Ces îles qui marchent est une œuvre unique dans sa puissance d’évocation, sa composition et la multitude de « trouvailles », d’énoncés dont on ne guérit pas
Le pari d’un retour
Depuis quelques années, après Vents d’ailleurs, Le temps des cerises, Zulma, Atlantiques Déchaînés s’installe comme une maison d’édition étrangère faisant une grande place à la littérature haïtienne. De jeunes auteurs (Mélissa Béralus, Rolaphton Mercure…), des ouvrages collectifs (Chambres, Corps libres, avec une majorité d’auteurs haïtiens), coéditions avec des structures haïtiennes…
Et aujourd’hui, la réédition d’un des chefs-d’œuvre de notre littérature, Ces îles qui marchent de René Philoctète. La maison est basée en Guadeloupe. Façon sans doute pour les îles de marcher ensemble. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans ce poème en quatre chants, souvent cité même par celles et ceux qui n’ont pas eu la chance de le lire dans son intégralité : De la marche.

Lyonel Trouillot a écrit la préface de Ces îles qui marchent de René Philoctète pour la maison d’édition Atlantiques Déchaînés.
L’aller. La dictature sévissait. Nombreux ceux qui partaient. Parmi eux, les membres d’Haïti Littéraire (Phelps, Legagneur, Morisseau, Davertige, Philoctète). Pour Philoctète, le retour. Les vers inoubliables : « Je reviens fatigué des giboulées du Nord – Le soleil que j’ai bu est froid comme la mort ». On pourrait dire que ce ne sont que les jérémiades d’un inadapté. Inadaptation, oui. Jérémiades non. « Il faut dans ton corps ô ma terre que je sente ta chaleur me saouler comme un aurore ! » Ces îles qui marchent, plus que le poème de « celui qui certain jour s’en alla et puis est revenu », c’est le poème d’Haïti. Et c’est cela sa grande force : nativisme, mythologie, réalisme social, référents historiques, sororité des îles de l’archipel, malheur, pauvreté mais aussi élan révolutionnaire et promesse d’abondance. Si retour il y a, il tient à la fois d’une servitude volontaire et d’un geste triomphal. L’indice biographique du retour ne sert qu’à lancer le chant du poète à la fois aède et hougénikon (celui veille sur les offrandes).
Dire les misères et les avenirs à faire de la Caraïbe, d’Haïti. Et dans une langue qui convoque toutes les ressources de la poésie, ne recule devant aucune audace, mélange tous les registres et prend tous les risques. Il faut oser (et savoir) alterner vers et verset, vers régulier et vers libre, s’appuyer sur les traditions populaires sans faire folklorique, être épique et réaliste, dans le grand chant et l’intime…
Ces îles qui marchent est une œuvre unique dans sa puissance d’évocation, sa composition et la multitude de « trouvailles », d’énoncés dont on ne guérit pas. Cruels, le réel, l’histoire. Mais jamais le doute que (entendez les peuples) Haïti, la Caraïbe, le monde triompheront dans un alliage de beauté et de bonté. « Je suis venu vers elle (la terre) et je dis : « je coucherai le soleil à tes pieds Le dieu sera docile en ta demeure ».
Un grand poème à nous, dont la réédition (le livre sera bientôt disponible en Haïti) devrait nous rappeler que « aucun peuple n’est plus petit que son poème ».
«Ces îles qui marchent » de René Philoctète, poésie, Atlantiques déchaînés, 2026
Par : Lyonel Trouillot
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