de cibler non seulement les auteurs de violences, mais aussi ceux qui les rendent possibles et en tirent profit. Tant que ces relations perdurent, les groupes armés continueront de fonctionner comme des intermédiaires au sein d’un système de pouvoir plus vaste. Cela est particulièrement crucial à l’approche des élections, prévues pour 2026. Sans action sur ces réseaux, la violence risque de se reconfigurer et de ressurgir dans la compétition politique, entre les mains des gangs, aux services d’un candidat ou d’un autre.

Le défi, immense, est de défaire les liens tissés entre la violence criminelle et le pouvoir politique et économique. Cette tâche est encore plus complexe et plus exigeante politiquement que le déploiement de la FRG. Elle nécessite un engagement durable, des mécanismes de transparence crédibles et le courage politique de s’attaquer à des intérêts profondément enracinés. Mais sans cela, les gains sécuritaires potentiels resteront temporaires. Haïti ne manque pas d’interventions internationales. Le pays manque d’une stratégie courageuse, dessinée pour s’attaquer à la réalité des relations politico-criminelles. Tant que cela ne changera pas, aucune opération, aussi robuste soit-elle, ne sera suffisante.

Par :

Directeur de l’Observatoire Haïti à la Global Initiative against Transnational Organized Crime (GI-TOC)

Couverture | Vue d’ensemble des quartiers informels de Port-au-Prince, en Haïti © Julius Mwelu/ONU-Habitat

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Romain Le Cour Grandmaison is the Director of the Haiti and Caribbean Observatory at the Global Initiative against Transnational Organized Crime (GI-TOC). His work focuses on Criminal Organizations and Governance, State and Violence, and Public Security. Romain holds a PhD. in Political Science from the Sorbonne University. He has been a Research and Visiting Fellow at Columbia University; at the University of California, San Diego (USMEX Center); and at the Universidad Ibero in Mexico City.

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