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Opinion | Les philanthropes et les bailleurs ne sont pas tous des bons samaritains

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M’as-tu vu jouer au bon samaritain ?

Es-tu une bonne personne ? Les autres pensent-ils que tu es une bonne personne ?

Les gens dépensent beaucoup d’efforts pour montrer qu’ils sont remplis de compassions et généreux. Peu importe que cela soit vrai ou faux, tout va bien si la société voit en eux ces vertus et qualités désirables.

Les entreprises, les organisations et même des pays veulent maintenir ce type de réputation à travers l’aide humanitaire notamment. Il paraît aussi important de donner que de montrer qu’on donne. La perception de l’acte d’aider l’emporte sur la nature du geste.

Pourquoi aide-t-on ? Pourquoi est-ce si important ? Peut-on aider sans dévoiler ses motivations ? Et si on faisait brièvement le tour de certaines pratiques chez les personnes, les organisations et les pays ?

Les personnes

Les questions sur le mobile des actes de générosités des hommes traversent les âges. Dans un souci de concision et avec un parti pris pour l’économie, je citerai quelques considérations provenant majoritairement d’économistes qui se sont penchés sur la question sans en faire une liste exhaustive.

En tant qu’êtres humains, nous sommes enclins à chercher l’approbation morale des autres. David Hume avait affirmé que des passions guidées par l’avantage personnel influencent les actions humaines. Adam Smith a été moins ferme, même si on ne le lui accorde pas souvent. Il avance dans sa Théorie des sentiments moraux que nous voulons que notre attitude soit conforme aux attentes de l’idée d’un spectateur impartial qui nous jugerait. Le jugement des autres est important.

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Luc Boltanski 1954 et Michel Thévenot ont identifié six univers de référence morale. Selon eux, dans la « cité de l’opinion », on agit sous le regard des autres et chaque individu est en quête d’augmentation de son capital symbolique. Ces considérations permettent de comprendre pourquoi certains exhibent leur moindre acte de générosité sur les réseaux sociaux comme quoi qui aide bien le publie sur les réseaux sociaux.

La perception de l’acte d’aider l’emporte sur la nature du geste.

D’un autre côté, nous vivons dans des sociétés où nous n’avons pas assez de données sur les autres et les signaux sont notre façon d’exprimer qui nous sommes pour pallier l’asymétrie d’information. Nous voulons que les autres nous voient en train d’aider pour signaler que nous sommes de bonnes personnes, maintenir une réputation ou une image pour des raisons diverses, des intérêts mesquins parfois.

Les organisations

Les organisations sont en compétitions les unes avec les autres pour la faveur du public qui les supporte. Plus l’organisation aide et vante l’impact de son aide, plus les gens seront enclins à faire des dons par exemple pour supporter le bon travail. Elles se sentent donc dans l’obligation de publiciser parfois à outrance leurs bonnes œuvres quitte à porter atteinte à la dignité de ceux qui reçoivent.

Peter Nunnemkamp, Adrienne Ohler et d’autres économistes ont trouvé que le besoin ne guide pas toujours les décisions d’allocation d’aide des organisations privées. Ces dernières vont parfois là où des préoccupations politiques les poussent comme l’ont prouvé les chercheurs Kurt Annen et Scott Strickland récemment.

Les entreprises

Alors que l’objectif principal d’une entreprise est de faire du profit, ces dernières ressentent aussi dans certains cas la pression de camoufler cette quête de profit sous couvert d’altruisme et de générosité alors que ce n’est parfois qu’une stratégie de marketing comme une autre.

« Achetez une paire de chaussures et on en distribue une aux enfants pauvres des pays en développement», est la formule d’une marque comme Toms par exemple. Ce modèle est de loin mieux que les entreprises qui ne s’inscrivent dans aucune démarche de charité, mais affichent une forme de surexposition de la charité.

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Il est plus courant d’entendre des hommes et femmes d’affaires haïtiens parler de leur générosité dans la création d’emplois pour les nécessiteux que du profit qu’ils tirent de leurs entreprises ou du montant de taxes qu’ils paient à l’état comme si ces entreprises étaient des institutions caritatives.

Pourtant, c’est Adam Smith qui, dans son livre « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations », a fait cette déclaration aujourd’hui célèbre : «Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme. »

De plus nous savons tous que La charité bien ordonnée commence par soi-même. Du coup, trop d’altruisme non prouvé et injustifié sème le doute sur les motivations de certains bons samaritains.

Les pays

L’aide humanitaire a atteint 27 milliards de dollars américains en 2018 selon le rapport 2018 sur l’aide humanitaire internationale (GHA 2018). Aider est une politique étrangère pour beaucoup de pays. Les raisons présentées ont toujours été la situation de pauvreté et les dégâts causés par les catastrophes naturelles dans certains pays. Les pays aideraient en fonction du besoin d’autres pays.

Mais, depuis quelques décennies, des chercheurs ont analysé les schémas, montants et flux d’allocation de l’aide entre les pays pour identifier pourquoi les pays développés accordent de l’aide et à quel pays. Des chercheurs dont Alberto Alesina décédé récemment, Lumsdaine, Neumayerm Dreher etc. ont trouvé que les raisons sont parfois le passé colonial, les intérêts géopolitiques, même si dans certains cas le besoin est présent et justifie l’aide.

Aider est une politique étrangère pour beaucoup de pays.

Même à l’intérieur d’un pays, les dirigeants ne distribuent toujours l’aide qu’ils octroient en fonction du besoin, mais par clientélisme, pour plaire à un certain électorat ou parce que la presse est très présente dans un endroit. Une étude sur l’allocation de l’aide après le passage d’un ouragan au Madagascar par la chercheuse Nathalie Francken a apporté des faits probants pour analyser ce genre de pratique.

Devant les effusions de générosité et de soutien aux plus faibles, on risque de se perdre si on reste à la surface des choses.

Il existe divers moyens d’aider les autres. En aidant, on peut se retrouver obligé de donner un peu de soi, de perdre sans que personne s’en aperçoive, de faire les choix difficiles sans rien attendre en retour.

Malheureusement, il est difficile d’exhiber la complexité et la beauté des actes véritablement nobles, le don étant parfois subtil quand il est fait par altruisme, dans le respect et le souci de la sauvegarde de la dignité de l’autre.

Emmanuela Douyon

Emmanuela Douyon est une spécialiste en politique et projets de développement. Elle a étudié à Paris-1 Sorbonne en France et à l’université National Tsing Hua de Taïwan. Emmanuela a travaillé dans plusieurs secteurs en Haïti. Elle est fondatrice du thinktank Policité et offre des consultations stratégiques en gestion et évaluation de projets. Outre ses activités professionnelles, Emmanuela est une activiste luttant contre les inégalités et la corruption. Elle intervient souvent dans les médias pour commenter l’actualité et analyser des questions économiques.

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