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« Nou pa lwe moun Jeremi kay », une discrimination bien vivante

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Les natifs de Jérémie ne sont pas toujours bien vus aux yeux de certains propriétaires à Port-au-Prince

Après leur mariage, Maryse Charles, native de Port-au-Prince et son époux qui vient de Jérémie ont voulu louer une maison dans la commune de Gressier. Après visite et négociations du prix du bail, les deux jeunes mariés ont pris rendez-vous pour l’acquittement et la signature du contrat.

À ce stade, le propriétaire n’avait qu’une seule question : vous venez d’où ?

« Par cette interrogation, il a voulu savoir de quelle ville du pays nous venons », se rappelle Maryse Charles. Elle dit que son mari qui est très intelligent n’a pas mentionné le nom de sa ville natale. « Mon mari est au courant pour la rumeur sur les natifs de Jérémie. Il s’est contenté de dire que nous venons de la Grand-Anse, le département dont la ville Jérémie est le chef-lieu. »

Bien que l’époux de Charles ait essayé de contourner la question, le propriétaire de la maison a quand même lâché un commentaire ravageur. « Ah, je n’aime pas faire affaire avec les gens de la Grand’Anse. Quand ils vous disent qu’ils seront deux dans l’appartement, au bout de quelques jours, on se rend compte qu’ils sont dix ».

Le mari de Charles qui n’a pas du tout aimé la remarque a répondu nonchalamment que personne d’autre ne viendra habiter avec eux à l’appartement.

Refuser de louer sa maison aux jérémiens constitue une discrimination bien vivante dans certaines villes de province et à Port-au-Prince. Selon la rumeur infondée, les natifs du grand Sud, particulièrement de Jérémie, aiment vivre en petits groupes de dix ou de vingt personnes, et ce, même quand l’espace de l’habitat est restreint.

Pas de clients jérémien, svp

Certains agents immobiliers jouant un rôle de jonction entre les propriétaires de maison et les potentiels locataires sont parfois mis en garde.

Abel Lauture qui est un courtier à Jacquet (Delmas 95) est souvent prévenu par ses clients de ne pas amener des originaires de Jérémie dans leur maison. « On reproche aux jérémiens d’être trop nombreux et malpropres. La personne vous dit qu’elle sera seule alors qu’elle emménage avec une douzaine de personnes. Certains d’entre eux ne se montrent pas le jour, mais si l’on passe un soir, l’on va remarquer le nombre exact de personnes qui vit dans la maison. En plus, ils aiment se quereller, faire du bruit, etc. », avance Lauture.

Emmanuel Bélizaire, un autre courtier à Delmas confirme les dires d’Abel Lauture.

Bélizaire rajoute que les propriétaires avec lesquels il collabore ont des principes drastiques concernant les originaires des Cayes, des Gonaïves et de Jérémie. « Ils sont non seulement nombreux, mais ils ne font pas bon usage de la maison. Parfois, les propriétaires n’ont d’autres choix que de leur restituer tout leur argent même quand le bail n’est pas encore arrivé à terme. Ils peuvent aussi dans certains cas tirer dans la somme le temps que le locataire a déjà passé dans l’immeuble et leur donner le reste afin qu’ils partent. »

 Il va sans dire que rien ne vient objectivement indiquer que ceux qui viennent de Jérémie, des Gonaïves ou des Cayes sont plus bruyants et nombreux que les natifs des autres villes du pays.

Chantale Torchenot qui possède une maison à Bicentenaire déclare que généralement, elle ne rencontre aucun problème avec les natifs de Jérémie. « Actuellement, j’ai un locataire qui vient de cette ville, il ne m’a posé aucun souci », soutient la dame avant d’ajouter que si les jérémiens remplissent leur maison, c’est parce qu’ils aiment vivre avec leurs proches.

Quant à Mickenson Dimanche, un jeune professionnel qui vient de Jérémie, il avoue ne pas comprendre pourquoi les responsables immobiliers assimilent les natifs de sa ville à de potentiels « remplisseurs de maisons ». « Dès que je vais louer une maison, on s’intéresse à savoir si je viens de Jérémie pour déduire si je vais regorger la maison de monde. Pourtant je connais beaucoup de personnes qui vivent nombreux alors qu’ils ne viennent pas de Jérémie ».

Le moins de monde que possible

Kimberly Coquillon est juriste et gestionnaire d’immobilier. Elle explique avoir déjà rencontré des locataires qui ont emménagé avec beaucoup plus de monde que ce qu’ils avaient déclaré. Selon elle, ce ne sont pas les natifs de Jérémie per se qui posent ce problème.

Quand pour un bail il y a plus de monde que prévu, la gestionnaire d’immobilier explique que des dépenses additionnelles surviennent automatiquement. « Par exemple, un ménage de trois personnes n’utilise pas la même quantité d’énergie qu’un autre qui est composé de sept ».

Pour éviter que cette situation se présente, Kimberly Coquillon inclut dans le contrat de bail à ferme, que le preneur doit signer, une clause à laquelle il n’est permis de déroger qu’en cas de force majeure. « Je m’assure que le nombre de personnes qui doit habiter l’appartement au cours de la durée du bail est clairement exprimé et ajouté dans le contrat de bail sous peine de résiliation », souligne la juriste qui ne s’oppose pas à ce qu’un ami ou un membre de la famille vienne passer des vacances avec le ménage.

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Cependant, quand l’invité demeure sur les lieux pour une période dépassant trois mois, Coquillon considère que ce ne sont plus des vacances. « Dans ce cas, le preneur doit m’avertir qu’il y aura une personne de plus dans l’appartement pour qu’on puisse revoir ensemble les frais à verser pour les différents services de base que l’appartement offre. »

Pour ce qui est du bon usage des lieux, Coquillon explique que certains responsables immobiliers exigent aux preneurs de placer un fonds de réparation en dehors du prix du bail. « S’il y a une vitre ou une serrure cassée, ou autre chose, le bailleur peut utiliser ce fonds pour faire les réparations. Si au contraire, il y a eu un bon usage des lieux, au terme du contrat, le bailleur restitue au preneur le fonds qu’il avait placé pour les réparations. »

Le problème de l’exode rural

Nul ne sait précisément d’où vient la réputation de « remplisseur de maisons » accolée aux gens du Sud. Une hypothèse plausible viendrait des années 1990. À l’époque, des populations rurales ont fui leur région pour des causes sociopolitiques et économiques pour se réfugier dans les villes. Or, celles-ci ne disposent pas de capacité d’accueil en matière d’infrastructures pour tous les ménages qui voudraient y habiter.

Selon des indicateurs avancés tant par des institutions nationales qu’internationales, le peu de débouchés économiques et l’accès à certains services restent concentrés dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince.

Donc, il est probable que les populations originaires de Jérémie ne soient pas les seuls à habiter en grand nombre à Port-au-Prince vu que les logements sont surpeuplés dans les villes en Haïti.

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Selon le dernier rapport de l’Enquête de mortalité, de morbidité et d’utilisation des services (EMMUS VI) publié en 2017, un ménage haïtien comprend en moyenne 4,3 personnes.

En 2014, l’Institut de recherche et de développement (IRD) et le Développement institutions & mondialisation (DIAL) ont publié un document qui traite de l’évolution des conditions de vie en Haïti entre 2007 et 2012. Selon ce document, en 2012, 56 % des ménages « ne disposaient pas d’un nombre suffisant de chambres à coucher dans leur logement. Selon la même étude, en 2012, “dans l’aire métropolitaine, deux tiers des ménages locataires habitent un logement où au moins trois membres s’entassent dans une même chambre à coucher.” La situation s’est aggravée après le séisme, mais elle était déjà problématique avant 2010. Dans le même texte, il est question qu’en 2007, 44 % des propriétaires ne vivent pas dans un logement “suffisamment spacieux” contre 55 % des locataires qui étaient dans la même situation.

Somme toute, les problèmes de promiscuité touchent indistinctement les natifs de toutes les villes du pays, pas seulement ceux de Jérémie, des Gonaïves ou des Cayes.

Laura Louis

Illustration couverture: PlantWithPurpose.org

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Laura Louis
Laura Louis est journaliste à Ayibopost depuis 2018. Elle a été lauréate du Prix du Jeune Journaliste en Haïti en 2019. Actuellement, elle est étudiante finissante en Service social à La Faculté des Sciences Humaines de l'Université d'État d'Haïti.

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